Christian Jacob

acteurs de savoircommunauté espaces savantscirculationSi l’on considère que les savoirs, dans la diversité de leurs formes, de leurs objets et de leurs supports, ne se constituent comme tels qu’en entrant dans les dynamiques de la circulation et de l’échange, de la communication et de la transmission, on est conduit à souligner leur dimension éminemment sociale ou, plus précisément, les effets sociaux particuliers qu’ils induisent : dans une société, les savoirs dessinent de multiples lignes de clivage, entre ceux qui les détiennent et ceux qui aspirent à les posséder, entre ceux qui les partagent et ceux qui en gardent le monopole, entre ceux qui en reconnaissent ou en dénient le statut et la validité. Ils tissent aussi des liens entre les individus et permettent la formation de communautés dans lesquelles on les cultive, on les pratique, on les transmet. Peut-on imaginer des savoirs qui ne soient ni communiqués ni partagés, qui ne circulent ni dans le temps ni dans l’espace ? Les savoirs se développent à travers les dynamiques de l’imitation, de l’apprentissage, de la construction collective, de la validation et de la mise à l’épreuve.

acteurs de savoirqualités personnellescréativité typologie des savoirsobjets d’étudepenséeL’histoire des savoirs devrait dès lors s’attacher, lorsque c’est possible, à l’archéologie des commencements : comment un humain en vint-il à déployer un espace de pensée, de parole et d’action particulier, qui le conduisit à concevoir et à formuler des énoncés investis d’un sens nouveau, à pratiquer des gestes d’une efficacité inédite, à introduire de l’intelligibilité ou du mystère dans le monde visible et invisible, à tenter de maîtriser l’aléatoire des phénomènes par des principes d’anticipation et d’explication, à agir sur le cours des choses, sur la matière vivante ou inerte par une parole et des opérations spécifiques, par des médiations techniques ou symboliques ? Comment cet individu lesta-t-il ses gestes et ses paroles d’autorité et de persuasion, comment imposa-t-il à ses semblables la reconnaissance de son savoir et des pouvoirs qui lui étaient liés ? Comment ce savoir, ensuite, parvint-il à s’objectiver, en se dissociant de la personne qui l’avait produit pour devenir une forme de pensée, un savoir-faire, une compétence, un ensemble d’énoncés prescriptifs ou spéculatifs que d’autres purent acquérir et pratiquer à leur tour ?

Une telle « scène primitive », toutefois, échappe au champ de vision de l’historien. Sans doute parce que ce champ remonte aussi loin que des inscriptions ou des artefacts attestent l’existence de savoirs partagés, reconnus efficaces, opératoires dans un milieu humain, et que cette visibilité sociale repousse le geste inaugural dans un passé encore plus lointain. Le paradoxe est que, lorsque les savoirs laissent leurs premières traces dans l’histoire, ils ont déjà franchi le seuil de la socialisation et sont partagés au-delà de l’individu qui, le premier, les a introduits : des statuts sont déjà reconnus, des rôles sont distribués, des savoir-faire et des techniques sont mis en commun et diffusés.

acteurs de savoirstatutmaître pratiques savantespratique intellectuellemise en série construction des savoirstraditionmythologie construction des savoirstraditionBien des traditions de savoir ont écrit a posteriori leurs mythes de fondation. Les Grecs, par exemple, s’attachèrent à placer à l’origine de leurs généalogies disciplinaires des figures de « premier inventeur » (prôtos heurétès) : le premier philosophe, le premier géomètre, le premier géographe, le premier guérisseur apparaissaient comme les initiateurs d’un projet intellectuel et d’une dynamique de transmission, de leurs disciples immédiats à leurs successeurs plus lointains. Qu’il s’agisse de dieux et de héros civilisateurs, d’un poète omniscient, Homère, ou des penseurs qui permirent à la philosophie et aux sciences de l’époque hellénistique de s’assigner un terminus post quem et d’ordonner le déroulement de leur histoire et ses apports conceptuels successifs, les champs de l’activité intellectuelle sont placés sous le signe de la tradition, c’est-à-dire de la continuation, de l’accumulation et du progrès. Les praticiens de cette activité, protagonistes de premier plan ou acteurs anonymes, s’inscrivent dans un temps à la fois synchronique et diachronique : de multiples liens les positionnent dans la société où se situent leurs interlocuteurs et leurs adversaires, leurs protecteurs, leurs élèves, mais aussi dans le passé, où ils trouvent leurs maîtres et leurs prédécesseurs, les thèses et les propositions qui leur permettent de nourrir une pensée propre, dans la fidélité ou la rupture, le socle de connaissances sur lequel fonder de nouveaux projets de savoir.

Avant même l’institutionnalisation, des groupes informels se créent, des collégialités s’esquissent, concurrentielles ou collaboratives, des formes d’interaction se codifient, qui contribuent à la production même des savoirs : débat contradictoire, enseignement, écriture et lecture, réflexion à plusieurs voix, exercice d’une technique, pratique d’un style de vie organisé autour d’un type d’activité intellectuelle. Au-delà de la dissymétrie des rôles et des statuts, la dimension collective est essentielle pour construire des champs de questions partagées, pour parvenir à un consensus sur les méthodes et les critères, sur les objets et les projets. Chacun des acteurs a aussi conscience de s’inscrire dans une tradition, d’appliquer et d’approfondir l’enseignement d’un maître, de prolonger et d’enrichir un héritage.

acteurs de savoircommunautéAppartenir à une communauté savante, c’est ainsi faire l’expérience de ce lien particulier qui attache et positionne, qui assigne une place dans l’espace social, mais aussi dans le temps et dans la mémoire, qui attribue une identité et un statut. Les trois textes présentés dans ce chapitre, par des biais différents, invitent à réfléchir sur la spécificité de ce lien, sur sa géométrie propre et, plus fondamentalement, sur ce que l’appartenance à une communauté détermine dans l’activité savante : organisant un horizon, elle définit aussi des trajectoires, réunit ses membres autour d’un mythe d’origine et invite chacun à inscrire sa pensée, son travail, sa quête intellectuelle ou spirituelle, voire son existence même dans un espace partagé. Les trois univers culturels confrontés – la Mésopotamie ancienne, les monastères taoïstes dans la Chine contemporaine, un cabinet érudit dans la France du xvii e siècle – sont abordés moins pour le contenu des savoirs et des doctrines qu’ils élaborent et perpétuent que pour la formalité des liens tissés entre des individus que réunissent la maîtrise d’une technique, une quête spirituelle ou un art de la conversation lettrée.

acteurs de savoircommunautécercleDeux modèles se dégagent de ces textes : la lignée et le cercle. S’inscrire dans une lignée, c’est faire de la généalogie une clé de son identité et se définir comme le maillon d’une chaîne, par conséquent se voir assigner la double fonction de tout médiateur : hériter et transmettre. Appartenir à un cercle, c’est être l’un des acteurs d’une communauté qui s’actualise dans la présence de tous ses membres et dans le temps performatif de ses réunions.

Figures de la filiation

acteurs de savoirmodes d’interactionLa lignée peut être régie par le déterminisme généalogique, sous la forme d’une succession patrilinéaire ou matrilinéaire, ou par l’inscription volontaire dans une famille élective, indépendante de toute filiation biologique, mais parfois régie par des liens aussi forts. Entre les lignages des scribes mésopotamiens, où se transmettent des fonctions de cour, des collections de tablettes et des corpus de textes, ainsi que tous les savoirs techniques liés à la maîtrise de l’écriture, et les communautés monastiques taoïstes, dans la Chine contemporaine, où moniales et moines rompent, au moins symboliquement, avec leur famille biologique pour adopter un nom nouveau et une identité nouvelle, et s’inscrire dans un arbre complexe de fratries et de filiations, il semble que l’on soit confronté à deux modèles antithétiques. Dans l’un et l’autre cas, cependant, la généalogie est constitutive d’une identité, définissant précisément la position de l’individu dans une tradition de savoir. Les lignées de scribes témoignent de pratiques d’enseignement de père en fils ou dans le cadre de la famille élargie. Mais on peut aussi se réclamer d’un scribe prestigieux du passé, en l’absence de tout lien familial avéré, et se définir ainsi soi-même comme le dernier relais dans la chaîne de transmission d’un savoir spécialisé et d’une forme de compétence particulière. L’autorité du fondateur de cette lignée professionnelle se projette sur son lointain successeur pour légitimer son statut et son savoir. Cet héritier entre aussi dans un jeu complexe de concurrence avec les scribes de son temps, qui se réclament d’ancêtres différents – concurrence dont l’enjeu est de s’assurer un poste clé et une position de pouvoir dans une cour royale.

espaces savantslieubureauCe n’est qu’en apparence que le cabinet des frères Dupuy, à Paris au xvii e siècle, se définirait par le présent répétitif de ses réunions, par contraste avec la longue durée qui fonde le statut et l’autorité du scribe. Dans la maison de Thou, en effet, le portrait de Jacques-Auguste trône dans la salle de réunion, bien visible de toute l’assemblée assise en couronne autour d’une table ronde. Des portraits d’hommes illustres du passé proche entourent le groupe et lui rappellent dans un silence édifiant les valeurs éthiques, politiques et intellectuelles qui fondent son identité. La bibliothèque, toute proche, inscrit elle aussi la tradition et l’héritage dans le présent des réunions. La mémoire est ainsi une composante majeure de cette assemblée, liée par une forme de culte à son fondateur et visant à reproduire, en son absence même, l’immuabilité du rituel qu’il avait instauré.

Espaces

espaces savantscirculationvoyageSe réclamer d’une généalogie définit une position, quel que soit le lieu occupé par le sujet. En voyageant d’une cour ou d’une région à une autre, en entrant au service de tel ou tel souverain, le lettré mésopotamien déplace avec lui son savoir et ses tablettes, mais aussi ses ancêtres et ses garants. De même le moine taoïste, visitant différents monastères, conserve, inscrits dans les caractères de son nouveau nom, la mémoire du rang qu’il occupe dans l’histoire de sa communauté, son statut générationnel, l’identité de son maître et la fratrie d’apprentissage à laquelle il appartient. Quant au cabinet Dupuy, il peut lui aussi se déplacer dans différents lieux parisiens, au fil de son histoire, sans jamais perdre son identité, incarnée dans ses modérateurs et surtout dans la figure tutélaire de son fondateur,Jacques-Auguste de Thou. Le cabinet, en réalité, s’identifie moins à un lieu matériel qu’à un espace social, une assemblée, un cercle d’auditeurs et d’interlocuteurs déployé selon une géométrie invariable, qui permet la circulation des regards et de la parole selon un cérémonial quotidien bien établi. Ce dispositif formel est indépendant de l’identité des personnes assises, puisque l’assistance se renouvelle librement au fil de la journée. Le cercle, de plus, a un pouvoir d’attraction quasi magnétique qui fait converger vers son centre les informations, les livres, les lettres et les visiteurs, depuis les périphéries les plus lointaines. Doté d’une dimension européenne, il centralise les nouvelles envoyées par des correspondants réguliers ou occasionnels. Lieu d’accumulation et de redistribution des données, il offre aux participants un pouvoir symbolique, proche de celui d’un cabinet ministériel, une forme de maîtrise sur les événements du monde, à travers des informations exclusives et la construction d’une opinion éclairée.

Savoirs partagés

Ces différentes communautés ne sont pas des lieux d’innovation ni même de production active des savoirs. La conformité à la tradition y est en revanche un trait constitutif. Notons aussi que ces milieux sont régis par une pratique du secret qui protège aussi bien un enseignement ésotérique que la maîtrise de techniques graphiques et intellectuelles ou l’exclusivité d’une information.

acteurs de savoirprofessionscribe acteurs de savoircatégorie socialeélite construction des savoirstraditiontransmissionDans la culture savante mésopotamienne, la figure centrale est celle du transmetteur, et non pas de l’auteur. La transmission repose sur deux opérations fondamentales, et d’ailleurs liées : l’enseignement et la reproduction des textes. Les lignages familiaux ainsi que la référence à leur fondateur définissent les trajectoires de transmission de savoirs réservés à une élite professionnelle, médiateurs entre les dieux, sources de toutes connaissances, et les hommes, essentiellement les rois qui sont leurs principaux employeurs, particulièrement soucieux d’interpréter les signes et les présages nécessaires au succès de leurs entreprises. Il revient à chaque scribe de choisir son successeur et d’assurer sa formation pour que la continuité de la transmission ne soit pas interrompue. Le maître reproduit ainsi avec son élève le geste premier de l’enseignement des dieux aux premiers scribes.

construction des savoirséducationapprentissageCe qui est ainsi transmis, ce sont autant des techniques, comme l’écriture, et des formes d’apprentissage que des savoir-faire, ceux du devin et de l’exorciste, du conteur et de l’astronome, et une bibliothèque qui se reconfigure à chaque génération par les gestes de la copie et de la production d’extraits choisis. La capacité à dérouler sa généalogie, depuis un ancêtre réel ou choisi, relève elle-même du savoir lettré et témoigne de la continuité d’une mémoire qui traverse les siècles et les régions de la Mésopotamie. Se réclamer d’une lignée, c’est produire les garants de son savoir.

construction des savoirspolitique des savoirsreproduction socialeEn revanche, dans le monastère taoïste chinois, la transmission ne s’appuie que secondairement sur des pratiques d’étude et sur une bibliothèque. La communauté, dans son histoire, est d’une certaine façon elle-même la bibliothèque : maîtres et disciples, au fil des générations, incorporent un fragment du texte sacré et identitaire, en adoptant un nouveau nom fondé sur l’un des caractères qui le composent. Le texte s’incarne ainsi dans la communauté, à la fois dans la contemporanéité des fratries de novices et dans la succession des générations de maîtres et de disciples. La reproduction est ici une figure essentielle, et chaque nouvel aspirant doit suivre son propre cheminement intérieur, progresser dans le dao par le biais d’une formation qui repose plus sur l’imitation et la compréhension implicite des rituels accomplis par le maître que sur un apprentissage intellectuel et livresque. La communauté, à travers les noms attribués à ses membres, vivants et défunts, est ainsi le cryptogramme et l’archive de sa propre histoire, et l’instrument de la transmission sur la longue durée (cent générations !) d’un texte ésotérique : chaque membre en devient un segment, et les liens entre maîtres et disciples permettent d’en déployer toute la trame.

pratiques savantespratique intellectuellecritiqueDans le cercle des Dupuy, l’enjeu est moins la production d’un savoir spécifique que la construction d’une opinion collective et éclairée, capable d’englober aussi bien l’actualité politique et diplomatique que les questions de société, les sujets philosophiques, l’impact des découvertes scientifiques ou des théories récentes. La démarche critique et réflexive, toutefois, n’est pas sans efficacité prescriptive, en ce qu’elle évalue les personnalités et les styles intellectuels, et dénonce les signes de crédulité ou d’irrationalisme. Si les réunions du cercle ne sont pas le lieu de construction d’un savoir spécialisé, elles favorisent cependant les entreprises savantes, en facilitant l’accès aux bibliothèques et aux archives, la publication des livres et le soutien des mécènes. Elles soumettent les initiatives individuelles au crible de l’opinion du groupe et de ses modérateurs, en font un objet de débat ou de consensus, mais aussi un enjeu de pouvoir, par l’approbation ou la condamnation, dans l’aide accordée ou refusée, à travers les stratégies de mécénat et de parrainage, décisives pour surmonter les multiples obstacles économiques, politiques, juridiques jalonnant le parcours d’un écrivain ou d’un savant dans la société d’Ancien Régime.

Manières de dire, manières de faire

acteurs de savoirmodes d’interaction pratiques savantespratique rituelleCe lien communautaire, dans la longue durée de la lignée ou dans le présent où s’actualise le cercle, se traduit dans les gestes et les savoir-faire, dans les codes d’interaction et les rythmes du quotidien aussi bien que dans les doctrines et les connaissances partagées. Le cabinet Dupuy pourrait être considéré comme l’un des paradigmes des assemblées savantes, aux divers degrés de leur institutionnalisation, où, autant que les contenus échangés, importent la ritualisation des échanges, la pratique d’une civilité qui régule la parole, les attitudes, l’écoute et les regards. Les positions de chacun à l’intérieur de l’assemblée, les hiérarchies tacites qui déterminent l’ordre de succession et l’autorité respective des prises de parole, la connaissance partagée des statuts et des compétences, tout cela conditionne le rythme et le contenu des interactions, le déroulement harmonieux des séances, la théâtralité particulière d’un lieu où chacun, à la place qui est la sienne, est à la fois acteur et spectateur.

Dans le cadre monastique, c’est l’ensemble du temps quotidien qui est organisé, entre les moments d’isolement et ceux de vie commune, entre les occupations profanes et le rituel ou la méditation. C’est par l’observation et l’imitation que le novice taoïste s’imprègne de ces règles qui définissent les places et les gestes, ainsi que les codes subtils régissant l’interaction avec le maître ou avec ses « frères et sœurs » d’apprentissage. Le lien communautaire est vécu dans cette chorégraphie silencieuse ou psalmodiée, où chacun se reconnaît dans le comportement de tous, ritualisé et codifié par l’expérience du quotidien plus que par un apprentissage explicite.

construction des savoirspolitique des savoirssavoir de courDans les cours mésopotamiennes, enfin, le scribe affirme aussi son statut par la connaissance des gestes et des savoirs de l’écriture, qui le différencient d’emblée du profane. Ce faisant, il manifeste son appartenance à un milieu savant qui, au-delà de ses différences lignagères ou régionales, maîtrise des procédures standardisées, partage les mêmes techniques intellectuelles et contribue à la diffusion des mêmes représentations et des mêmes savoirs. Ces pratiques professionnelles sont un signe de reconnaissance et d’appartenance permettant à ces lettrés experts d’œuvrer en commun aux tâches qui leur sont confiées.