Christian Jacob

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et sociales Dans le découpage contemporain des sciences humaines et sociales, entre traditions établies et disciplines émergentes, il pourrait sembler que peu de terrae incognitae s’offrent encore à l’exploration. C’est que le continuum s’offrent encore à l’exploration. C’est que le continuum de l’expérience, individuelle ou collective, présente ou passée, d’ici ou d’ailleurs, est morcelé en terrains circonscrits par les limites des aires culturelles et linguistiques, par la stratification des époques historiques, par la mosaïque des spécialisations universitaires : autant de provinces dont on ne franchit pas aisément les frontières. Sciences et techniques, langues et langages, arts et lettres, religions, droit et politique ont été investis par des disciplines qui y ont bâti leurs bibliothèques et inscrit la généalogie de leurs autorités : autant de territoires où chaque chercheur découpe à son tour ses objets en fonction de ses affiliations institutionnelles et de ses options personnelles, de ses « tours de main » et de ses affects.

construction des savoirstraditionhybridation espaces savantscirculation construction des savoirsvalidationlégitimation Les Lieux de savoirvisent à se déprendre de cet enchevêtrement pour redéployer ce continuum : l’expérience des individus et des groupes qui se sont attachés à la production, au maniement et à la circulation des savoirs – ceux-ci étant définis moins par des contenus permettant de les distribuer dans les compartiments formatés de nos boîtes de rangement disciplinaire que par les modalités qui articulent l’individuel et le social, qui combinent les gestes de la main et les opérations de la pensée. Les savoirs deviennent ici objets et enjeux de pragmatiques qui les valident et les instrumentalisent, les diffusent et les transmettent. On les considère comme moteurs de ces dynamiques puissantes – de transfert et de traduction, de circulation et de transmission, de métissage et d’hybridation – qui font que, à travers l’histoire, des cultures se mettent à l’école les unes des autres, qu’elles s’approprient des héritages pour les retravailler dans les catégories qui sont les leurs.

typologie des savoirsdisciplinesdivisions historiques des savoirsencyclopédisme acteurs de savoirstatutmoine acteurs de savoirstatutdevin construction des savoirstraditionhétérodoxie Du devin africain au médecin hospitalier, du moine taoïste à l’universitaire, du philosophe antique à l’artisan-compagnon d’hier et d’aujourd’hui : la comparaison et l’interdisciplinarité sont au fondement d’une entreprise qui se veut beaucoup plus expérimentale qu’encyclopédique. Si elle s’écarte des voies balisées de l’histoire des savoirs et de l’herméneutique de leurs contenus, c’est pour s’essayer à un nouvel art du récit et de la description, attentif aux corps et aux lieux, aux signes et aux gestes, aux manières de dire et de faire, aux aspects les plus concrets des démarches intellectuelles en même temps qu’à la construction sociale des normes qui les régissent.

acteurs de savoircommunauté construction des savoirsépistémologieempirisme À la croisée d’une micro-histoire qui déstabilise les modèles généraux, d’une anthropologie des pratiques qui se penche sur la ritualisation des savoir-faire et d’une sociologie des collectifs qui met en évidence les négociations sous-jacentes à tout travail partagé, les Lieux de savoirs’attachent à tisser les fils des recherches empiriques les plus actuelles en une toile dont la résistance rende possibles de nouveaux questionnements sur de nouveaux objets. Le but est d’explorer dans leur diversité des formes de savoir culturellement déterminées et historiquement situées : il peut s’agir de ce qui fonde une communauté, organise un réseau de centres d’études; ou des artefacts et inscriptions qui matérialisent des connaissances à une étape de leur élaboration et de leur circulation ; ou encore des instances de prescription qui définissent en un lieu et pour un temps les savoirs acceptables et leur degré d’autorité.

espaces savantsterritoirecarrefour espaces savantscirculationvoyage typologie des savoirsdisciplines inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l'informationéchelle Cartographie, donc, d’un espace aux multiples échelles. Non pas à la façon de la mappemonde classique où chaque lieu est épinglé sur le quadrillage d’une géométrie qui résorbe les différences au profit du chiffre et de la mesure, comme pour satisfaire le désir d’omniscience d’un œil absolu, mais bien plutôt sur le modèle du carnet de terrain d’un groupe de voyageurs s’efforçant de dessiner une route au fur et à mesure qu’il se fraie un passage à travers des espaces saisis dans leur étrangeté : cartographie des lignes de fuite comme des lignes de force, des cohérences, des carrefours, des repères, mais aussi des obstacles et des chemins de traverse. Dès lors, pas de position surplombante sur le territoire des savoirs dont on puisse s’autoriser pour traduire les objets identifiés dans le langage de tel ou tel courant de pensée. On opte pour la vue cavalière de voyageurs au long cours qui laissent les perspectives filer et l’horizon se dérouler. Expérience du champ dans sa spécificité. On en fixe la topographie en recourant à une panoplie d’instruments et de filtres qui, selon les cas, font ressortir telle texture, telle couleur, tel détail. Histoire sociale, anthropologie, géographie, ethnographie, histoire des religions, philologie, épigraphie, histoire et sociologie des sciences, prosopographie, analyse de discours, sémiologie, etc. : l’éclectisme est de règle, l’empirisme est assumé. On ne saurait ouvrir de nouvelles portes sans essayer de nombreuses clés.

pratiques savantespratique intellectuellecomparaison espaces savantsterritoirelocal matérialité des savoirsinstrumentinstrument de mesure Le comparatisme ici à l’œuvre pourrait être assimilé à un exercice géodésique fondamental dans la genèse de la carte occidentale moderne: la triangulation. Avant de s’inscrire sur une grille universelle, les positions se définissent par des mesures relatives en une constellation de lieux. Un point fixe permet d’assigner dans l’espace les positions et l’orientation respectives d’autres lieux, proches ou lointains. Ceux-ci se précisent les uns par rapport aux autres et constituent des configurations de plus ou moins grande amplitude. C’est en mesurant l’écart de lieux distincts, en s’interrogeant sur leurs positionnements, voire sur leur commensurabilité, que l’on peut abstraire des lieux ainsi connectés ce qu’ils partagent et ce qui les différencie. Les Lieux de savoirmènent une campagne de triangulation à grande échelle à travers les cultures et les époques. Car produire en nombre ces configurations locales est le préalable à une nouvelle histoire des savoirs, gouvernée beaucoup moins par les découpages disciplinaires que par une réflexion sur les savoirs eux-mêmes et les mécanismes qui les suscitent dans le pluriel des situations où ils s’inscrivent. Démarche expérimentale: la comparaison s’opère non dans les proximités attendues, mais dans l’écart maximal – « comparer l’incomparable », comme y invite Marcel Detienne.

pratiques savantespratique intellectuellecomparaison Les Lieux de savoirentendent être un livre homologue à leur objet, et donc un miroir réflexif pour les historiens dont les pratiques peuvent gagner à être reconsidérées à partir de points de vue inaccoutumés. Comment réagit le champ de recherche d’un helléniste si on le fait entrer en résonance avec ceux d’un sinologue, d’un sanskritiste, d’un historien des sciences ? La vision des universités européennes demeure-t-elle inchangée si l’on compare leurs examens à ceux de la Chine impériale ou au rituel d’initiation des devins du Togo ? Quel éclairage est apporté sur la circulation des savoirs quand on confronte un lieu d’étape sur la route des caravanes d’Asie centrale, les réseaux de sociabilité de l’Europe du xvii e  siècle et l’espace connecté de l’Internet contemporain ? Aux différences et aux analogies immédiates et terme à terme on préfère le repérage de configurations complexes où la chaîne des déterminations sociales et culturelles fait saillir l’irréductibilité des situations comparées, mais aussi la spécificité des sources et des méthodes utilisées par l’observateur dans son champ propre. Si l’on croit aux effets heuristiques d’une pratique généralisée de la comparaison, ce n’est pas pour partir en quête d’improbables universaux, mais c’est parce que comparer, c’est faire circuler entre différents champs des outils et des problématiques et c’est distinguer en quelque sorte divers niveaux de granulométrie dans le filtrage des objets, des documents, des sources.

construction des savoirsvalidationexpérimentation Carnet de route d’un collectif de chercheurs nomades, adeptes, dans le sillage de Michel de Certeau, d’un braconnage intellectuel qui refuse de se laisser enclore par des barrières disciplinaires et académiques, ce livre-laboratoire ne prétend à aucune synthèse visant à récapituler le champ entier de l’histoire des savoirs. Plus mesurée, son ambition est de réintroduire de la fluidité dans la pensée et de l’inventivité dans la recherche ; de déstabiliser des positions que tend à figer le compartimentage établi (humanités, sciences sociales, histoire des sciences, etc.) et d’offrir à ses lecteurs de tirer parti d’un dépaysement raisonné.

construction des savoirstradition typologie des savoirsobjets d’étudepensée pratiques savantespratique intellectuelleétude de cas Les Lieux de savoirdéroulent de multiples fils entre les disciplines, les époques historiques et les aires culturelles. Si chacun d’eux peut être suivi dans sa cohérence et sa continuité, pour relier par exemple les chapitres traitant de l’Antiquité ou de l’histoire du livre, l’essentiel réside dans les croisements et les nœuds, qui invitent à circuler entre la Chine et la Grèce, l’Inde et l’Afrique, les sciences et les humanités, les monastères et les écrans, les bibliothèques et les jardins. Ces confrontations, sous la forme concrète et circonscrite d’études de cas, sont réunies dans des sections thématiques, elles-mêmes introduites par des textes d’articulation, lieux de veille critique et théorique, balises provisoires, dessinant à leur tour, à plus petite échelle, un réseau de liens signifiants. Au lecteur de faire varier la focale de son regard – du lieu au réseau, des gestes aux œuvres, de la pensée aux traditions –, de naviguer sur ces routes possibles et de tracer les siennes propres au-delà du livre, sur un horizon de recherches à venir.