Christian Jacob

« Il y eut encore un renouveau de toute la culture au temps de Ptolémée VII, le roi d’Égypte, surnommé à juste titre “le Malfaisant” par les Alexandrins. En effet, il fit périr beaucoup d’Alexandrins, et en très grand nombre il exila ceux qui avaient grandi avec son frère : il remplit ainsi les îles et les cités de grammairiens, de philosophes, de géomètres, de musiciens, de peintres, de maîtres de gymnastique, de médecins et bien d’autres praticiens des arts. Réduits par la pauvreté à enseigner ce qu’ils savaient, ils assurèrent la formation de nombreux hommes distingués. »

construction des savoirstraditiontransmission espaces savantscirculationconquête espaces savantslieumusée inscription des savoirslivrecollection éditoriale espaces savantsterritoirecentreCette anecdote rapportée par Athénée 1 rappelle la fragilité d’un centre de culture et de savoir, soumis aux aléas de l’histoire, aux persécutions politiques, aux conséquences d’une succession chaotique dans une dynastie pourtant protectrice des lettres et des sciences. Un musée, une bibliothèque, une collection de livres ne sont plus que des coquilles vides dès lors que disparaissent les élites qui les faisaient vivre. Quand lettrés et savants prennent la route de l’exil, les savoirs et les techniques cheminent avec eux, ainsi que les livres et les instruments. Aux effets de la concentration, dans un pôle intellectuel majeur, succèdent ceux de la diffusion centrifuge, à une échelle régionale élargie, où chaque exilé dans la diaspora devient lui-même un transmetteur, enseignant pour survivre.

acteurs de savoircatégorie socialeélite espaces savantscirculationL’exil et l’exode sont une forme extrême et dramatique de la circulation des élites intellectuelles. Sans doute mettent-ils bien en évidence la fragilité de toute fixation cartographique de l’histoire des savoirs, voire son caractère fallacieux. S’il est tentant, en effet, de vouloir figer la réticulation des lieux de savoir, des pôles d’attraction et de rayonnement, dans une aire culturelle et pour un temps donnés, la carte ne restitue que malaisément la fluidité des circulations, la logique et les aléas des échanges, les dynamiques de la mobilité, tout ce qui anime, traverse et agite la géographie d’une région dès lors qu’on s’applique à la considérer du point de vue de la pratique et de la diffusion des savoirs.

Ce chapitre porte sur des modes d’appropriation de l’espace temporaires, qui ne visent pas la fixation ou l’enracinement durables, mais privilégient l’étape à l’ancrage. Ni tout à fait nomades, ni véritablement sédentaires, certains praticiens des savoirs exercent une activité itinérante. La mobilité y apparaît comme l’un des moyens de pratiquer diverses formes de savoirs, d’en faire, sur un plan économique et social, un genre de vie possible ; elle peut être aussi le moteur d’une quête, dans un espace ouvert à la circulation et à une pluralité de choix pour ceux qui ont les moyens de choisir leur destination ; elle est enfin un instrument de la connaissance, soit qu’il s’agisse de faire du voyage et de l’expérience du déracinement la source et l’objet même du savoir, soit que l’on admette que l’apprentissage et la pratique des savoirs nécessitent de passer par des lieux multiples sans jamais s’y fixer.

Les trois études de cas réunies ici apportent sur ce phénomène l’éclairage de différentes expériences culturelles : de la Grèce ancienne à la Chine au temps des Royaumes combattants – précédant l’unification de l’Empire – et aux villes du Moyen Âge européen. Ces lieux et ces moments historiques, déployés dans un écart maximal, ne visent pas à faire surgir un moyen terme ou un plus petit commun dénominateur, mais à susciter une réflexion, autant sur les scénarios et les implications de l’itinérance que sur les enjeux et les méthodes de son interprétation. L’histoire des savoirs semble mieux armée pour éclairer les dynamiques de la fondation et de la fixation, de la coagulation qui permet à une communauté de prendre corps en un lieu donné, de l’accumulation, par laquelle les inscriptions, les textes, les livres s’inscrivent et s’additionnent dans une archive localisée. S’arrêter, se fixer, constituer un pôle d’attraction, stabiliser les flux, figer les errances… Les situations culturelles dépeintes dans les pages qui suivent mettent au contraire l’accent sur l’étape provisoire, sur la dynamique du passage, sur les effets de l’itinérance.

espaces savantscirculationréseau espaces savantscirculationmobilitéÀ défaut d’élaborer ici un modèle général de la mobilité, du moins peut-on esquisser quelques axes de questionnement et de réflexion. Le premier d’entre eux porterait sur la dimension spatiale proprement dite. La mobilité des acteurs du savoir est-elle tributaire d’une géographie préconstituée, scandée par des hauts lieux politiques et économiques préexistants ? Ou le mouvement même des échanges et des circulations, dans ses régularités comme dans son imprévisibilité, contribue-t-il précisément à organiser cette géographie, à reconfigurer la hiérarchie des lieux existants, voire à en créer de nouveaux ? Les réseaux de mobilité se déploient entre des lieux susceptibles de favoriser l’exercice d’un art ou d’une discipline intellectuelle, et de fournir aux praticiens les revenus, la clientèle, la sphère d’action dont ils ont besoin. Les pôles de cette circulation sont essentiellement les villes, centres politiques, économiques ou religieux, lieux où s’expriment des demandes multiples, publiques ou privées, pour les prestations des praticiens des savoirs ou des techniques, mais qui accueillent aussi des institutions attractives, comme les universités des villes médiévales pour les maîtres aussi bien que pour les étudiants. L’offre et la demande se répondent et se confortent, certaines villes deviennent des lieux d’étape et d’activité obligés pour les maîtres et les techniciens itinérants, dont le renouvellement incessant, la concurrence et la surenchère parfois déterminent le dynamisme et l’attrait d’un pôle de culture. L’aire de circulation, ponctuée par ces centres incontournables et par des lieux d’étape secondaires, peut se déployer à différentes échelles géographiques – locale, régionale, continentale. Le franchissement de ces seuils successifs n’implique pas nécessairement que l’on sorte d’un espace culturel donné : les principautés des Royaumes combattants comme les cités et les capitales royales de la Grèce hellénistique composent une mosaïque d’États et d’entités politiques néanmoins réunis dans un même univers culturel et linguistique. Les grands sanctuaires panhelléniques, comme Delphes et Olympie, sont des microcosmes où se croisent des visiteurs et pèlerins originaires de toutes les régions du monde grec, partageant une même langue, les mêmes croyances religieuses, les mêmes pratiques culturelles. Le découpage des pays de l’Europe médiévale confère une dimension internationale à la circulation des maîtres et étudiants, mais la pratique du latin comme langue de savoir donne une homogénéité culturelle à cet espace.

typologie des savoirsobjets d’étudetemps construction des savoirséducationcycle éducatifLa dimension temporelle constitue un deuxième élément essentiel. Les déplacements peuvent être dictés par un événement particulier, unique, ou cyclique, déterminé par un calendrier rituel ou festif. La durée de l’étape peut varier : si le départ peut être précipité par des circonstances extérieures – guerre, épidémie, événement politique –, il peut aussi résulter des nécessités propres à une activité intellectuelle particulière : durée d’un cycle d’études universitaires, ou encore d’un engagement contractuel, comme celui des médecins et architectes recrutés par les cités grecques. Il est dans la nature même de l’enseignement des sophistes grecs d’être limité dans le temps, dans le cadre d’une relation commerciale avec les riches élèves qui souhaitent acquérir le plus rapidement possible les techniques intellectuelles et rhétoriques utiles à la quête du pouvoir. De même les artistes, musiciens ou acteurs, organisent-ils leurs tournées en fonction des festivals où ils peuvent se produire. L’articulation de l’espace et du temps permet de définir différents types de parcours : circuit enchaînant de multiples étapes, déplacement d’un centre à l’autre, allers et retours entre un lieu d’attache et des lieux périphériques.

construction des savoirsvalidationprivilège construction des savoirséconomie des savoirsfinancementL’itinérance détermine aussi la pratique même des savoirs dans ses dimensions socio-économiques comme dans sa visée et ses contenus : tel est le troisième axe de réflexion qui se dégage de ces études de cas. Différents modèles sont suggérés, à commencer par le patronage, qui lie un puissant personnage aux spécialistes d’un art ou d’un savoir. Le lieu de patronage par excellence est la Cour : on peut y être invité, chercher à s’y faire remarquer et accepter, puis à s’y maintenir, ou encore passer d’une Cour à une autre, en fonction des circonstances. On peut aussi être engagé par une collectivité, un État, pour remplir des tâches spécialisées : les cités grecques recrutent ainsi pour des durées déterminées des praticiens d’un art particulier, scribes, médecins, architectes, professeurs. On peut encore chercher à entrer dans une institution, comme l’Université médiévale, pour y exercer son métier en bénéficiant d’une rémunération et de divers privilèges. On peut enfin chercher à se constituer une clientèle privée, à trouver des élèves disposés à payer pour acquérir un certain type de savoir.

acteurs de savoirqualités personnellescompétence construction des savoirspolitique des savoirsgestionprofessionnalisationCes différents cas de figure définissent des profils socio-économiques particuliers et différentes formes de professionnalisation. Les procédures de recrutement des universités médiévales sont normalisées à l’échelle de l’Europe entière, par le découpage disciplinaire, un cursus et un système d’examens reconnus partout, qui favorisent ainsi la circulation des maîtres et garantissent leurs compétences. En revanche, les maîtres itinérants des Royaumes combattants chinois comme les spécialistes et techniciens qui circulent entre les cités grecques ont des statuts assez flous. Si un grand centre d’études médicales, comme Cos, pouvait garantir la formation et la compétence de ses médecins, si des guildes professionnelles se constituent progressivement pour superviser la carrière des musiciens et des acteurs, les architectes, les enseignants, les sophistes, les philosophes ne pouvaient s’autoriser que d’eux-mêmes, devaient bâtir leur propre renommée, démontrer leurs savoirs et leurs compétences, choisir ou inventer un mode de subsistance particulier, lorsqu’une fortune personnelle ne les mettait pas à l’abri de ces contingences. Ces pratiques professionnelles sont hautement individualistes, souvent marquées par une concurrence acharnée. La construction des réputations, pour ces praticiens de l’itinérance, est un élément clé : elle s’appuie à la fois sur la mémoire des visites antérieures, le tissage des liens de recommandation, les rumeurs élogieuses qui accompagnent l’homme de métier, de lieu en lieu, et sur la démonstration immédiate, irréfutable, de sa compétence et de son savoir-faire, par exemple sous la forme d’une conférence publique où le médecin s’adresse à l’assemblée de la cité qui envisage de le recruter, ou encore du déploiement de virtuosité verbale et intellectuelle d’un sophiste qui doit convaincre très vite un public d’élèves potentiels de la supériorité de son savoir. La présentation de soi, le sens de l’à-propos et de la mise en scène sont autant d’atouts majeurs pour frapper rapidement les esprits et s’inscrire dans les mémoires.

construction des savoirstraditionstandardisation construction des savoirséducationcycle éducatif espaces savantslieuuniversitéUn trait remarquable est la dimension performative des savoirs et des techniques pratiqués par les itinérants. On se situe dans une temporalité courte et condensée, celle de l’exercice d’un art, celle du conseil politique, celle d’un enseignement donné à un cercle d’auditeurs, et cette délimitation temporelle exige une efficacité particulière, des résultats immédiats ou à court terme. La persuasion et la manipulation des interlocuteurs ou du public tiennent une part importante dans ces pratiques, même si un mauvais architecte ou un médecin incapable n’échappent pas au verdict des faits et au discrédit qui s’ensuit. Sans doute faudrait-il distinguer les différents régimes de temporalité qui sous-tendent ces pratiques professionnelles : de l’événement unique à la performance répétitive de l’artiste en tournée et aux séjours dans une cité ou dans une cour royale, qui durent ce que durent la faveur des puissants ou l’engagement public ou par le succès rencontré et la demande à satisfaire. Les universités médiévales fixent leurs enseignants et leurs étudiants pour une durée plus longue, celle d’une année, ou d’un cycle d’études complet, et, si les matières et les contenus sont déterminés par les cursus et les découpages disciplinaires, cette relative standardisation favorise l’expression des talents individuels et l’émergence et la reconnaissance des figures intellectuelles de premier plan. Aux formations intensives et brèves des sophistes, qui livrent en quelques conférences les clés d’un savoir-faire pour des auditeurs désireux d’efficacité, s’opposerait l’enseignement long, cumulatif, standardisé des professeurs de médecine, de droit ou de théologie dans les universités du Moyen Âge. Entre ces deux termes se déploient des positions intermédiaires, celle du maître de sagesse chinois, Confucius, qui entraîne sur les routes, à sa suite, la cohorte de ses disciples, école itinérante où l’essentiel devient ce que l’on apprend au hasard du chemin, par la fréquentation du maître et grâce au décryptage de ses paroles comme de ses silences ; celle des écoles philosophiques antiques, qui renversent le modèle sophistique : les maîtres se fixent en un lieu et y attirent des auditeurs venus de tous les horizons, ils inscrivent leur enseignement dans la durée, assurant sa perpétuation au-delà de leur propre personne.

En revenant, in fine, sur l’exil massif de l’intelligentsia alexandrine, déclenché au milieu du ii e siècle avant J.-C. par les persécutions politiques, nous soulignerons un dernier champ de réflexion ouvert par les pratiques des itinérants : celui de la diffusion et de la circulation des savoirs, des techniques, des concepts. L’exemple le plus probant est celui de l’Europe universitaire médiévale, où la mobilité des étudiants et des maîtres contribue à la création d’une culture commune, tant dans ses dimensions scolastiques que dans ses composantes juridiques qui diffusent les concepts, les procédures, les normes aux différents échelons des administrations étatiques. La circulation des maîtres aide aussi à la diffusion des innovations intellectuelles d’université en université. La mobilité des techniciens, des artistes et des maîtres itinérants, en Grèce, mais aussi dans la Chine au temps des Royaumes combattants, fait circuler avec elle les savoir-faire, les références culturelles, les concepts, dans une aire géographique élargie. Elle entraîne de manière paradoxale et décisive la diffusion des savoirs. Paradoxale, car elle facilite leurs transformations, leur appropriation et leur hybridation par ceux qui les découvrent ; leur confrontation avec des savoirs concurrents ou plus traditionnels, qui nourrit le débat, suscite parfois la surenchère des procédures de validation ou des gages d’efficacité. Décisive, car les dynamiques centrifuges qui sont ainsi amorcées, en multipliant les lieux de fixation et d’archivage secondaires, en faisant circuler les textes, les livres, les techniques, les concepts, les sagesses, contribuent à leur sauvegarde même : l’itinérance choisie ou subie, la dispersion mettent les savoirs à l’abri des destructions accidentelles ou volontaires qui ont si souvent frappé dans l’histoire les grands centres de culture, animés par les fantasmes de l’accumulation, de l’universalité et de l’éternité.

Notes
1.

Athénée De Naucratis, Deipnosophistes, IV, 184c, citant l’historien Ménéclès de Barca.