Christian Jacob

À la mémoire de Pierre Vidal-Naquet.

pratiques savantespratique intellectuelleimagination espaces savantsterritoireville inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l’informationplanÀ l’ouest du Delta du Nil, sur le rivage de la Méditerranée et face à l’île de Pharos, il me plaît d’imaginer un conquérant pressé arpentant à grands pas, au petit matin, un vaste site sableux, battu par le vent de la mer. Dans un rêve dont il vient de s’éveiller, il a vu un vieillard « d’aspect vénérable, aux cheveux tout blancs » (Homère en personne ?), lui désigner cet emplacement par deux vers de l’Odyssée. Il est entouré de soldats, de scribes et d’architectes, tablettes en main, et, d’un geste circulaire, il déploie autour de lui les contours d’une ville invisible, semblables à ceux de son manteau, la chlamyde du soldat macédonien, étalée sur le sol, les grands axes et les quartiers d’une cité qui portera son nom. On dessine le plan avec de la farine répandue sur le sol noirâtre, mais un nuage d’oiseaux s’abat sur le site et fait disparaître la fine ligne blanche : heureux présage promettant une ville prospère qui nourrira sans peine sa population, selon les devins1. Des temples, des gymnases, une agora, de larges rues en damier, où chars et chevaux pourront circuler de front et sans mal, une muraille protectrice, des aménagements pour l’approvisionnement en eau douce. Alexandre pense-t-il aussi à une tour de lumière sur l’île de Pharos pour rayonner au loin et guider les marins, entrevoit-il le palais sur la presqu’île du Bruchion ? Anticipe-t-il les couleurs et les ornements, le métissage des pierres et des écritures, des couleurs et des formes, des dieux et des rois, des symboles et des esthétiques qui donneront à Alexandrie sa physionomie unique de ville entre deux mondes, entre la Méditerranée grecque et l’Égypte des pharaons ? A-t-il la prescience que, comme dans les petites cités fondées par les aventuriers-commerçants d’autrefois, le tombeau du fondateur éponyme, son tombeau, sera accueilli par la ville ?

construction des savoirstraditionfondationDans le projet de bâtir une ville nouvelle sur une terre jadis abordée par Ménélas, venu, dans son périple de l’Odyssée, interroger le Vieux de la mer sur l’île de Pharos2, la nécessité de disposer d’une base arrière et d’un port méditerranéen sûr pour l’acheminement des vivres et des hommes indispensables à l’expédition qui va s’enfoncer au cœur de l’Asie, à la poursuite de Darius, est une motivation essentielle3. Le geste d’Alexandre éveille aussi la mémoire des fondateurs de cités qui, depuis le viii e siècle, sur les rivages de la mer Noire, de l’Italie du Sud et de la Sicile, de la Provence et de l’Ibérie, de la Cyrénaïque, ont enraciné un peu de culture grecque sur des sols étrangers, en y important, avec un modèle urbain, des cultes et des institutions, une langue et une écriture, des réseaux commerciaux et un style de vie qui rappelaient ceux des cités-mères d’Ionie ou de Grèce continentale.

espaces savantscirculationréseau espaces savantscirculationcommerce construction des savoirstraditionfondationDans la fondation d’Alexandrie, en 331 av. J.-C., les projets urbanistique et politique sont en effet indissociables : inscrire le plan d’une cité grecque sur la terre d’Égypte, c’était projeter la rationalité de l’architecte sur un site laissant présager un développement portuaire exceptionnel, mais imposant aussi les contraintes d’un terrain tout en longueur, pris entre la mer et le lac Maréotis. L’architecte Deinocrate de Rhodes et l’ingénieur Cléomène de Naucratis furent chargés des travaux, alors qu’Alexandre repartait en campagne. Il ne devait jamais voir construite la ville qu’il avait rêvée. Comme pour mieux signifier l’importance de ce grand chantier urbain, Cléomène se vit confier l’administration de la satrapie d’Égypte : il était lui-même natif du plus ancien comptoir commercial grec sur son rivage, Naucratis, dont le site, cependant, ne retint pas la préférence du conquérant Macédonien. Alexandrie-la-Neuve, projetée autour d’un village préexistant de pêcheurs égyptiens, au lieu-dit Rhakotis, fut dès sa conception une création savante, où la géométrie, les techniques, la rationalité urbanistique déployèrent des dispositifs novateurs, à la mesure du site et du projet4. On fit creuser un canal de vingt-sept kilomètres de long pour acheminer l’eau du Nil, depuis sa branche canopique et la faire circuler dans la ville grâce à un système d’aqueducs souterrains qui alimentaient des citernes de quartiers, lors des crues du fleuve, en août et en septembre5. Un autre canal relia le lac Maréotis et le port occidental. Une digue artificielle de sept stades de longueur relia l’île de Pharos à la terre ferme et permit l’ouverture de part et d’autre de deux ports abrités. Sostratos de Cnide construisit une tour monumentale en marbre sur le rocher de Pharos, achevée en 280, dont le feu nocturne guidait les navigateurs depuis la haute mer. De ce gigantesque chantier surgirent les différents quartiers de la ville, que dénommaient les cinq premières lettres de l’alphabet : quartiers résidentiels vers le sud, quartier égyptien vers l’ouest, autour de l’ancien village de Rhakotis, quartier juif, le quartier du palais vers le nord. À cela s’ajoutaient la colline artificielle du Panéion, le théâtre et un gymnase monumental, l’agora, les temples et les jardins. Plus à l’ouest se trouvait Nécropolis, la cité des morts, avec ses tombeaux, ses ateliers d’embaumage et ses jardins, révélée récemment par des fouilles spectaculaires. Selon Strabon, la ville s’étendait sur 30 stades de longueur et 7 à 8 stades de largeur. Chaque souverain de la dynastie lagide se fit un devoir d’ajouter de nouveaux embellissements à la cité, qui devint ainsi le palimpseste de sa propre histoire6. La ville connut une croissance rapide et devint un pôle d’immigration majeur, vers lequel convergeaient Grecs et non-Grecs, originaires de Grèce continentale, des îles égéennes, d’Asie Mineure, mais aussi de Perse, de Syrie et de Judée et d’horizons plus lointains, Éthiopie, Bactriane, Inde, Cilicie, Pont-Euxin… Vers 60 av. J.-C., Diodore de Sicile évalue à 300 000 le nombre de ses citoyens : la population globale était sans doute beaucoup plus importante7.

La Ville-palais

inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l’informationlégende espaces savantslieupalais espaces savantscirculationconquête construction des savoirspolitique des savoirsguerreAprès la mort d’Alexandre à Babylone en 323, ses généraux se partagèrent les territoires conquis et des satrapies de l’Empire perse émergèrent, non sans déchirements, les royaumes hellénistiques. Ptolémée Lagos obtint la terre d’Égypte, dont il devint roi en 304, greffe allogène sur le lignage millénaire des pharaons. Tout désignait Memphis, l’antique capitale politique et religieuse, pour être le siège du nouveau pouvoir, et Ptolémée s’y établit d’abord avant d’opter pour Alexandrie 8 : un choix géographique et économique, privilégiant l’ouverture sur la Méditerranée à l’intérieur des terres et aux rives du Nil, mais aussi un geste politique, par lequel la nouvelle dynastie se réclamait de l’héritage du conquérant macédonien. La dépouille d’Alexandre, du reste, relique symbolique et légitimante que se disputèrent ses diadoques, fut captée par Ptolémée et placée d’abord à Memphis, puis à Alexandrie, dans le quartier du palais. En offrant un tombeau à son fondateur, puis à ses nouveaux rois et à leur famille, la Ville nouvelle se dotait d’une mémoire et des germes d’une mythologie de l’universalité. La construction rétrospective de la légende du conquérant, accomplissant un destin voulu par les dieux, dès la consultation de l’oracle d’Ammon, allait doter la ville d’un rayonnement œcuménique, portant bien au-delà des frontières du royaume d’Égypte et de son aire d’influence régionale, qui comprenait notamment Rhodes, la Palestine, la Cyrénaïque et les îles de l’Égée9.

construction des savoirspolitique des savoirsmécénat matérialité des savoirsmatériaupapyrus acteurs de savoircommunautéfamille espaces savantsterritoirecapitale Alexandrie fut une cité d’un type nouveau : si les grands choix urbanistiques et monumentaux mis en œuvre à sa fondation l’inscrivaient dans la tradition grecque, sa vocation de capitale royale lui donnait un statut politique inédit où l’on ne retrouvait pas l’équilibre des institutions de la cité classique, avec son assemblée du peuple, son conseil et ses magistrats élus. La citoyenneté alexandrine était réservée presque exclusivement aux Grecs et aux Macédoniens : les Égyptiens, sans doute en grand nombre, et les Juifs en étaient exclus. Le pouvoir était sans partage, et fut transmis du premier Ptolémée à son fils, Ptolémée Philadelphe, ouvrant ainsi la dynastie des Lagides. La ville était le siège d’une bureaucratie qui gouvernait, gérait, contrôlait et exploitait à distance la totalité de la terre d’Égypte, comme le mouvement des marchandises qui y entraient, en sortaient et y circulaient. Un système complexe de taxations fut élaboré : des monopoles d’État réservaient des pans entiers de l’activité économique au bénéfice de la famille royale – les textiles, la production et la manufacture du papyrus, les mines de sel, la banque. Un réseau de douanes et de collecteurs d’impôts faisait converger les taxes vers la capitale. Cette exploitation systématique du territoire et de toutes les richesses susceptibles d’y être produites ou d’y circuler présupposait des formes de planification et de surveillance, centralisant dans la capitale les informations nécessaires à la gestion de l’économie du pays10. Elle est à la source de la fortune royale et permit notamment le développement de la politique de mécénat des trois premiers souverains.

acteurs de savoircommunauté espaces savantslieujardinCette administration était concentrée dans le quartier du palais, entre un quart et un tiers de la superficie de la ville, selon Strabon, que l’on a pu comparer à la Cité interdite de Pékin : un vaste complexe de bâtiments contigus qui s’étendaient jusqu’au port, de splendides jardins où se trouvaient acclimatés des animaux rares, le palais proprement dit, sur la pointe de Lochias, où vivait la famille royale, entourée d’une foule affairée de ministres, de fonctionnaires, d’esclaves et de scribes, de visiteurs de marque, de conseillers et d’ambassadeurs, d’artistes et de lettrés. Le Musée était l’une des constructions de cet ensemble monumental. Strabon évoque « ses portiques, son exèdre, son vaste bâtiment qui sert aux repas que les membres du Musée sont tenus de prendre en commun11 ». La création de ce lieu de culture et de savoir avait été inspirée à Ptolémée Ier par Démétrios de Phalère, qui, après avoir joué un rôle politique majeur à Athènes, alors sous contrôle macédonien, connut l’exil à Thèbes avant de rejoindre Alexandrie. Démétrios avait fait partie de l’école d’Aristote, le Péripatos, et il écrivit un certain nombre d’ouvrages savants, Sur les lois d’Athènes, ou encore sur la poésie homérique et divers problèmes d’éthique. Cette communauté était organisée autour de l’enseignement de son fondateur, perpétué par ses successeurs à la tête de l’école. La philosophie s’intégrait dans un programme intellectuel plus vaste, où les sciences mathématiques, physiques et naturelles, les enquêtes historiques et littéraires tenaient une place importante. Les activités de recherche et d’enseignement, d’écriture et de lecture contribuaient à définir un mode de vie particulier, orienté vers la contemplation, la théôria, dans une communauté cimentée par un lien d’amitié et de fidélité envers son fondateur12.

pratiques savantespratique artistiquepoésie construction des savoirspolitique des savoirssavoir de cour construction des savoirséducationcycle éducatifL’idée de transposer ce modèle à Alexandrie répondait à différentes motivations. Aristote avait été étroitement associé à la formation intellectuelle d’Alexandre, à la cour de Macédoine, et son enseignement comme l’étendue de ses intérêts scientifiques inspirèrent aussi certaines des enquêtes menées au cours de l’expédition asiatique, tant sur le plan géographique que dans l’observation de la faune, de la flore et des populations. Créer à Alexandrie un lieu reflétant ce programme de connaissance était une manière de perpétuer une tradition intellectuelle qui avait joué un rôle essentiel dans l’éducation du conquérant, tout en assurant la formation des enfants de la famille royale et en entourant le souverain d’un cénacle savant qui contribuerait à son plaisir personnel et au rayonnement de la cour. Ptolémée Lagos renouait ainsi avec la tradition de la cour macédonienne comme avec celle des « tyrans » grecs de l’époque archaïque et classique, qui s’entouraient déjà de poètes et d’intellectuels auxquels ils apportaient protection et moyens de subsistance. Le premier Lagide comme ses successeurs furent du reste eux-mêmes des hommes de culture et de savoir, qui n’hésitaient pas à écrire poèmes ou traités ni à prendre part aux débats savants de leurs protégés, voire à leur suggérer des thèmes de recherche.

typologie des savoirsdisciplines espaces savantslieumusée espaces savantsterritoirecentreMais la fondation du Musée traduisait aussi le dessein d’ancrer Alexandrie dans la tradition grecque, en délocalisant, ou plutôt en clonant l’un des foyers de la vie intellectuelle athénienne. Dans ce processus de transfert, les hommes et les livres venus de l’école d’Aristote permirent de créer un nouveau centre de savoir à Alexandrie, organisé autour des acquis intellectuels et scientifiques accumulés à Athènes au cours de plusieurs décennies de travail collectif. Démétrios de Phalère et Straton de Lampsaque furent les premiers relais de cette dynamique de transmission. Toutefois, Alexandrie n’accueillit pas exactement un deuxième Péripatos. Le Musée était un lieu voué au culte des Muses, ce qui expliquait la présence d’un prêtre à sa tête. La communauté n’était plus réunie autour de l’enseignement et du charisme d’un maître à penser, mais à l’initiative du roi qui choisissait ses membres : la faveur royale pouvait se perdre aussi vite qu’on la gagnait. Le Musée n’était pas comme l’école d’Aristote une structure privée, en marge de la cité, mais une institution royale, au cœur du palais et sous le contrôle du souverain. Ses membres ne devaient pas subvenir à leurs besoins, comme à Athènes, mais étaient entretenus par le roi, et les repas pris en commun constituaient d’ailleurs le cadre de discussions savantes et lettrées. La philosophie aristotélicienne ne constituait plus l’armature du programme intellectuel du Musée, à travers la lecture et l’exégèse des traités fondateurs : elle inspirait en revanche le déploiement d’un champ polymathique où les sciences et les mathématiques, la grammaire, la philologie et l’érudition historique allaient occuper une place majeure.

espaces savantslieumusée espaces savantslieubibliothèque pratiques savantespratique artistiquearchitectureLe témoignage de Strabon concorde avec ce que nous savons du dispositif architectural des écoles philosophiques athéniennes. Celles-ci s’étaient établies dans les gymnases de la cité, lieux publics fréquentés par la jeunesse et voués à la culture du corps comme à celle de l’esprit. Sophistes et philosophes se côtoyaient dans ces lieux d’enseignement informel qui n’évoluèrent que lentement vers l’institutionnalisation. Des portiques, des exèdres permettaient à un groupe d’auditeurs de se réunir autour d’un maître, à l’extérieur mais à l’abri du soleil, assis sur des bancs de pierre. Le terme même de péripatos suggère un cadre architectural, le portique, comme la pratique de déambulation qui pouvait y prendre place. L’école d’Aristote disposait aussi d’un certain nombre d’instruments de travail : le testament de Théophraste évoque ainsi la bibliothèque et une carte de la terre exposée « dans le portique du bas13 ». La « bibliothèque » était au sens propre la collection de livres, non un bâtiment destiné à accueillir les livres et leurs lecteurs. Propriété personnelle d’Aristote, elle fut léguée à son successeur à la tête de l’école et devait en principe être transmise de scholarque à scholarque. Il s’agissait d’un héritage personnel qui revenait à un individu, non à la communauté comme telle, statut juridique qui fut du reste à l’origine des tribulations de la « bibliothèque d’Aristote » : cette dernière quitta l’école avec son nouveau propriétaire, Nélée de Scepsis, héritier de Théophraste, mais à qui la direction de la communauté fut malencontreusement refusée14. Le Musée d’Alexandrie reprit l’idée de la bibliothèque, comme ressource partagée par une communauté savante, mais lui donna une tout autre échelle.

La Ville-bibliothèque

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptionrouleau inscription des savoirslivrecollection éditorialeLe halo mythique qui, dès l’Antiquité, entoure la bibliothèque d’Alexandrie, est inversement proportionnel aux informations objectives et matérielles que nous possédons sur la plus grande collection de livres jamais réunie dans le monde ancien. Comment cette bibliothèque a-t-elle pu laisser si peu de traces dans la tradition historiographique, sur sa matérialité, sur ses dispositifs mobiliers, sur son personnel technique et spécialisé, sur les manufactures de rouleaux de papyrus, sur le scriptorium où travaillaient les scribes, sur les modalités d’accès de ses lecteurs et la manière dont ceux-ci manipulaient ces longs et fragiles rubans de fibres végétales15 ?

acteurs de savoircatégorie socialeesclave pratiques savantespratique lettréelecture matérialité des savoirsmobilierétagère espaces savantslieusalle de lectureLa bibliothèque d’Alexandrie ne constituait pas un bâtiment autonome, avec des espaces de rangement répartis autour d’une salle de lecture, comme ce sera le cas, plus tard, dans la Rome impériale16 : Strabon ne nous dit rien d’un tel dispositif. La bibliothèque était la collection de rouleaux de papyrus à la disposition des savants et des lettrés qui fréquentaient le Musée et peut-être plus largement la cour royale. Sans doute disposés sur des étagères dans des niches ou de petites pièces s’ouvrant sur un portique ou une cour intérieure, les livres étaient empruntés par les lettrés qui pouvaient les manipuler eux-mêmes dans les différents espaces intérieurs ou extérieurs du Musée, ou écouter des esclaves spécialisés leur faire la lecture.

inscription des savoirslivre construction des savoirstraditionmémoire construction des savoirstraditioncumulativité construction des savoirstraditionfondationVaste gisement de savoir, de pensée et de littérature, cette collection avait aussi un sens et une fonction politiques et elle joua un rôle clé dans l’idéologie universaliste de la dynastie et de sa capitale. La Lettre d’Aristée, un texte grec pseudépigraphe que l’on date généralement du ii e siècle av. J.-C., contient un double mythe fondateur, celui de la création de la bibliothèque d’Alexandrie, celui de la traduction du Pentateuque de l’hébreu vers le grec, connue sous le nom de la Septante. Démétrios de Phalère est présenté comme l’initiateur de ces deux entreprises majeures, ce qui les daterait de Ptolémée i er et non de son fils Philadelphe. En conseillant au roi de réunir tous les livres de la terre, aussi bien grecs que barbares, dans tous les genres de savoir et de littérature, Démétrios proposait de constituer un objet inédit : une collection dont le sens et les effets dépasseraient ceux de chacun des objets qui la composaient, même additionnés : la masse des livres donnait corps et matérialité à la culture, à la paideia. La collection était définie par son universalité, par une logique d’accumulation ouvrant une quête potentiellement infinie, mais aussi par son étrange efficacité spatiale : par le biais des rouleaux de papyrus, provenant de toutes les régions du monde habité, ce dernier venait se condenser, s’inscrire à Alexandrie, dans le palais, sur les étagères du Musée. La ville nouvelle devenait ainsi la ville-mémoire par excellence, lieu de rassemblement de tous les savoirs et de toutes les créations littéraires qui avaient jamais été jugés dignes d’être confiés à l’écrit : qu’ils viennent d’Athènes ou de Byzance, de Marseille ou de Rhodes, les livres rassemblés à Alexandrie transcendaient leurs origines géographiques pour créer un lieu globalisant, celui de la culture humaine, grecque essentiellement, mais aussi « barbare », à travers les traductions17. Si la tradition historiographique dérivant de la Lettre d’Aristée évoque l’ouverture de la bibliothèque aux textes non grecs et souligne sa vocation œcuménique, nous avons très peu de données sur la nature et l’extension de ce fonds de livres étrangers et sur ses usages. L’utopie avait aussi une dimension temporelle : des poèmes homériques aux travaux savants de l’école d’Aristote et aux écrits des lettrés alexandrins eux-mêmes, tout l’arc temporel de la littérature et des savoirs grecs venait se condenser dans le synchronisme de la collection, qui substituait les logiques intellectuelles du classement à la succession chronologique des hommes et des œuvres.

construction des savoirspolitique des savoirsgestionadministration construction des savoirstraditionpatrimonialisation construction des savoirstraditionarchivage inscription des savoirslivreLa collection reposait sur un présupposé tacite : le pouvoir de ces objets matériels que sont les livres, à la fois supports et vecteurs des textes, archive de la pensée qui en permet aussi le réveil, lors de la lecture, silencieuse ou oralisée, individuelle ou collective. Ces textes pouvaient être copiés, passer d’un support à l’autre, être délocalisés d’Athènes à Alexandrie, passer d’une petite bibliothèque privée à l’immense collection royale sans jamais perdre ni leur pouvoir ni leur sens. En mettant à la disposition de leurs émissaires des moyens sans doute considérables pour acheter des livres par lots entiers, les premiers Ptolémées transmuaient leur trésor monétaire en trésor de culture, à la fois matériel et immatériel : l’un et l’autre étaient régis par une logique d’accumulation sans fin. Achetés dans les cités grecques, notamment Athènes et Rhodes, réquisitionnés à bord des bateaux entrant dans le port d’Alexandrie pour être déposés dans la bibliothèque (on remettait au passager lettré une copie du texte sur papyrus flambant neuf, tandis que l’exemplaire original, au texte peut-être plus sûr, était gardé par l’administration royale18), les rouleaux du Musée, au nombre de 490 000 au temps de Ptolémée II Philadelphe 19, formaient une collection qui, même en prenant en compte les doublons, dépassait déjà les capacités de lecture d’un individu pour l’envelopper d’une mémoire universelle et saturée, à la fois horizon intellectuel, archive et tombeau.

pratiques savantespratique lettréelecture acteurs de savoirstatutlettré acteurs de savoirprofessionbibliothécaire espaces savantslieubibliothèqueLa bibliothèque d’Alexandrie ne fut pas un lieu ouvert à tous les lettrés et savants du monde. Elle était réservée à l’élite admise dans l’entourage du roi, et sans doute en premier lieu aux membres du Musée. L’un de ces savants se trouvait placé à la tête de la collection et recevait parfois aussi la charge insigne d’instruire les enfants du couple royal. Zénodote d’Éphèse, Apollonios de Rhodes, Ératosthène, Aristophane de Byzance, Apollonios l’Eidographe et Aristarque se succédèrent dans cette fonction. Ce « bibliothécaire en chef » coordonnait sans doute le travail d’une équipe de savants et d’esclaves spécialisés, s’adonnant aux multiples tâches nécessitées par ces supports fragiles, qu’il convenait de restaurer, d’étiqueter, de classer, parfois de remplacer, en recopiant sur un rouleau neuf un texte menacé par les trous d’insectes. Il fallait aussi gérer le flux continu des nouvelles acquisitions, identifier les œuvres et les auteurs, regrouper les différents volumes composant un même texte (certains comprenaient des dizaines de rouleaux), repérer les forgeries et les erreurs d’attribution, distribuer les livres dans de grandes sections correspondant aux genres littéraires et discursifs : le rangement matériel était peut-être régi par les grandes subdivisions de l’ouvrage bibliographique réalisé par le poète polymathe Callimaque, sous Ptolémée II Philadelphe : Tables de ceux qui se sont illustrés dans tous les genres de la culture et de leurs livres, en 120 rouleaux. Le maniement même des livres requérait des décisions intellectuelles sur leur localisation sur la carte des genres et des savoirs, une vision systématique de la collection et de la culture qu’elle reflétait ; il invitait aussi, inévitablement, à dérouler les rouleaux et à parcourir les textes eux-mêmes. La lecture invitait à déployer avec une ampleur jamais atteinte les champs de l’histoire littéraire, de la grammaire et de la lexicographie, de l’érudition historique, et enfin de la philologie, lorsque le regard glissait du sens à la lettre des textes et à la construction critique et herméneutique de leur lisibilité.

construction des savoirsvalidationfalsification acteurs de savoirmodes d’interactioncompétition acteurs de savoircatégorie socialeéliteLieu protégé et élitiste, la bibliothèque d’Alexandrie eut néanmoins un impact indirect plus large. Elle suscita l’émulation des autres souverains hellénistiques, soucieux eux aussi d’inscrire dans leur capitale la culture grecque classique à travers son archive écrite. La concurrence portait sur la quantité de livres accumulés, mais aussi sur la rareté et la valeur bibliophilique des exemplaires réunis. Ce n’était qu’une question de moyens économiques et de volonté politique, qui firent du reste le bonheur des faussaires produisant des textes inédits des grands auteurs classiques, et les vendant à prix d’or à ces bibliothèques royales qui ne pouvaient prendre le risque de décliner de telles opportunités. À charge pour ceux qui les avaient manquées de dénoncer après coup les apocryphes et la naïveté de leurs collègues… Les choix d’organisation des collections et les options intellectuelles des érudits qui les exploitaient constituaient une autre variable. Au ii e siècle av. J.-C., Cratès développa ainsi à Pergame, dans la bibliothèque des Attalides, une forme d’exégèse allégorique des poèmes homériques qui en déployait la science cachée, en opposition au courant alexandrin des Aristarchéens20.

Les bibliothèques de palais hellénistiques perpétuaient certes une tradition orientale, comme en témoigne par exemple celle d’Assurbanipal, à Ninive, au vii e siècle. Mais elles n’étaient plus dévolues au seul usage du souverain ni spécialisées dans les savoirs de la divination, nécessaires à l’exercice du pouvoir. Elles étaient aussi le point focal de communautés savantes, à Alexandrie, comme à Pergame ou à Antioche. En contribuant à promouvoir des pratiques de lecture et d’écriture savantes, ou simplement lettrées, ces bibliothèques ne pouvaient rester confinées à l’intérieur du palais, mais devaient s’ouvrir sur la ville, vers un public cultivé plus large. Le Musée d’Alexandrie ouvrit ainsi la voie aux bibliothèques publiques de la Rome impériale. Le fil de cette évolution associa toujours le pouvoir autocratique, un idéal de culture et une politique urbaine monumentale. Ptolémée III Évergète créa à Alexandrie même une bibliothèque dans le Sérapéion, perpétuant la tradition séculaire des temples égyptiens, mais qui fut ouverte, semble-t-il, à un plus large public : peut-être cette « bibliothèque-fille » accueillait-elle les surplus de la collection du Musée. L’usage se répandit aussi de créer des bibliothèques dans les cités grecques, pour y ancrer une part du patrimoine culturel commun et renforcer un sentiment identitaire, au-delà du lien civique noué autour des fêtes religieuses, du théâtre et de la vie politique. Liées à l’éducation de la jeunesse, en particulier lorsqu’elles étaient situées dans des gymnases, mais répondant aussi à une demande culturelle plus large, ces bibliothèques disaient la gloire de leurs fondateurs royaux, celle des donateurs privés et locaux, dûment célébrés dans des inscriptions honorifiques, celle enfin de la cité, petite ou grande, qui les accueillait et devenait à son tour un lieu de rassemblement, un miroir de la culture grecque confiée à l’écrit, affichant parfois le catalogue gravé sur la pierre21. Le projet politique de fonder une grande bibliothèque à Rome germa dans l’esprit de César sans doute lors du siège d’Alexandrie, qui vit partir en fumée non les collections du Musée, mais des entrepôts du port, où se trouvaient selon toute vraisemblance des rouleaux de papyrus vierges destinés à l’exportation22. Le poignard de Brutus empêcha César de réaliser son dessein, au-delà d’études préliminaires dont témoigne un traité (perdu) de l’érudit Varron : Auguste fut le premier à fonder une bibliothèque publique dans la ville qui allait supplanter Alexandrie comme nouveau centre du monde.

inscription des savoirslivre espaces savantscirculationcommerce espaces savantscirculation Alexandrie contribua sans doute aussi au développement plus large des bibliothèques privées, en favorisant la circulation commerciale des livres, la copie privée des textes, l’intérêt pour des exemplaires portant une trace, même lointaine, du travail critique et exégétique mené dans le Musée. Les papyri égyptiens qui révèlent aujourd’hui les variantes de textes connus ou parfois des textes que l’on croyait perdus, ne viennent ni d’Alexandrie ni de sa bibliothèque : ils n’auraient pu survivre à l’humidité de la première, aux destructions de la seconde. Trouvés à l’intérieur des terres, dans les établissements grecs qui jalonnent la vallée du Nil, réemployés dans les cartonnages de momies ou laissés à l’abandon dans des dépôts oubliés, les papyri des derniers siècles avant et des premiers apr. J.-C. témoignent de la courbe de propagation des pratiques lettrées dans l’Égypte hellénisée, pratiques liées à la diffusion de l’éducation et de son canon d’auteurs littéraires comme d’une culture partagée où l’on fréquentait les grands textes du passé et parfois les lexiques et les commentaires nécessaires à leur compréhension23

Dynamiques alexandrines du travail savant

espaces savantslieuécole espaces savantsterritoirecentreSi l’on s’abstrait de la rumeur de la ville et du métissage des cultures qui s’y déployait pour s’imprégner de l’atmosphère studieuse du Musée, de ses portiques et de ses jardins, on peut s’interroger sur ce qui fit l’unicité de ce lieu et de ce moment dans l’histoire de la culture grecque. L’échelle même de la bibliothèque créait un champ intellectuel inédit. De ville marginale et excentrée, Alexandrie devenait le centre symbolique de la tradition grecque, son bassin de rassemblement, alimenté par le flux incessant des livres, des hommes et des compétences intellectuelles qui convergeaient vers la ville. La médiation de l’écrit, sous la forme des dizaines de milliers de rouleaux accumulés, rendait possibles des projets intellectuels certes amorcés dans les cercles savants d’Athènes, en particulier dans l’école d’Aristote, mais qui prenaient désormais une nouvelle ampleur.

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptionrouleau pratiques savantespratique intellectuelleclassementL’accumulation et le désir d’universalité étaient au cœur de la mythologie dynastique, mais les lettrés étaient inspirés par une logique inverse : maîtriser l’accroissement exponentiel des livres, déployer des stratégies de visibilité et de contrôle, bref, préserver cette mémoire totalisante du risque de saturation en l’organisant et en l’activant selon de multiples procédures. Les cent vingt rouleaux des Tables de Callimaque, s’ils n’offraient par un point de vue synoptique sur la collection, permettaient néanmoins de faire émerger de l’accumulation des livres le catalogue ordonné des œuvres, classées par genres littéraires et discursifs, puis selon l’ordre alphabétique des noms d’auteurs. Ces notices permettaient de réunir les données bibliographiques utiles à l’identification des œuvres (nombre de « volumes », incipit du texte) et de l’auteur (précisions biographiques pour éviter les confusions homonymiques, doutes éventuels sur l’attribution). L’ouvrage de référence produit par Callimaque (aidé d’une équipe de scribes ?) était comme une carte de la paideia grecque confiée à l’écriture. Que l’on fût à Rome ou à Pergame, au ii e siècle avant ou au ii e apr. J.-C., les Tables, dans l’édition revue et augmentée par Aristophane de Byzance, étaient désormais la référence par rapport à laquelle libraires, bibliophiles, lettrés et érudits pouvaient vérifier l’authenticité et l’attribution des livres qu’ils avaient entre les mains24. La bibliothèque d’Alexandrie se trouvait ainsi condensée au format d’un livre (120 rouleaux), reproductible, mobile et transmissible.

inscription des savoirslivreédition inscription des savoirslivreligne inscription des savoirslivretexte Alexandrie fut aussi le lieu où émergea la question du texte, comme objet et problème intellectuel, distinct de son support matériel, transcendant même la pluralité de ses supports25. Le texte était ce que partageaient les rouleaux d’une même œuvre en de multiples copies. Comme objet intellectuel, il n’était pas réductible à ses variantes : il pouvait faire l’objet d’une reconstruction, validée par l’autorité intellectuelle du correcteur, s’appuyant sur des conjectures suscitées par différents manuscrits ou par divers critères normatifs, grammaticaux, lexicographiques, stylistiques, idéologiques. L’autorité du texte était désormais dissociée de l’autorité des livres : même si le lecteur-philologue décidait de privilégier tel ou tel exemplaire pour sa provenance (par exemple les « éditions » athéniennes de l’épopée ou des poètes tragiques), le texte apparaissait désormais doté d’une matérialité graphique et linguistique propre donnant corps aux lettres qui s’égrenaient dans une scriptio continua, à peine interrompue par les sauts de ligne imposés par la versification ou les changements d’interlocuteurs. À la dynamique centrifuge de la collection, qui diffractait les textes dans la multiplicité des exemplaires réunis, répondait le geste synthétique et unificateur de l’éditeur, réélaborant une version du texte par la confrontation critique de ses variantes.

construction des savoirspolitique des savoirsgestion inscription des savoirslivrecollection éditoriale espaces savantslieulaboratoireL’activité de ce laboratoire culturel que fut le Musée d’Alexandrie, cependant, fut profondément marquée par le paradigme de la collection. Le travail des savants était déterminé par la masse des livres réunis par le roi, qui leur imposait des stratégies complémentaires et étroitement corrélées : maîtriser la masse quantitative des livres et des informations qu’ils renfermaient par des dispositifs de synthèse, de condensation, de transformation des données ; tracer leurs propres cheminements dans la bibliothèque, en entrelaçant les gestes de la lecture et ceux de l’écriture. Les lettrés reproduisaient à leur échelle, et dans la spécificité de leurs pratiques, la dynamique centralisatrice et cumulative de la bibliothèque : cette dernière générait des projets d’écriture qui prenaient la forme de bibliothèques miniaturisées, condensées aux dimensions d’un livre, fût-il composé de multiples rouleaux26. Il est tentant d’établir un parallèle entre la rationalité économique et politique de l’administration lagide qui exploitait les richesses de la terre d’Égypte, et la rationalité intellectuelle des lettrés chargés de faire fructifier les trésors de la bibliothèque du Musée. On observe dans l’un et l’autre cas le classement, la liste, les dispositifs de maîtrise et de visualisation, des dynamiques centripètes, permettant de passer de la périphérie au centre et du local au global, par des étapes successives d’abstraction et de transformation des informations. L’un des modèles du travail intellectuel était celui du quadrillage et de l’exploitation systématique des champs de la bibliothèque, rendant possibles l’extraction, le triage et la redistribution des mots et des choses, des faits et des citations, dans la mobilité vertigineuse d’une écriture de lecteurs impliquant la décontextualisation et la recontextualisation permanentes des données.

construction des savoirstraditionarchivage inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l’informationcarteDe même que Callimaque avait tenté d’abstraire une carte de la paideia de la masse des livres réunis dans la bibliothèque, de même Ératosthène de Cyrène, invité par Ptolémée Iii à prendre la tête de la bibliothèque, entreprit-il de réemployer les multiples données empiriques disséminées dans les relations de voyages et les descriptions régionales, les rapports d’expéditions et les cartes antérieures : la carte alexandrine, construite et commentée dans son traité géographique, transformait en points, en écarts mesurables, en alignements, en formes géométriques, les informations hétérogènes prélevées dans les textes. La géométrie euclidienne permettait de rendre toutes ces données commensurables, juxtaposables et articulables sur un même plan de représentation et de calcul. La carte était un dispositif d’archivage ouvert et dynamique, susceptible de recevoir des ajouts, des corrections, des mises à jour au fil des progrès ultérieurs de la géographie. Si le traité explicitait les méthodes et les critères de sélection des sources, et déployait une description géographique apportant les informations que le dessin ne pouvait figurer, la carte offrait une vision synoptique et géométrisée des régions terrestres, une « vue de l’esprit ». L’un et l’autre étaient des « bibliothèques géographiques » portables, réemployant et redistribuant tout le savoir disponible à un moment donné, et se prêtant aux corrections et aux ajouts des géographes à venir27.

On retrouve des stratégies identiques dans les différentes formes discursives associées à l’érudition lettrée alexandrine. L’une de ses tendances profondes est de faire du livre l’homologue de la bibliothèque, selon les deux modalités de l’expansion et de la condensation. L’expansion permet, à partir de la lecture d’un texte, d’étendre des ramifications vers d’autres textes, sous la forme, par exemple, du commentaire qui peut mobiliser tous les savoirs du lecteur pour expliciter le sens d’un passage. La condensation conduit à inscrire des parcours de lecture dans un nouveau texte et à créer un nouvel objet de savoir par la pratique de la compilation. Le traité savant devient alors l’archive de la discipline, dont il retrace l’historique, les apports successifs, les dynamiques de progrès comme la conscience critique28. Les gisements textuels de la bibliothèque se prêtent en effet aux pratiques de la collection : mots, citations, données factuelles, anecdotes sont extractibles et, en passant par un ou plusieurs supports intermédiaires, peuvent être reconfigurés dans des listes, des lexiques, des recueils thématiques, des recueils de citations. L’ordre alphabétique ou géographique, les taxonomies du monde animal, végétal ou minéral, la chronologie offraient autant de principes structurants d’une littérature savante qui était une écriture de lecteurs, portant sur les sujets les plus divers et articulant les mots, les choses et l’origine bibliographique de l’information. Ce lecteur, lorsqu’il était poète, pouvait insérer dans ses propres créations ses trouvailles au fil des textes – mots, formules, modules métriques, sous les formes de la citation, de l’allusion, du travestissement, jouant ainsi, par de multiples jeux sémantiques, sur la mémoire de la langue grecque, sur la mémoire des lettrés : Lycophron, Callimaque, Apollonios de Rhodes, Théocrite sont parmi les meilleurs représentants de cette poétique qui présuppose la bibliothèque comme son horizon de réception29.

Ces listes, ces lexiques, ces monographies thématiques faisaient émerger des objets intellectuels nouveaux, insoupçonnés, non pas à partir d’enquêtes de terrain ou d’observations empiriques, mais à partir de l’exploitation méthodique des ressources de la bibliothèque. Celle-ci devenait la source principale des savoirs. Cette littérature contribua à diffuser l’érudition alexandrine dans tout le monde méditerranéen. Les recueils et lexiques, les commentaires et les monographies ravivaient et mettaient en circulation les savoirs disséminés dans les livres de la bibliothèque. Ils se prêtaient eux-mêmes à de nouvelles opérations d’extraction, de réorganisation, d’enrichissement. Le Banquet des sophistes d’Athénée, écrit à Rome vers 200 apr. J.-C., témoigne de ces dynamiques ouvertes de lecture et d’écriture, de recyclage et de découverte, d’exploration du passé à partir de la bibliothèque, où le labourage parfois obsessionnel de la mémoire livresque provoquait un dépaysement continu30.

La Ville-laboratoire

construction des savoirsvalidationréputationLettrés et savants, confirmés ou aspirant à le devenir, originaires de toutes les régions du monde grec, ne pouvaient manquer d’être attirés par le nouveau centre de culture : le prestige du Musée et de sa collection de livres, le patronage généreux du souverain, l’existence d’un public propice à forger les réputations ou à créer des enseignements nouveaux, les opportunités qu’offrait une grande cité à tous les détenteurs d’une techné, médecins, architectes, ingénieurs, comme aux grammairiens anonymes qui enseignaient les lettres et les textes de base aux enfants, sont autant de facteurs qui expliquent la constitution du milieu intellectuel alexandrin.

acteurs de savoirmodes d’interactionamitié espaces savantscirculationréseau acteurs de savoircommunautéTous ne faisaient pas partie du Musée. Paradoxalement, nous avons peu d’information sur ceux qui en furent membres de droit, ni sur la nature exacte de leurs obligations et de leurs activités. On peut supposer que les savants admis en résidence dans cette communauté étaient au cœur d’un ensemble de cercles concentriques qui s’éloignaient, par degrés successifs, de la cour royale. Comment circulait-on de la périphérie vers le centre ? Des accès occasionnels étaient-ils permis aux livres et aux réunions du Musée ? Les réseaux de solidarité personnelle, s’appuyant parfois sur une même cité ou région d’origine, comme les fêtes, les concours de poésie, les représentations théâtrales, contribuaient à tisser des liens d’amitié ou de concurrence, de collégialité ou d’enseignement. Dans ce milieu composite et mobile, l’ascension sociale et la réussite intellectuelle pouvaient obéir à des scénarios multiples, selon que l’on était poète de cour, chantant la gloire du roi et de sa famille, brillant médecin, partageant son temps entre la clinique, la recherche, l’écriture et l’enseignement, spécialiste d’Homère ou encore grammairien anonyme tenant école dans un quartier d’Alexandrie. Que les talents aient été détectés et reconnus en dehors du premier cercle, Callimaque en est la preuve vivante, puisqu’il serait passé, selon sa tradition biographique, de l’enseignement anonyme des lettres, dans un faubourg alexandrin, au statut de poète de cour, à qui fut confiée la tâche stratégique de dresser les Tables de la bibliothèque du Musée. De même, Ératosthène fut repéré à Athènes, alors qu’il étudiait la philosophie, et invité à Alexandrie par Ptolémée Iii pour prendre la tête de la bibliothèque. Il faut donc imaginer des correspondants qui informaient le roi sur les réputations établies comme sur les talents émergents qu’il convenait de recruter, même si un natif de Cyrène, comme Ératosthène, pouvait sans doute s’appuyer sur un réseau de solidarités actif au plus près du pouvoir lagide. Il est certain que l’attraction du milieu alexandrin fut renforcée tout au long du iii e siècle par la circulation des lettrés et des savants, ceux qui quittaient Alexandrie pour revenir dans leur cité natale se faisaient les ambassadeurs de la capitale et les promoteurs de ses innovations intellectuelles, a fortiori lorsqu’une décision royale malencontreuse précipita sur les routes et les bateaux de l’exil toute l’intelligentsia de la ville, qui partit avec ses sacs de livres et ses savoir-faire31.

pratiques savantespratique lettréecompilation pratiques savantespratique discursiveconversation acteurs de savoirprofessionscribeCe milieu savant a été dépeint en des termes caustiques par le poète Timon de Phlionte 32 : « Dans la terre peuplée d’Égypte, nombreux sont ceux qui sont venus se faire nourrir, pédants guindés qui n’arrêtent pas de se chamailler dans la cage des Muses. » Loin d’être enfermés dans le silence d’un lieu d’étude, lettrés et savants sont en effet aussi des gens de l’oralité, dont il nous faut imaginer les bruyants débats. La lecture à voix murmurée ou haute et intelligible, dans un cercle d’audition, était pratique courante. Elle pouvait prendre la forme de récitations publiques, où les œuvres personnelles étaient soumises au jugement des pairs et du public33. Elle accompagnait aussi les séances de travail, où un savant était entouré de ses élèves ou des scribes et des lecteurs nécessaires, par exemple, au processus de la correction philologique des textes ou à la compilation sélective de citations, de mots ou de faits au fil des lectures34. Les banquets, dans la tradition grecque, se prêtaient, après le repas proprement dit, lors de la consommation du vin, à des discussions dont des auteurs comme Plutarque, Aulu-Gelle et Athénée nous permettent de comprendre le rituel et les enjeux35. Entre le jeu de société et la quête du savoir, les « conversations de banquet » étaient vouées à la discussion de problèmes et de paradoxes et à la recherche collective des solutions. Les recueils de problèmes aristotéliciens comme la tradition des « questions homériques » sont la version écrite et figée d’exercices intellectuels qui pouvaient avoir une finalité ludique, didactique, voire spirituelle : il est certain que la salle du Musée où, selon Strabon, on prenait les repas en commun, était le lieu de telles activités.

typologie des savoirsdisciplinessciences formelles et expérimentalessciences de la Terre et de l’Universastronomie acteurs de savoirprofessioningénieur espaces savantslieupalais construction des savoirspolitique des savoirssavoir de courCertains savants polymathes comme Ératosthène se sont trouvés au cœur de l’institution royale, en charge de la bibliothèque et de l’instruction des enfants du souverain. D’autres semblent avoir évolué en marge de la cour, tenant école, comme le mathématicien Euclide, ou exerçant leur art dans la ville, comme les médecins Hérophile et Érasistrate. D’autres encore, comme Archimède de Syracuse, ont contribué à ce paysage intellectuel, mais à distance, par le biais des correspondances, comme en témoignent les préfaces de certains traités adressées à Ératosthène 36. Les ingénieurs et les mécaniciens fréquentaient eux aussi le palais, tant pour leur expertise dans la fabrication de machines de guerre que pour leur habileté à construire des automates qui suscitaient l’émerveillement de la cour. Les astronomes, comme Aristarque de Samos et Hipparque, ont eu leur place dans ce milieu alexandrin, où ils ont établi leurs observatoires, sans que l’on puisse leur assigner une position institutionnelle particulière.

acteurs de savoircorps typologie des savoirsobjets d’étudecosmos typologie des savoirsobjets d’étudeTerreCependant, ce qui fit d’Alexandrie un lieu de savoir unique ne se réduit pas à l’inventaire doxographique des thèses scientifiques, pour brillantes soient-elles, qui y furent affirmées : calcul de la circonférence terrestre, de la distance de la terre à la lune, hypothèse héliocentrique contre le modèle géocentrique dominant (formulée, mais cependant non largement adoptée), etc. En revanche, l’historien devrait méditer sur ce qui, dans cette ville, permit à un milieu scientifique de conquérir des mondes nouveaux, ou plus précisément, les dimensions nouvelles d’un même monde. Peu de champs d’investigation échappèrent en effet aux savants d’Alexandrie, qu’il s’agisse de l’organisation et du fonctionnement du corps humain et des techniques thérapeutiques, des lois présidant au mouvement des corps célestes et au monde physique, des principes universels de la géométrie ou de la capacité d’une rationalité géographique à imposer des contours à la terre de l’extrême Occident et de l’extrême Orient, à structurer les formes et les proportions des pays et des régions, à établir des positions de longitude et de latitude lorsque cela était possible… Mathématiciens, médecins, astronomes, géographes et philologues furent autant d’acteurs d’une stratégie conquérante, reflétant peut-être celle d’Alexandre lui-même : conquérir des mondes, en y projetant des grilles de rationalité, des schémas d’intelligibilité, des technologies intellectuelles qui, de l’observation à l’œil nu à la dissection, de la mesure à la géodésie, du calcul à la modélisation, firent entrer des univers entiers dans le champ de l’écriture et du nombre, de la pensée et du débat critique37.

La Ville-miroir

espaces savantsterritoirecarrefourLa production savante de l’élite grecque qui gravita autour du Musée, toutefois, ne donne qu’une vision partielle et sans aucun doute partiale des dynamiques culturelles qui se déployèrent à Alexandrie. La ville elle-même, sa position géographique, au carrefour de différents mondes, sa population, où se côtoyaient les langues et les dialectes, les religions et les cultures, furent autant de facteurs déterminants qui imposèrent un nouveau regard sur les traditions culturelles et sur les identités qu’elles fondaient, que l’on fût grec, juif ou égyptien.

inscription des savoirsvisualisationimageprogramme décoratif construction des savoirstraditionreligionDans son apparence monumentale même, la ville reflétait visuellement la rencontre des cultures dans toute son ambiguïté. Mais comment la penser ? Métissage ? Juxtaposition ? Détournements ou réappropriations ? Langage iconique inédit pour une propagande dynastique biculturelle ou hasard des réemplois et des programmes décoratifs ? Les fouilles archéologiques de ces dernières années conduisent à imaginer une ville ponctuée de statues de style pharaonique, de sphinx et d’obélisques, mais aussi des bâtiments réemployant des blocs monumentaux des temples de la vallée du Nil, acheminés par convois entiers depuis Memphis, Saïs ou Héliopolis. La chronologie de cette importation massive d’œuvres d’art et de matériaux architecturaux de la Basse-Égypte semble s’être échelonnée de la période lagide à la période romaine : on peut s’interroger sur les intentions politiques et religieuses qui inspirèrent de tels programmes décoratifs et monumentaux et parsemèrent la ville d’Alexandre de statues de Sésostris III, Thoutmosis III ou Ramsès II comme des divinités égyptiennes, venues côtoyer les Ptolémées et leurs épouses et, parfois, créer d’étranges hybridations38.

espaces savantscirculationcolonie pratiques savantespratique lettréetraduction pratiques savantespratique lettréedéchiffrement pratiques savantespratique intellectuellecomparaisonLa ville mêlait ainsi les identités et les signes, invitait à la comparaison et au déchiffrement, à la traduction des mythes et des symboles où se tissaient des liens entre les traditions et les savoirs, entre les croyances et les mémoires. La réflexivité sur l’identité et sur les correspondances possibles entre différentes traditions culturelles pouvait se situer à de multiples niveaux et obéir à des intentions complexes, dépassant la logique binaire des rapports entre culture dominante et culture colonisée. Les peintures murales récemment découvertes dans deux tombes d’époque impériale (fin i er - début du ii e siècle apr. J.-C.) de la nécropole de Kom el-Chougafa à Alexandrie prouvent l’existence d’artistes qui pouvaient élaborer un programme décoratif sophistiqué, opérant une traduction conceptuelle et visuelle entre les mythes sotériologiques grecs et égyptiens, en l’occurrence l’enlèvement de Perséphone par Hadès en présence d’Athéna, Artémis et Aphrodite, d’une part, et l’embaumement et la résurrection d’Osiris, d’autre part, dont les représentations, en style grec et en style égyptien, sont superposées sur les parois. Elles reflètent aussi les attentes de familles désireuses de placer leur voyage dans l’au-delà sous une double protection et dans deux traditions religieuses39. Ces deux tombes d’époque romaine invitent à réfléchir sur la rencontre des cultures, non sur le mode du syncrétisme, mais sur celui de la comparaison et de la traduction. Le développement du culte d’Isis et de Sérapis, promu par la dynastie lagide, participait du même projet de maniement des signes et des codes, comme des ferveurs et des imaginations40. Plus généralement, l’art et l’artisanat alexandrins illustrent d’autres formes de rencontres entre les traditions et les savoir-faire, les matériaux et les ornements, les codes figuratifs et les techniques entre Grèce, Égypte et Orient41.

L’Égypte, ce pays dont Hérodote fixa durablement l’image pour les Grecs, dans le livre II de ses Histoires, demeurait une terre de mirabilia et de paradoxes, de démesure et de mystères naturels, de monuments et de pratiques singulières. Elle était une terre à l’ancienneté immémoriale, où les prêtres pouvaient dérouler des généalogies jusqu’à la nuit des temps, là où les Grecs se sentaient désespérément proches de leurs dieux et de leurs héros42. L’Égypte était aussi la terre de toutes les sagesses, cryptées dans son écriture indéchiffrable, et l’on prêtait volontiers aux philosophes grecs un voyage initiatique vers la vallée du Nil43. L’enracinement de la dynastie macédonienne dans ce terreau culturel nécessitait la collaboration de passeurs, capables d’établir des liens entre les deux univers, de traduire les rites et les symboles, de construire la légitimité du nouveau pouvoir en l’ancrant dans les traditions locales, de prescrire les attributs et la titulature nécessaires à la propagande royale. Le règne de Ptolémée Lagos eût-il été le même sans l’appui du haut clergé égyptien de Memphis ? Ce dernier permit d’initier un processus d’acculturation qui devait conduire à figurer le roi, ses successeurs et leurs épouses, sous la forme très codifiée des pharaons, avec leurs attributs et leur titulature traditionnelle, à signifier visuellement pour les élites égyptiennes comme pour les humbles fellahs de la vallée du Nil la continuité d’un ordre du monde qui reliait les hommes, les rois et les dieux. Si les prêtres égyptiens firent l’effort réflexif et didactique d’expliciter les symboles, les valeurs et les signes, le roi macédonien et son entourage durent en comprendre la logique et les traduire, dans leur écart et leur incommensurabilité mêmes, dans les catégories grecques. Ptolémée et ses conseillers, suivant en cela l’exemple d’Alexandre, élaborèrent ainsi les cadres d’une idéologie royale au carrefour de deux traditions, qui fasse sens pour les Macédoniens et plus largement pour l’immigration grecque, mais aussi pour les élites égyptiennes. La création d’un nouveau dieu, Sérapis, condensant les traits d’Osiris, Apis et Zeus et s’offrant à la piété des Grecs comme des Égyptiens, le culte dynastique, la divinisation du souverain et de son épouse, les mariages consanguins ne furent pas les moins frappantes de ces innovations. Le réalisme politique et la conquête intellectuelle et symbolique allaient de pair : l’ouvrage de Manéthon, un prêtre de Sebennytos, qui écrivit en grec l’histoire de l’Égypte et de ses pharaons, s’il apportait un ensemble de données essentielles pour l’exercice du pouvoir, répondait aussi à une curiosité intellectuelle réelle. Sans doute déposé parmi les livres du Musée, il fut utilisé notamment par Diodore de Sicile et, avec Hérodote, constitua la source principale sur l’histoire des dynasties pharaoniques.

construction des savoirstraditionreligionchristianisme construction des savoirstraditionL’interprétation historique de ces contacts culturels reste malaisée. Si l’on ne peut nier l’intérêt des Grecs pour les sagesses étrangères, le déploiement d’un nouveau modèle anthropologique, remplaçant l’ancienne dichotomie Grecs/Barbares par celle des peuples civilisés et des sauvages, ou encore l’intérêt pragmatique du pouvoir lagide à acquérir des clés de compréhension pour des traditions culturelles différentes, présentes dans le royaume, tout indique cependant que ce sont les élites égyptiennes qui firent l’effort d’apprendre le grec, et que les cercles lettrés du Musée n’apprirent pas l’égyptien, pas plus que les souverains lagides, à l’exception de Cléopâtre VII, au crépuscule de la dynastie. De même, ce sont des traducteurs juifs qui transposèrent le Pentateuque en grec. En s’appropriant la langue de culture dominante, toutefois, les lettrés non grecs pouvaient façonner leur identité, reformuler leurs traditions, objectiver leurs valeurs et leurs concepts en les confrontant à la grille sémantique d’une culture étrangère. Ils maniaient aussi de nouveaux instruments intellectuels, critiques, herméneutiques, logiques ou discursifs, transposables d’un champ littéraire, d’une tradition philosophique ou spirituelle à l’autre. Le développement du judaïsme, puis du christianisme alexandrins est exemplaire de cette problématique.

construction des savoirsépistémologieréflexivitéCe détour par les autres pour mieux construire sa propre identité ne constitue qu’un aspect des dynamiques culturelles alexandrines. Pourquoi Alexandrie, et non Athènes, fut-elle le lieu où l’hellénisme se matérialisa dans une grande bibliothèque, dans un ensemble de pratiques et de productions savantes ? La politique culturelle des Lagides et le développement graduel de la diffusion des livres aux iv e et iii e siècles ne constituent qu’une clé d’intelligibilité. La position excentrée d’Alexandrie, entre deux mondes ou plus encore, nous semble être le facteur principal. La ville sur le rivage d’Égypte offrait la distance et les perspectives nécessaires pour construire cet objet intellectuel qu’était « la culture grecque », c’est-à-dire la culture tout court (paideia). Originaires des îles de l’Égée ou des cités d’Asie Mineure, de Cyrénaïque ou de Grèce continentale, du Pont-Euxin ou d’autres royaumes hellénistiques, les lettrés et savants d’Alexandrie étaient des immigrants, des déracinés. Ce décentrement géographique leur permettait une distance et un point de vue intellectuels particuliers par rapport à leur propre identité, à leur langue, leur mémoire et leur culture : ils pouvaient conserver leurs racines particulières tout en s’inscrivant dans une appartenance plus large, celle des Grecs par rapport aux Égyptiens et aux Juifs. Les noms ethniques rappelaient la cité d’origine de chacun et des associations, les politeumata, regroupaient dans la ville les Grecs d’une même région ou d’une même cité, autour d’activités religieuses et sociales. Mais que signifiait être originaire d’Argos ou de Byzance, d’Athènes ou de Rhodes, lorsqu’on vivait à Alexandrie ?

pratiques savantespratique intellectuellecatégorisation inscription des savoirsgenre éditorialinventaire pratiques savantespratique intellectuelleobjectivationUn vaste pan de la culture savante alexandrine est placé sous le signe d’une triple distance par rapport à l’hellénisme classique : temporelle, spatiale et aussi symbolique, car s’appuyant sur la médiation des textes écrits. En ce lieu particulier, les lettrés grecs sont à la fois observateurs et objets d’observation : leur langue, leur littérature, leurs traditions sont objectivées et mises à distance, dans un processus de réflexivité qui implique à la fois la construction de l’objet, son interprétation et le positionnement du savant lui-même par rapport à lui. La bibliothèque constitue à la fois le terrain des recherches, en offrant une infinité de sources et de documents, son instrument, mais aussi son horizon, le lieu d’accueil et de sauvegarde des nouveaux objets de savoir ainsi produits. Cette activité savante est de l’ordre de l’inventaire et de la classification, de la mise en ordre et de la restauration, de la réécriture et de l’interprétation, et relève d’une forme d’anthropologie réflexive, où les Grecs se firent les interprètes de leur propre culture, dans son identité globale comme dans ses déclinaisons locales et historiques.

espaces savantsterritoiredécentrementC’est depuis Alexandrie en effet que Rhianos de Crète, au iii e siècle, écrit des monographies d’histoire régionale sur la Thessalie, l’Achaïe, l’Élide et la Messénie. C’est à Alexandrie qu’Apollonios de Rhodes et Callimaque explorent les traditions mythiques des cités et des régions grecques, à la fois matériaux intellectuels et source d’inspiration pour de nouvelles formes d’écriture poétique. De même la bibliothèque du Musée permet-elle d’instaurer un regard distancié qui passe du livre au texte et ouvre la profondeur d’un espace critique, réflexif, problématisant sur la forme et le sens des œuvres du patrimoine littéraire grec. Cette distance permet aussi un travail sémantique sur le sens des mots, l’adéquation des mots et des choses, la reconstruction des usages passés de la langue à partir de ses attestations écrites. L’exploration du local, du régional, du dialectal n’est cependant pas un processus centrifuge. La somme de ces lexiques et de ces monographies savantes crée en effet une totalité : le champ, l’horizon de l’hellénisme. La paideia hellénistique se partage et se vit à de multiples niveaux, dans un paysage urbain (gymnases, théâtres, agora, temples) comme dans un art de la parole publique et de son écoute, dans des divertissements collectifs (spectacles dramatiques, concours de poésie…) comme dans une éducation partagée reposant sur la maîtrise de textes classiques, de stéréotypes culturels et de techniques intellectuelles. Pour des milieux plus restreints, elle se pratique dans l’espace des cénacles savants et des bibliothèques, aussi bien matérielles que mentales. L’hellénisme est un espace englobant et circonscrit, structuré par un héritage commun mais aussi par l’immense diversité des pratiques, des mots et des représentations, qui ont été transmis du vécu collectif des cités grecques, depuis leur éloignement géographique et leurs idiosyncrasies culturelles, vers l’espace centralisateur, synchronique et totalisant des bibliothèques.

Alexandrie hors les murs

La floraison culturelle d’Alexandrie au iii e siècle s’inscrit dans les dynamiques sociales, démographiques, politiques liées au développement d’une capitale où, dans la dissymétrie de leurs statuts, coexistaient des immigrés de toutes origines. Le décentrement, la perte et la réinvention des racines, l’éloignement par rapport à ce qui fondait un sentiment d’appartenance collective, qu’il s’agisse des cités de la Grèce continentale, des îles, de l’Asie Mineure ou des fondations plus récentes dans les royaumes hellénistiques, tout cela joua un rôle essentiel dans le tissage de nouveaux liens symboliques, dans la construction d’une nouvelle identité. Le culte dynastique comme les divinités du syncrétisme gréco-égyptien, les fêtes et les associations qui perpétuaient les solidarités régionales contribuèrent à ce processus. Le travail des lettrés et des savants alexandrins également, quoique sur un registre différent et paradoxal.

inscription des savoirslivre espaces savantslieubibliothèque construction des savoirstraditiontransfertDans les cercles gravitant autour du Musée, les savoirs et les expertises, les concepts et les pratiques intellectuelles circulaient d’un champ à l’autre, favorisant un large spectre d’intérêts et de projets savants. L’histoire de ces transferts, entre la grammaire et l’écriture poétique, entre la correction des textes et la rectification des cartes, entre l’érudition antiquaire et la création littéraire, entre la médecine et la mécanique, entre la musique et l’astronomie, reste largement à écrire et permettrait de redéployer le tissu des échanges et des influences qui irriguèrent la vie intellectuelle dans la métropole alexandrine. La bibliothèque joua un rôle essentiel dans ce processus : à la fois collection matérielle, horizon intellectuel partagé, support, instrument et destination du travail savant, elle fut le lieu d’une activité réflexive qui exploitait ses fonds tout en l’enrichissant des strates nouvelles d’une méta-littérature savante – commentaires, lexiques, textes révisés par des procédures critiques, monographies érudites sur tous les sujets possibles, enracinées dans des sources livresques. Elle contribua à définir une position intellectuelle particulière, à la fois d’insider et d’outsider, une position d’observateur reposant sur la maîtrise intuitive des codes culturels fondamentaux – la langue, les valeurs, les traditions – mais aussi sur une forme de distance objective rendant possibles l’interprétation critique et la réflexivité. La médiation des textes et de la bibliothèque fut l’instrument principal de cette objectivation qui creusait un écart entre le sujet et sa propre culture, sa mémoire, sa langue, ses croyances et son savoir même. Cette objectivation permettait le commentaire et l’établissement des textes, la lexicographie et la grammaire, la collecte et la redistribution de toutes les composantes d’une culture naguère partagée, suffisamment proche pour être encore explorée, suffisamment lointaine pour nécessiter des procédures multiples de reconquête et de sauvegarde.

construction des savoirspolitique des savoirsgestionprojet construction des savoirspolitique des savoirsmécénatCe qui rendit possible cette dynamique fut la convergence d’une politique de mécénat, d’un dispositif institutionnel (le Musée et sa collection de livres) et d’un milieu intellectuel propice à la circulation des hommes et des livres, des idées et des savoirs, le tout dans un lieu excentré qui aspirait à se substituer aux centres de culture antérieurs. Ces clés permettent de comprendre pourquoi les travaux menés à partir de la bibliothèque d’Alexandrie devinrent un paradigme pour des projets culturels qui coexistèrent ou se succédèrent dans la ville elle-même, mais aussi en d’autres lieux. La réflexivité critique des Grecs sur leur culture et leur littérature, au miroir de l’altérité égyptienne et dans ce lieu de brassage des cultures, prépare celle des Juifs alexandrins, puis de l’école chrétienne d’Alexandrie, qui adaptèrent à leurs croyances et à leurs textes sacrés les instruments intellectuels élaborés dans le Musée, qu’il s’agisse de la traduction ou de la philologie, des interrogations sur la forme et le sens des textes, des stratégies du commentaire, des techniques du débat et de l’argumentation, de l’art de poser les problèmes et de la dialectique de leur résolution, de la critique des sources et de l’éristique permettant de disqualifier les positions adverses. Juifs et grecs, puis juifs, chrétiens et païens, au cours des premiers siècles de notre ère, furent conduits à affirmer leur identité au miroir les uns des autres, dans un paysage intellectuel qui, au-delà des clivages de la foi et des appartenances philosophiques, reposait sur la maîtrise partagée de la même langue, le grec, des mêmes références culturelles, des mêmes techniques savantes, allégorie, exégèse, apologétique, polémique, et en définitive, de la même éducation où se mêlaient grammaire, rhétorique et philosophie.

espaces savantsterritoireétat espaces savantslieuacadémie construction des savoirsépistémologiemodèle Alexandrie pouvait dès lors devenir un modèle exportable et reproductible, dans des lieux et des temps autres où se trouvaient réunies les mêmes conditions objectives : le soutien politique et économique des détenteurs du pouvoir ; la fondation d’une bibliothèque ; le déploiement d’un programme polymathique ; une quête de l’identité culturelle au miroir de l’altérité, explorée sous des modalités multiples, au premier rang desquelles la traduction ; la constitution volontariste d’un patrimoine intellectuel, dans ses dimensions matérielles comme dans les pratiques savantes qui le travaillent. Bagdad sous les Abbassides, les cours persanes, les cours de la Renaissance italienne, la monarchie absolutiste française, avec le développement de ses Académies et la réflexion d’un Naudé sur le rôle des bibliothèques dans la constitution de l’État moderne et leur lien avec l’enseignement supérieur, sont autant d’étapes dans l’histoire du rayonnement alexandrin, hors les murs, à travers le temps.

Notes
1.

La scène est suggérée par Plutarque, Vie d’Alexandre, 26, 3-10, qui cite la légende alexandrine de la fondation de la ville. Une autre tradition attribuait la désignation du site à l’oracle de Zeus Ammon, consulté par Alexandre dans l’oasis de Siwah.

2.

Homère, Odyssée, chant IV, v. 351 sq.

3.

Le conquérant fonda d’ailleurs de nombreuses autres Alexandries au cours de son expédition : voir Fraser, 1996.

4.

Quelques repères bibliographiques : Fraser, 1972 ; Bernand, 1998 ; La Gloire d’Alexandrie, 1998 ; Empereur, 1998a, 1998b, 2001. Plus récemment, voir Méla et Möri, 2014.

5.

Voir la présentation synthétique de Jean-Yves Empereur dans La Gloire d’Alexandrie, 1998, p. 90-91 ; ces aménagements ont été redécouverts depuis la campagne d’Égypte de Bonaparte. Vers 1870, on connaissait l’existence de 700 citernes !

6.

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, I, 50, 6-7.

7.

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XVII, 52, 6.

8.

Sur l’importance de Memphis durant l’époque ptolémaïque, voir Thompson, 1988.

9.

Sur la genèse du mythe d’Alexandre, voir l’ouvrage classique de Goukowsky, 1978-1981.

10.

Les papyri documentaires sont notre meilleure source sur cette organisation et ses effets sur la vie quotidienne. Pour une introduction à cet univers bureaucratique, voir Orrieux, 1983.

11.

Strabon, Géographie, XVII.1.8.

12.

Sur l’organisation du travail intellectuel dans l’école d’Aristote, voir Lynch, 1972 ; Natali, 1991.

13.

Diogène Laërce, Vies des philosophes, V, 51-52.

14.

Sur cet épisode central pour l’histoire de la transmission du corpus aristotélicien, voir Strabon, Géographie, XIII, I, 54, C 608 ; en contradiction avec ce dernier, Athénée, Deipnosophistes, I, 3a-b indique que Nélée a vendu à Ptolémée Philadelphe les livres d’Aristote et de Théophraste : il s’agit vraisemblablement non des traités aristotéliciens, mais de la bibliothèque documentaire et littéraire du Lycée.

15.

Dans la riche bibliographie consacrée à la bibliothèque d’Alexandrie, quelques repères majeurs : Fraser, 1972, I, p. 320-335 ; Blum, 1991 ; Canfora, 1986, 1992 et 1996. Plus récemment, voir Rico et Dan, 2017.

16.

Sur les bibliothèques romaines, deux lectures suggestives : Fedeli, 1988 ; Settis, 1988.

17.

Les scholies attestent de l’usage alexandrin de désigner certaines des copies des poèmes homériques par leur cité d’origine : Chios, Argos, Massalia, Sinope. Sur la nouvelle approche des « sagesses barbares » à l’époque hellénistique, voir Momigliano, 1979.

18.

Cette pratique sous le règne de Ptolémée III Évergète est évoquée par Galien, Commentaire au livre III des Épidémies d’Hippocrate (XVII, 1, p. 606-607, Kuhn), qui rapporte aussi l’épisode de la mainmise sur les « copies officielles » des poètes tragiques athéniens, conservées dans les archives de la cité.

19.

L’information est donnée par Tzétzès, qui distingue les livres amigeis (90 000) et les livres summigeis (400 000). Nous rejoignons l’interprétation de L. Canfora qui voit dans les premiers des œuvres écrites sur un seul rouleau et dans les seconds des œuvres réparties sur de multiples rouleaux (ou « volumes »). Le chiffre total concerne donc les rouleaux, non les œuvres.

20.

Sur Pergame, voir Koester, 1998, en particulier le chapitre écrit par Gregory Nagy, « The Library of Pergamon as a Classical Model », p. 185-232.

21.

Les testimonia sur les bibliothèques grecques ont été réunis par Platthy, 1968. Pour un réexamen de la question des « bibliothèques de gymnases », voir Nicolai, 1987.

22.

Nous suivons les conclusions de Canfora, 1986.

23.

Voir sur ces dynamiques Legras, 2002.

24.

Sur ces formes d’expertise bibliographique, voir Jacob, 2000.

25.

Cette problématique est déployée sur un mode comparatiste dans Giard et Jacob, 2001 ; sur la philologie alexandrine, trois lectures pour introduire à une très riche bibliographie : Pfeiffer, 1971 ; Montanari, 1994 ; Nagy, 1998.

26.

Pour une première présentation de cette problématique, voir Jacob, 1996a.

27.

Voir sur cette problématique Jacob, 1996b, 1998.

28.

Ce nouvel usage de l’écrit savant apparaît déjà dans le milieu aristotélicien à Athènes, avec l’introduction historique qui ouvre certains traités et les doxographies, qui résument et reformulent les différentes thèses jalonnant l’histoire d’une question philosophique. La Bibliothèque historique de Diodore de Sicile (i er siècle av. J.-C.), la Géographie de Strabon, écrite sous le règne d’Auguste, puis l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien (i er siècle apr. J.-C.), sont parmi les meilleurs témoignages de cette vocation englobante, totalisatrice du traité savant, qui aspire à être à la fois un livre et une bibliothèque.

29.

Pour une analyse contemporaine de ces techniques d’écriture, voir Cusset, 1999.

30.

Voir Jacob, 2013.

31.

Athénée, Deipnosophistes, IV, 184c, citant l’historien Ménéclès de Barca.

32.

Athénée, Deipnosophistes, I, 22d.

33.

C’est ainsi qu’Apollonios de Rhodes aurait soumis à l’appréciation du public lettré alexandrin ses Argonautiques. La récitation n’obtint pas les effets escomptés et déclencha une cabale qui contraignit Apollonios à l’exil. Cet épisode donne lieu à deux variantes dans la tradition des Vies d’Apollonios de Rhodes.

34.

Le témoignage, certes plus tardif et en dehors de la galaxie alexandrine, de Pline le Jeune sur les méthodes de travail de son oncle, l’encyclopédiste Pline l’Ancien, peut nous donner une idée de la logistique et de l’ergonomie du travail de compilation livresque dans l’Antiquité : Pline le Jeune, Lettres, III, 5.

35.

Voir Jacob, 2005.

36.

Sur le rôle possible d’Ératosthène dans l’archivage alexandrin de la science hellénistique, voir Aujac, 1977.

37.

Pour un tableau général sur la science alexandrine, voir Lloyd, 1990 et Argoud et Guillaumin, 1998. Dans la très riche bibliographie sur ce domaine, deux œuvres majeures introduisant à la lecture d’un médecin et d’un mathématicien alexandrins : Staden, 1988 ; Vitrac, 1990-2001.

38.

Sur ce champ de recherches, en cours de développement, voir notamment Yoyotte, 1998.

39.

Ce dossier exceptionnel est présenté et commenté par Guimier-Sorbets et Seif El-Din, 1997.

40.

Voir Dunand, 1973.

41.

Sur cette culture matérielle et visuelle, voir les contributions réunies dans Alexandria and Alexandrinism, 1996 et La Gloire d’Alexandrie, 1998.

42.

Voir Hérodote, Histoires, II, 143 ; Platon, Timée, 22b.

43.

Voir Froidefond, 1971.

Appendix A Bibliographie

  1. Alexandria and Alexandrinism, 1996 : Alexandria and Alexandrinism. Papers delivered at a Symposium organized by the J. Paul Getty Museum and the Getty Center for the History of Art and the Humanities and Held at the Museum, 22-25 avril 1993, Malibu.
  2. ARGOUD et GUILLAUMIN, 1998 : Gilbert ARGOUD et Jean-Yves GUILLAUMIN (éd.), Sciences exactes et sciences appliquées à Alexandrie (IIIe siècle av. J.-C. – Ier siècle apr. J.-C.), Actes du Colloque international de Saint-Étienne (6-8 juin 1996), Saint-Étienne.
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  4. BERNAND, 1998 : André BERNAND, Alexandrie la grande, Paris.
  5. BLUM, 1977 : Rudolf BLUM, Kallimachos und die Literaturverzeichnung bei den Griechen Untersuchungen zur Geschichte der Biobibliographie, Francfort-sur-le-Main ; Kallimachos: the Alexandrian Library and the Origins of Bibliography, trad. anglaise de l’allemand par H. H. Wellisch, Madison, 1991.
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