Rémy Samson

espaces savantslieujardin acteurs de savoiracteur non humainvégétalUn bonsaï est un arbre miniature cultivé en pot, prélevé dans la nature ou obtenu et entretenu par différentes techniques de culture. Cet art particulier est très ancien : dans la tombe du prince chinois Zhang Huai (viii e siècle de notre ère), une peinture murale représente une femme portant un bonsaï. Mais la technique de l’arbre en pot remonte sans doute beaucoup plus loin, à la haute Antiquité, notamment dans le monde indien où les nomades transportaient dans des calebasses les végétaux qui servaient pour la médecine ou l’alimentation. Ils voyageaient ainsi avec des champs et des jardins portatifs.

acteurs de savoirstatutbouddhiste acteurs de savoirstatutmoineC’est en Chine, vers le iii e siècle avant notre ère, que les arbres en pots commencèrent à être cultivés à des fins esthétiques. Plus tard, les bonsaïs gagnèrent également le Japon, introduits par les moines bouddhistes qui, de génération en génération, jouèrent un rôle important dans ce transfert. Les premières attestations littéraires datent des xii e-xiv e siècles.

acteurs de savoircatégorie socialebourgeoisieProgressivement, le bonsaï fut travaillé, épuré, rendu le plus simple possible, dans le sillage des Chinois qui laissaient le petit arbre se développer et le taillaient. Entre le xvii e et le xix e siècle, les Japonais s’intéressèrent plus particulièrement aux arbres colorés. Cet art, réservé à la noblesse, pénétra alors la haute bourgeoisie. Les bonsaïs, placés à l’entrée des propriétés, étaient les gardiens des traditions et le reflet des fortunes.

matérialité des savoirssupportsupport de communicationexpositionEn Europe, les bonsaïs apparurent lors de l’Exposition universelle de Paris en 1878, avant de disparaître totalement. Je les ai découverts en 1969, aux Floralies de Vincennes, où des Japonais en présentaient une collection. Ce fut pour moi un choc esthétique : j’ai trouvé ces arbres miniatures d’une beauté fascinante.

Découverte et apprentissages

Ce sont les hasards de la vie qui ont décidé de mon engagement dans cet art particulier. En 1971, je travaillais dans le magasin de mon grand-père, fleuriste boulevard du Montparnasse, quand un client anglais, après avoir acheté une rose, ouvrit un sac de sport, en sortit ce qui s’est avéré être un genévrier de Chine (Juniperus chinensis)et me demanda : « Est-ce que vous vous intéressez aux bonsaïs ? » Je lui répondis simplement : « Oui. » Pourquoi cet Anglais était-il venu me voir ? C’était un clerc d’assurances, dont un ami avait importé des bonsaïs du Japon. Il démarchait des clients potentiels à Paris et seuls trois magasins étaient susceptibles d’être intéressés. Il a commencé par celui de mon grand-père. J’ai accepté sur-le-champ, et il n’est pas allé voir les autres. À la suite de cette conversation, j’ai pu importer mes cinq premiers bonsaïs. Le jour où je les ai reçus, je me suis promis d’être le meilleur dans ce domaine. J’ai eu la chance de découvrir les bonsaïs à un moment où j’avais envie d’entreprendre. Je me suis marié, et avec mon épouse Isabelle nous avons créé notre entreprise de bonsaïs.

inscription des savoirsgenre éditorialcatalogueEn fait, mon grand-père avait déjà importé quelques bonsaïs dans l’entre-deux-guerres. Il s’était adressé à une société japonaise qui s’appelait « The Yokohama Nursery », c’est avec elle que mon intermédiaire anglais faisait affaire ! J’ai dans mes archives de vieux catalogues que mon grand-père avait reçus, notamment les catalogues de l’exposition de Kokufu au Japon, mondialement connue des amateurs.

acteurs de savoirstatutamateur matérialité des savoirsinstrumentL’histoire séculaire du bonsaï révèle le rôle des passeurs qui transmirent d’un pays à l’autre les arbres miniatures, parfois même des collections entières, mais aussi les outils et les savoir-faire nécessaires à leur culture : exilés politiques, voyageurs, moines, ambassadeurs, etc. L’amateur anglais qui me démarcha s’inscrit dans cette longue lignée. Aujourd’hui encore, importer les bonsaïs et apprendre les techniques de culture, quand on est un Occidental, impliquent de nombreux voyages vers le berceau de cet art, l’Extrême-Orient. Les bonsaïs m’ont offert l’occasion de rencontres humaines extraordinaires et fascinantes. Je suis allé avec ma femme au Japon, puis en Chine, en 1979, à Shanghai, après maintes difficultés pour obtenir les visas. Nous étions parmi les rares Européens qui pouvaient commercer et travailler là-bas. Nous sommes allés dans des pépinières de bonsaïs où l’on n’avait pas vu un Européen depuis vingt ou trente ans…

construction des savoirstraditiontransmission pratiques savantespratique manuellesavoir-faireLes arbres, les savoir-faire se partagent et se transmettent dans des relations de personne à personne. Je me souviens de la visite d’un Japonais à la fin des années 1970. Il cultivait des bonsaïs sur l’île de Shikoku. Nous l’avons reçu chez nous pour déjeuner – ce qui pour un Européen est assez banal – et lui avons montré notre petite entreprise. Il nous a invités à venir le voir au Japon peu après. Nous sommes allés dans sa famille, où nous avons été logés, ce qui est rarissime là-bas. Une fois arrivés chez ses parents, sa mère, déjà âgée, s’est prosternée devant nous, parce que nous avions accueilli son fils quand il était venu nous voir en Europe… Nous ne nous attendions pas à de telles marques d’honneur…

pratiques savantespratique intellectuelleobservation pratiques savantespratique discursiveimitation pratiques savantespratique manuellegesteLes savoir-faire dans l’art du bonsaï se transmettent essentiellement par le bouche-à-oreille, le geste et l’observation. Lors de nos voyages au Japon, nous avons été surpris de rencontrer des cultivateurs très spécialisés dans deux ou trois variétés de bonsaïs : ils se transmettaient les tours de main, les astuces, les techniques de culture de père en fils. Ce sont des traditions locales et familiales, des savoir-faire nourris par l’expérience de plusieurs générations. Je ne parle ni japonais ni chinois, et lorsque nous nous promenions dans des pépinières, la personne qui nous accompagnait nous traduisait parfois juste un conseil donné par le maître. Le savoir sur les bonsaïs, ce sont de petites choses grappillées de part et d’autre, au gré des rencontres… Par exemple, pour bien ligaturer une branche et lui donner ensuite sa forme, il faut laisser la terre s’assécher : la branche en sera plus souple. Après avoir enroulé le fil d’aluminium cuivré autour de la branche, il faut la plier délicatement en la tordant petit à petit, sans à-coups. On apprend également comment supprimer des algues envahissantes en leur appliquant du vinaigre d’alcool à l’aide d’un pinceau fin. Je me rappelle ma rencontre, dans la banlieue de Tokyo, avec un vieux maître qui ne produisait que des mini-bonsaïs dans le style Sekijoju, où les racines sont exposées sur la roche. Sur les 150 mètres carrés de son arrière-cour, il ne cultivait que ce type d’arbres… J’ai pu lui en acheter un certain nombre, il m’a donné des conseils, fruit d’une expérience aussi longue que spécialisée. Cela passait par la précision des gestes, par la façon de manier la terre, la roche et les racines. Par exemple, une certaine variété de roche volcanique extrêmement découpée sera plus en harmonie avec un genévrier, tandis qu’une roche plus plate accompagnera un chêne ou un hêtre majestueux. Le choix du coloris de la roche tient aussi compte de celui de l’écorce ou du feuillage de l’arbre.

construction des savoirséducationapprentissageL’apprentissage de l’art du bonsaï se situait ainsi souvent à l’intérieur des familles, où l’on se transmettait à la fois le savoir et les arbres eux-mêmes. Cet ami japonais, M. Yamaji, qui vivait dans l’île de Shikoku, travaillait avec sa femme et ses parents qui l’avaient formé. Il était spécialisé dans les pins à cinq aiguilles ou pins quinés (Pinus pentaphylla). Le voyant souvent travailler seul, je lui ai un jour demandé : « Pourquoi ne prends-tu pas quelqu’un pour t’aider ? » Il a réfléchi un instant avant de me répondre : « Je crois qu’il faudrait dix ans pour former quelqu’un qui puisse refaire tous ces gestes, qui aie toutes les connaissances dont j’ai besoin… » Avec dix ans d’expérience, un assistant pouvait commencer à être véritablement opérationnel… En effet, si l’entretien d’un pin reste assez facile, la production à partir de semis, de bouturage ou de greffage demande un savoir-faire avéré, et l’arrosage demeure le soin le plus délicat : il dépend de l’enracinement, de l’exposition. Et les erreurs d’entretien sur un pin ne se voient que tardivement, souvent lorsqu’il n’y a plus rien à faire.

inscription des savoirsvisualisationimagevidéo acteurs de savoirstatutmaîtreLes écrits techniques sur les bonsaïs ne sont apparus qu’au cours des cinquante dernières années. Maintenant, il existe même des vidéos ! Mais je ne suis pas sûr que cela remplace la transmission de maître à disciple, le geste que l’on observe et que l’on s’efforce de reproduire. Dans l’art du bonsaï, on n’a jamais fini d’apprendre, et un maître peut toujours vous révéler, un jour, des tours de main que vous ne connaissiez pas. J’ai appris moi-même récemment une nouvelle manière de nouer le fil de cuivre qui fixe le bas du tronc et les racines du bonsaï au fond du pot : c’est une forme de nœud que je ne connaissais pas, simple et efficace. Malgré une quarantaine d’années d’expérience, je m’aperçois que j’ai encore tellement à apprendre, soit par l’observation des végétaux, soit grâce aux conseils d’autres cultivateurs qui acceptent de partager avec moi les secrets de leur pratique au fil des années. Entre le débutant dans l’art du bonsaï et moi, il y a une différence d’expérience, mais l’un et l’autre sommes toujours en train d’apprendre. En vérité, plus on est expérimenté, plus on prend la mesure de ce que l’on ne connaît pas… C’est constant, et parfois même effrayant. L’art du bonsaï comprend des techniques très différentes. La complexité vient de ce que l’on travaille sur l’ensemble du monde végétal : aussi bien des arbres d’origine européenne que des arbres tropicaux ou subtropicaux. Ce que l’on peut apprendre au Japon est vrai en fonction des conditions climatiques locales. Il faut adapter les techniques au climat européen. C’est le même problème, du reste, pour l’acclimatation des bonsaïs en France : ce qui est vrai à Grenoble ne l’est pas à forcément à Brest. Rien ne remplace l’expérience personnelle.


               : –
            âge, environ cent-dix ans – style, 
            – H. 70 cm.
Figure 1. Pinus pentaphylla : – âge, environ cent-dix ans – style, Nejikan – H. 70 cm.

Un art du temps

typologie des savoirsobjets d’étudenature espaces savantslieuécoleL’art du bonsaï est d’une certaine manière un art du temps. Actuellement, l’un des bonsaïs les plus âgés, connu pour être en pot depuis des générations, doit avoir environ trois cent cinquante ans et se trouve dans l’École d’horticulture de Tokyo. On connaît des arbres plus âgés, cinq cents, huit cents ans, qui ont été récoltés dans la nature. La nature les a formés comme bonsaïs, et on les a ensuite cultivés en pot. Les datations sont ici plus hasardeuses…

Les bonsaïs sont des êtres vivants, dont le développement et parfois la survie tout court demandent une attention de tous les instants. Ils vous apprennent l’humilité. L’arbre ne pardonne pas les erreurs ou un oubli dans l’entretien quotidien… Un accident stupide peut détruire le travail de plusieurs années. J’ai un petit orme du Japon (Zelkova serrata)qui a eu une branche cassée, je ne sais pas si ce fut par négligence ou par malveillance. Cet arbre avait une silhouette parfaite de style Hokidachi. En dix secondes, il a été amputé d’un quart de sa forme… Il était impossible de recréer la silhouette initiale. J’ai donc essayé de le planter dans un nouveau pot, à côté d’une roche, pour recréer un arbre avec une silhouette différente, aussi parfaite que possible. Cela fait huit ans que je reconstruis l’arbre pour parvenir à ce résultat… L’accident a brisé l’harmonie existante, j’ai tiré parti de la mutilation pour modifier le point de vue sur l’arbre et le mettre en valeur dans un nouveau cadre.

acteurs de savoirstatutmaîtreAvoir une collection de bonsaïs, c’est donc être en situation de transmetteur, entre ceux que l’on a reçus des cultivateurs antérieurs et ceux que l’on laissera après sa mort. On reçoit et l’on transmet un savoir-faire, mais aussi des êtres vivants. Lors d’une grande exposition aux Floralies de Vincennes, en 1989, j’avais organisé des démonstrations de maîtres japonais. Ils travaillaient sur des arbres que j’avais mis à leur disposition. Parmi les amateurs français, certains ne comprenaient pas que ces Japonais puissent travailler sur des arbres qu’ils n’avaient pas créés dès le départ, c’est-à-dire semé ou bouturé depuis la naissance de la petite plantule. Un maître japonais a été très étonné de cette question et a répondu : « Jamais je ne pourrai tout créer… C’est en effet un plaisir et un honneur que de travailler sur un arbre que quelqu’un d’autre a élevé pendant dix, vingt, trente ans, parfois plus, et de lui apporter à présent mon savoir-faire et mes connaissances, même si je le transforme. » Il n’avait pas la prétention de dire : « Je suis le maître du monde, j’élève cet arbre depuis le début… » Faire pousser des arbres à partir de boutures ou de graines, c’est en effet un métier qu’un amateur de bonsaïs peut laisser à des cultivateurs spécialisés.

Classifications traditionnelles

construction des savoirstradition inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l'informationclassificationOn distingue traditionnellement les bonsaïs selon trois grands principes de classification. Le premier est celui de la dimension : il y a des bonsaïs miniatures, entre 5 et 15 cm, ou « bonsaïs à une main », car on peut les porter d’une seule main. Il y a ensuite la catégorie la plus répandue, celle des bonsaïs à deux mains, entre 15 et 70 cm. La troisième catégorie, souvent appelée, improprement, « bonsaïs de jardin », est celle des « bonsaïs à quatre mains », ce sont des arbres dont la hauteur peut aller jusqu’à 120, voire 170 cm et dont le poids se situe souvent entre 80 et 100 kilos… Il faut un brancard et deux personnes pour les porter… Il ne faut pas les confondre avec les arbres que l’on voit depuis peu, les Nivakiou Uyeki, destinés à être plantés en pleine terre dans des jardins ou sur des terrasses, mais auxquels on a appliqué les techniques de taille et de formation des bonsaïs.

Le deuxième critère de classification tient compte de la provenance des bonsaïs. Il est le plus important, car il détermine la viabilité de l’arbre. Il y a les bonsaïs d’intérieur, d’origine tropicale et subtropicale, qui peuvent vivre dans nos appartements et être sortis dehors l’été ; il y a une deuxième catégorie, intermédiaire, les bonsaïs méditerranéens ou d’orangerie, comme les oliviers, les pistachiers, les grenadiers : ce sont des arbres qui ne pourront pas vivre en appartement, trop chauffé en hiver, mais qui souffriront si le gel est important, il faut donc les protéger. Troisième catégorie : les bonsaïs d’extérieur, qui correspondent à toutes les variétés que l’on peut trouver dans nos forêts et dans nos parcs, les chênes, les hêtres, les pins. On ne peut pas les installer à l’intérieur, sous peine de les faire mourir.

La troisième classification, la plus complexe, la plus intéressante aussi, tient compte des silhouettes et des formes d’arbres. Il y a environ vingt-cinq silhouettes principales, en fonction de la forme principale du tronc, droit, penché, en cascade, avec les ensembles à plusieurs troncs, les forêts. Toutes ces silhouettes d’arbres existent dans la nature, sans aucune intervention de l’être humain. Les bonsaïs ne sont donc que la réplique du monde qui nous environne.

pratiques savantespratique intellectuelleclassementLes Japonais, qui ont donné ses lettres de noblesse à l’art des bonsaïs, ont classé les silhouettes des arbres en quatre grands groupes. Le premier groupe contient dix-sept styles de bonsaïs ; ce sont les silhouettes d’arbres à un tronc et qui se rencontrent le plus fréquemment. Le deuxième groupe contient cinq styles de bonsaïs ; ce sont des arbres issus d’une même racine mais présentant plusieurs troncs. Le troisième groupe contient huit styles de bonsaïs possédant plusieurs troncs ayant chacun leurs racines individuelles. Enfin le quatrième groupe rassemble des plantations d’espèces différentes.

construction des savoirslanguestyleOn utilise les noms de la classification japonaise, je l’ai apprise il y a maintenant trente ans. Lorsque Isabelle a écrit notre premier livre sur l’art du bonsaï, je me suis rendu compte que cette nomenclature avait bien sûr privilégié les arbres et les formes que l’on trouve au Japon, mais n’avait pas pris en compte ceux des pays tropicaux. Je me suis ainsi amusé à définir quelques styles supplémentaires, un notamment, qui est le style Neku, reposant sur les mots « racine » et « aérienne ». Ce sont les arbres à racines aériennes et pendantes, comme les ficus, les banyans : les racines partent des branches vers le sol. On ne trouve pas ce style dans les livres japonais !

Si la nature impose la distinction entre arbres d’intérieur, d’extérieur et d’orangerie, l’homme peut, en revanche, à partir d’une jeune pousse, choisir entre différentes options de taille et de style. Le travail d’entretien devra être adapté à la taille des bonsaïs et de leurs pots, un bonsaï miniature dans un pot de 6 cm × 2 cm, par exemple, demandant un arrosage plus abondant.

Pour les Japonais, cultiver un bonsaï, c’est avoir un arbre véritable à portée de la main, pour le tailler, l’entretenir, le soigner, le nourrir. On arrive ainsi à créer l’archétype de l’arbre. Je dirai que l’on tend à une perfection, que l’on n’arrivera cependant jamais à atteindre. Pour juger de la qualité d’un arbre, on va tenir compte du Nebari, c’est-à-dire du collet et de l’emprise des racines lorsque l’arbre est solidement fixé au sol. Par la technique et le travail, on pourra corriger et améliorer ce Nebari, parvenir au résultat dont on peut rêver. Mais le Nebari d’un chêne sera différent de celui d’un pin… L’art du bonsaï est donc le respect profond de la nature, telle qu’elle est. On ne la contraint pas. Une espèce donnée ne peut pas se travailler dans tous les styles. Un érable se travaillera dans dix ou douze styles. Il y a des limites, et nous ne sommes pas des apprentis sorciers. Il y a une tendance actuelle dans l’art du bonsaï qui me dérange un peu : des « grands maîtres » produisent des bonsaïs où le bois mort joue un rôle important, ils vieillissent artificiellement le bois. On arrive parfois à des créations qui ne correspondent plus à l’esprit de l’arbre, tant elles se veulent spectaculaires. Il y a un renchérissement sur la technicité au détriment du naturel. Une certaine mesure s’impose selon moi. Je préfère tirer parti d’un bonsaï plutôt que de le dénaturer.

On peut certes admettre une certaine marge de liberté, voire parfois d’hybridation entre différents styles de bonsaïs, car la nature est elle-même pleine de fantaisies. Il arrive que des Japonais récupèrent des arbres dans la nature, au bord de la mer ou en montagne, pour les mettre ensuite en pot chez eux : la contemplation de cet arbre leur permet de se projeter par la mémoire dans un lieu magique qu’ils avaient visité autrefois. Une de mes passions est la création de paysages et de forêts miniatures : mêler le végétal et le minéral est une expérience extraordinaire. On peut créer sur un rectangle d’un mètre sur trente centimètres un paysage entier, son atmosphère, son écosystème. J’ai façonné un jour un paysage avec des genévriers et des roches. Le plateau venait de Chine, les roches du Japon, et j’ai créé cet ensemble en France… J’avais l’idée des pins parasols que l’on peut voir près du Muy, en Provence, poussant sur une terre rouge, aux couleurs très prononcées, au milieu de roches. J’avais alors des genévriers dont la silhouette était exactement celle que je recherchais, que j’avais vue en Provence, dans ma jeunesse. En façonnant ce paysage miniature, j’étais inspiré par la mémoire transfigurée des paysages réels que j’avais vus, tout en créant un ensemble nouveau. Les paysages miniaturisés sont nourris des souvenirs de sites réels, des roches, de la couleur de la terre, de la forme des arbres que l’on a vus : il s’agit d’un véritable art de la mémoire sensible…

Au-delà de la technique de la création et de l’entretien des bonsaïs, il y a donc une relation très personnelle entre le cultivateur et son arbre. J’en veux pour preuve le choix des pots. Ils diffèrent par leurs matériaux, grès, faïence, et par leur couleur. Il y a des émaux, bleus, verts, ocre, il y a des pots non émaillés. Comment trouver le pot convenant à un petit arbre ? On peut choisir de travailler en camaïeu avec le tronc, ou rechercher un contraste avec le feuillage, opter pour une forme circulaire, ovale, rectangulaire. Dans mes ateliers et mes cours, à partir d’un jeune arbre qui est dans un pot en plastique, j’aime faire voir la diversité des solutions possibles pour la mise en pot définitive. Le choix d’un pot, comme le choix du bonsaï lui-même, d’ailleurs, se joue sur des critères esthétiques et affectifs très personnels, où la sensibilité de chacun s’accordera sur une forme, une couleur, une silhouette, un contraste ou une harmonie, une symétrie ou la dynamique d’une dissymétrie. Il y a néanmoins un point sur lequel on ne transige pas : c’est la proportion entre la silhouette de l’arbre, le tronc et le pot. Ce rapport de proportion n’est pas écrit, mais on le perçoit visuellement. Ce qui peut être vrai pour une forêt ne l’est pas pour un arbre solitaire, et encore moins pour un arbre en forme de cascade, puisqu’il faut dans ce cas un pot plus profond. On a une grande liberté de choix. Les erreurs dans la couleur ou les proportions du pot peuvent être corrigées lors du prochain rempotage, en revanche, les erreurs sur le modelage même de la silhouette de l’arbre sont plus difficiles à rattraper. Les coupes et les pots ont leurs propres traditions ; en Chine, en Corée, au Japon, on trouve parfois de véritables œuvres d’art qui valent plus cher que les bonsaïs eux-mêmes.

construction des savoirspolitique des savoirsgestionprojetDans l’art du bonsaï, ce sont les particularités intrinsèques de l’arbre qui rendent possible ou non un projet de mise en forme donné. J’ai ainsi acheté des ormes du Japon ( Zelkova serrata ), et mon idée était de les développer en style Hokidachi(arbres en forme de balai), dans des pots très peu profonds. Au moment de réaliser ces plantations, au printemps, je me suis aperçu que ces arbres avaient développé de grosses racines pivotantes dans leurs pots de culture qui étaient plus profonds. Si je coupais ces grosses racines, j’étais à peu près sûr de perdre tous ces arbres, parce qu’ils n’auraient pas supporté leur transplantation dans un pot très plat. Il m’a fallu inventer, et j’ai utilisé ces arbres pour composer des forêts, des ensembles paysagers autour de roches, où j’ai pu préserver les racines les plus importantes tout en obtenant un effet esthétique d’ensemble.

Outils

matérialité des savoirsinstrumentLe travail sur les bonsaïs suppose un établi approprié, avec un support pivotant pour faire tourner l’arbre devant soi. Il est parfois nécessaire de travailler les arbres à la hauteur des yeux, en étant debout : on crée alors des dispositifs qui permettent de les surélever. Les outils utilisés sont essentiellement produits en Asie, surtout au Japon par des artisans ferronniers, également en Chine, mais avec une qualité moindre. Chaque outil a sa spécificité et sa fonction. On peut commencer à travailler avec une paire de ciseaux, un petit balai et une griffe. Mais dès que l’on entre dans une certaine technicité, un outillage plus diversifié rendra le travail plus facile et plus précis. Il y a par exemple une pince pour élaguer les troncs, qui permet de creuser légèrement la cicatrice laissée par la branche coupée, afin qu’elle soit dans le droit fil du tronc de l’arbre. C’est une pince que l’on utilisera sur les pins, les pommiers et les érables, mais en aucun cas sur des azalées ou des rhododendrons. Un autre outil très spécifique est nécessaire quand on rempote un bonsaï : on doit en effet dégager l’ancienne motte de terre qui entoure les racines de l’arbre. Certains amateurs disent : « Pas la peine d’acheter un outil spécial, une fourchette fera l’affaire. » Mais seule une petite fourche aux dents légèrement décalées permet de bien réaliser cette opération. Il y a même des fourches avec une, deux ou trois dents, selon le type de travail que l’on veut faire, la nature de la terre, la taille de la motte à éclaircir. C’est une opération de grande précision. Je garde certains outils depuis toujours, d’autres peuvent s’user et sont remplacés. J’utilise certaines pinces depuis au moins trente-cinq ans…

Opérations

pratiques savantespratique corporelleperception pratiques savantespratique corporelleperceptionvision pratiques savantespratique manuellegeste pratiques savantespratique intellectuelleopérationL’entretien d’un bonsaï nécessite tout un ensemble d’opérations, certaines quotidiennes, d’autres saisonnières. L’arrosage est déterminant pour maintenir l’arbre en vie. Un arrosoir à col long et à pomme permet de diffuser une pluie fine sur le feuillage et le substrat de l’arbre. Le geste, le regard, la position du corps contribuent à la réussite de ce moment où l’on abreuve l’arbre. Pour arroser les bonsaïs du musée – il y en a plusieurs milliers –, je dois compter deux heures et demie de travail… Rien ne remplace l’arrosage manuel en pluie fine ; la brumisation comme le goutte-à-goutte sont insuffisants et aléatoires. Un feuillage très dense fait parapluie et empêche l’eau de mouiller correctement le sol. L’arrosage, c’est à la fois ce qui est le plus facile et le plus difficile quand on entretient un certain nombre d’arbres. Selon les tailles et les espèces, les arbres n’auront pas les mêmes besoins en eau. Les fréquences d’arrosage ne seront pas identiques. Le même arbre d’intérieur, installé dans un rez-de-chaussée sur cour chauffé à 18°C, ou au sixième étage, plein sud, chauffé à 23°C, ne demandera pas la même fréquence d’arrosage. De même un ficus défeuillé, donc sans photosynthèse, demande un arrosage spécifique.

D’autres opérations sont déterminées par le cycle des saisons, comme la taille des branches et du feuillage, le ligaturage, le rempotage. Ce dernier consiste à changer le pot, car l’arbre en est expulsé par le développement de ses racines, ou bien parce qu’il a grandi, et la proportion avec le pot n’est plus harmonieuse. Pour 90 % des bonsaïs, le rempotage s’effectue au printemps, sauf pour le cognassier et le jasmin, où il peut se faire à l’automne. Plus un arbre est âgé, moins on doit le rempoter fréquemment : c’est une règle à respecter. Il y a ensuite des différences en fonction des grandes variétés d’arbres : un arbre à feuilles caduques doit être rempoté tous les deux à trois ans, un conifère tous les trois à cinq ans, et un arbre à fleurs et à fruits chaque année ou tous les deux ans. On ne change pas nécessairement de pot, mais on taille les racines, afin de les régénérer – cette opération permet le développement de nouvelles racines, saines et vigoureuses, nécessaires à la vie de l’arbre – et l’on renouvelle le mélange terreux dont les oligoéléments ont été absorbés par l’arbre.


               et
             (ormes du Japon et érables
            palmés) au musée de Châtenay-Malabry.
Figure 2. Zelkova serrata et Acer palmatum (ormes du Japon et érables palmés) au musée de Châtenay-Malabry.

Pour cette opération très importante, il faut d’abord créer un mélange de terre adapté à l’arbre. On ne rempote pas un rhododendron, qui a besoin d’un sol plutôt acide, dans la même terre qu’un érable, on ne rempote pas un pin dans la même terre qu’un pommier… Donc on doit créer un mélange à partir d’éléments de base, une bonne terre argileuse, un sable de gravier et un terreau de feuilles. Les proportions de ce mélange tiendront compte de chaque variété d’arbre. On s’assure du bon dosage des éléments par la couleur, la consistance du mélange, du bout des doigts et au coup d’œil. On va ensuite tamiser ce substrat. On mettra à la base du pot la grosse granulométrie, puis on complétera avec la moyenne et la fine granulométrie au-dessus. C’est l’ensemble du mélange qui se trouve étagé sur trois niveaux de densité différente. On crée ainsi le sol dans lequel l’arbre va se développer.

Le ligaturage est une opération délicate. Il s’agit d’appliquer un fil d’aluminium cuivré (la plupart du temps) enroulé autour de la branche, voire du tronc, pour ensuite courber le bois et lui donner la forme désirée. Cette courbure, cette légère torsion permettent de sculpter la silhouette de l’arbre. On peut vouloir, par exemple, suggérer les formes d’un arbre battu par les vents, tel qu’on les trouve sur notre littoral, avec les branches d’un seul côté du tronc (style Fukinagashi) : la forme du bonsaï suggère alors un milieu naturel et climatique comme l’histoire de l’arbre, dont la forme entière exprime la résistance aux éléments. La ligature est un tuteur temporaire, et une fois qu’elle a donné son orientation à la branche ou au tronc on la supprime. Selon les variétés, il y a des ligatures que l’on fait en hiver (notamment sur les conifères), et d’autres, pour les caduques, que l’on fera une fois que les nouvelles branches auront aoûté, c’est-à-dire légèrement durci. Il faut enlever une ligature à temps, car la branche continue à pousser et le fil d’aluminium peut laisser une marque inesthétique, et parfois indélébile.

Des personnes qui ne connaissent pas du tout l’art du bonsaï m’ont reproché à mes débuts de torturer ces petits arbres. Combien, parmi eux, ont des philodendrons, une plante tropicale d’appartement, et utilisent un tuteur pour les maintenir verticaux ! Cela n’a rien de naturel… Le philodendron, dans la forêt tropicale, a pour habitat naturel une liane. Il va courir le long d’un tronc, puis bifurquer à droite, à gauche, mais n’aura jamais la croissance verticale que l’on voit en appartement… Dans l’art du bonsaï, nous créons des formes qui existent dans la nature. Est-ce que les buis de nos jardins publics, taillés en pyramide ou en boule, sont naturels ? Est-ce que les tilleuls de l’allée d’honneur du château de Sceaux, taillés en escalier, sont naturels ? Nous y sommes tellement habitués que nous ne nous posons pas la question. L’art du bonsaï est en réalité beaucoup plus naturel. Si l’on donne l’impulsion d’une forme par un fil d’aluminium, on enlève ce fil une fois le résultat obtenu, et l’arbre poursuit son développement naturel.

La technique et la nature

pratiques savantespratique artistiquesculptureDans l’art du bonsaï, en définitive, il faut presque faire oublier le travail accompli sur l’arbre. On ne doit pas voir les traces du travail effectué, sauf à un moment précis, par exemple quand on fait la défoliation d’un ficus au mois de mai ou juin. Un mois après, cette intervention radicale est invisible. Le travail n’est qu’une étape, il doit se faire discret, mais il n’est jamais fini, il recommence sans cesse. Le bonsaï est une sculpture vivante, qui évolue au fil des saisons, dans l’année, sur plusieurs années, même. Un hêtre, par exemple, va perdre ses feuilles en hiver, celles-ci reviendront au printemps, c’est alors un moment extraordinaire : on voit le bourgeon se développer, un centimètre et demi de long, quelques millimètres d’épaisseur. En quinze jours, entre sept et quinze feuilles vont jaillir… Il y a tellement d’opérations à effectuer à ce moment-là. Cette jeune pousse du hêtre, vous pouvez la pincer : sur onze feuilles qui sont sorties, vous en supprimerez neuf avec les doigts pour n’en garder que deux. À un moment très précis, on peut faire ce travail de pinçage avec les deux ongles. Huit jours après, on a besoin d’une paire de ciseaux. Aussi, pour tailler un hêtre de huit cents branches, il vous faudra un quart d’heure ou deux heures et demie, selon le moment que vous aurez choisi… Il faut accomplir le bon geste au bon moment.

pratiques savantespratique lettréeinterprétation pratiques savantespratique intellectuelleobservationOn me demande parfois si je parle aux bonsaïs. Non, bien évidemment. Ce sont eux qui me parlent. Si un arbre a soif, je vois que sa feuille commence légèrement à « fanocher » ; c’est lui qui me dit : « C’est le moment… » Il faut observer et être attentif. Le moment de l’arrosage permet cette observation : l’arbre nous informe des opérations dont il a besoin… Si l’on manque ce rendez-vous, bien sûr l’arbre ne va pas dépérir tout de suite, mais sa silhouette va en souffrir, parce qu’on ne l’aura pas suffisamment taillée par exemple. Cela forge l’expérience et contribue à un apprentissage permanent : « J’aurais dû… J’aurais pu… tailler… » C’est peut-être présomptueux de vouloir entretenir une connaissance sur tant de variétés d’arbres… Au-delà des espèces et des variétés, l’art du bonsaï implique la connaissance d’un arbre singulier, de ses particularités, de son rythme d’évolution. C’est un art du spécimen, non une production en série.

construction des savoirsépistémologieerreur pratiques savantespratique corporelleperceptiontoucherL’art du bonsaï ne se transmet que difficilement par les mots : rien ne remplace le toucher, le contact, l’expérience directe de l’arbre, des feuilles, de l’écorce. Il faut aimer mettre les mains dans la terre et prendre le temps d’observer. Il faut être disponible dans son temps, dans sa tête, accepter l’échec. Je me rappelle en particulier d’un échec cuisant. Je travaillais sur un arbre pour faire un Shari : il s’agissait d’enlever une bande d’écorce sur le tronc, pour suggérer les effets destructeurs de la foudre. J’ai fait ce travail lors de l’un de mes ateliers, avec peu de lumière, et, à un moment donné, j’ai coupé l’ensemble d’une veine d’un côté comme de l’autre. Toute la branche est morte… Je me suis dit que la prochaine fois je ferai plus attention, j’irai moins vite, je mettrai plus de lumière… On apprend par l’échec, si du moins on accepte de l’analyser…

acteurs de savoirémotionjoie acteurs de savoirqualités personnelleshumilité pratiques savantespratique intellectuelleimaginationRien ne se fait dans l’instant. On imagine, on projette, on rêve… Les épicéas de quelques centimètres que j’ai plantés il y a trente ans forment maintenant de belles forêts miniatures à la taille respectable. L’art du bonsaï est une école d’humilité, car c’est le végétal qui décide pour vous… il vous guide, et demande votre disponibilité. Ce travail patient procure des joies très différentes tout au long de l’année : quand un Zelkova passe des jeunes pousses du printemps à la verdure de l’été, puis aux couleurs de l’automne et qu’à la fin on retrouve la sculpture vivante du tronc, les branches qui composent le squelette de l’arbre, on a suivi le cycle des saisons, il ne reste plus qu’à attendre la feuillaison du printemps suivant. Il y a aussi le fruit du hasard, l’événement unique : un jour, au pied d’une forêt d’épicéas, j’ai vu le tapis de mousse fleurir. Cela a duré une demi-journée… Je l’ai immortalisé par une photographie. Sur mes grandes forêts d’épicéas, à l’automne, il m’arrive de voir pousser des champignons. Ces champignons sont eux-mêmes en miniature, car ils poussent en symbiose avec le milieu de la forêt miniaturisée. De tels moments sont sublimes… J’aime l’idée de créer des écosystèmes miniatures et cohérents, où l’arbre, l’eau, la roche, la mousse vivent en harmonie. Les champignons miniatures et un oiseau réel qui vient se percher sur un arbre complètent le tableau. Toutes ces visions et ces sensations me procurent une grande joie.