Madhav M. Deshpande

espaces savantsterritoireville espaces savantslieupalaisL’histoire de Pune est liée à la dynastie Rāṣṭrakūṭa, qui, au viii e siècle de notre ère, gouverna la région alors appelée Punaka ou Punya. Elle fut ensuite gouvernée par la dynastie Yādava de Devagiri et, après la chute des Yādava, demeura sous domination musulmane jusqu’au milieu du xvii e siècle. On la désignait alors du nom de Kasabe Pune. Le fameux roi marathe Shivaji (1630-1680) passa ses jeunes années à Pune, dans le palais Lal Mahal qu’avait édifié son père Shahaji. Durant la première partie du règne de Shivaji, Pune tomba aux mains des Moghols ; l’empereur Aurangzeb y plaça son oncle Shahiste Khan afin d’étouffer la révolte du jeune Shivaji. Après la mort de ce dernier en 1680, Aurangzeb changea le nom de Pune, qui devint Muhiyabad. La Pune que nous connaissons de nos jours commença une croissance rapide vers le début du xviii e siècle, lorsque le premier Peshwa Bājīrao la choisit pour résidence et y fit construire la forteresse de Shaniwar Wada. De 1720 à 1740, il gouverna depuis la ville de Pune. Avec le développement continu de la puissance des Peshwa, Pune en vint presque à rivaliser avec Delhi, le siège du pouvoir moghol, et ses habitants étaient originaires de toutes les régions d’Inde. C’est à cette époque que Pune atteignit sa plus grande importance historique, non seulement sur le plan politique, mais aussi en tant que centre de savoir. Après que les Anglais eurent provoqué la chute des Peshwa en 1818, Pune entra dans une nouvelle phase et s’ouvrit progressivement à la modernité européenne.

L’importance du sanskrit dans l’éducation sous les Peshwa

typologie des savoirsdisciplines construction des savoirslangage et savoirslanguesanskritSous les Peshwa, les brahmanes ne se contentaient pas de prospérer dans des fonctions administratives et militaires, car les dirigeants consacraient des sommes substantielles à encourager le développement des études sanskrites. Chaque année, au mois de Śrāvaṇa (approximativement août), les Peshwa distribuaient la dakṣiṇā (don religieux) aux nombreux brahmanes assemblés à Pune. Dābhāḍe, le commandant mis en place par le roi marathe Shahu, fut à l’origine de la distribution de la dakṣiṇā aux vaidika (spécialistes des Veda) et aux śāstrī (spécialistes des disciplines traditionnelles). Le premier Peshwa Bājīrao reprit ensuite cette tradition. Nous apprenons qu’en 1770 le Peshwa distribua à Pune la dakṣiṇā à quelque 39 912 brahmanes venus de toutes les régions de l’Inde, du Nord comme du Sud. Les gratifications reçues dépendaient de leur maîtrise des Veda et des ṣāstra. La coutume se perpétua près d’un siècle et prit finalement la forme d’un soutien financier britannique au système éducatif moderne. Mais l’ampleur exceptionnelle de ce soutien apporté par les Peshwa à l’érudition sanskrite, par le moyen de la dakṣiṇā, n’a pas encore fait l’objet d’une étude détaillée. Dans un document du 27 juillet 1754, il est fait mention de la distribution à des brahmanes de 679 682 roupies, à Ramaṇā (près de la colline de Parvati), et de 148 666 roupies à d’autres brahmanes particulièrement savants, au palais de Shaniwar Wada.

Sur les établissements scolaires où l’on se consacrait à cette époque à l’étude du sanskrit, les documents des Peshwa ne nous fournissent que de maigres informations, mais nous en apprenons davantage grâce aux enquêtes menées par les Anglais après la prise de contrôle de Pune. Les études supérieures hindoues, littéraires ou scientifiques, étaient exclusivement dispensées en sanskrit dans des écoles que l’on nommait généralement pāṭhaśālā. N’y étaient admis que des brahmanes. La distribution de la dakṣiṇā, déjà évoquée, n’était normalement pas considérée comme le salaire des maîtres professant dans ces écoles, quoique certains témoignages montrent que les Peshwa tenaient parfois compte de leurs efforts pédagogiques.

L’historien V. K. Bhave remarque :

acteurs de savoirstatutéruditLa distribution de la dakṣiṇā par les Peshwa comportait de nombreux avantages pour le peuple. Les jeunes hommes se mettaient à l’étude afin de pouvoir toucher la dakṣiṇā. Les anciennes pāṭhaśālā commencèrent à prospérer, et les érudits étaient incités à ouvrir de nouveaux centres scientifiques. Parallèlement à cet élan donné à l’érudition, de nouveaux auteurs et de nouveaux poètes fleurissaient dans le pays marathe. La coutume observée par les Peshwa fut imitée par les sardār [chevaliers] marathes. Ainsi, non seulement on encourageait les études dans l’Empire marathe, mais les brahmanes affluaient de partout par milliers et se rendaient à Pune afin de recevoir la dakṣiṇā. De ce fait, les arbres anciens du savoir se couvrirent, à travers l’Inde tout entière, d’un feuillage nouveau1.

S’il est évident que la coutume de la dakṣiṇā bénéficiait grandement aux études sanskrites traditionnelles menées par les brahmanes, on remarque cependant que les non-brahmanes ne recevaient guère d’encouragement de la part des Peshwa, qui favorisaient tout aussi peu l’éducation en langue vernaculaire dans son ensemble. R. V. Parulekar y insiste :

Bien que la dakṣiṇā fût originellement réservée aux brahmanes, on en consacra par la suite une partie à des aumônes faites aux mendiants, hommes et femmes de toute caste, qui se rassemblaient par milliers à Pune au mois de Śrāvaṇa 2.

Difficile de voir là une politique d’éducation équilibrée. Elle encourageait assurément certains brahmanes à embrasser les études sanskrites traditionnelles, mais nous avons assez de témoignages pour affirmer qu’elle se transforma en une forme de don religieux, pratiqué sans l’inquiétude d’inciter les brahmanes – et moins encore les autres castes – à cultiver leurs intérêts érudits.

espaces savantslieuécoleÀ Pune, il existait plus de pāṭhaśālā que d’écoles où l’enseignement se déroulait en langue vernaculaire. Voici la description des écoles sanskrites qui figure dans le rapport envoyé en 1825 à D. Greenhill, secrétaire du gouvernement de Bombay, par William Chaplin :

acteurs de savoirsexe et genremasculin acteurs de savoirstatutélève acteurs de savoirstatutmaîtreIl est habituel dans les classes supérieures d’entretenir à domicile des maîtres de sanskrit – qui font également cours aux enfants des voisins moins riches –, à moins que plusieurs familles ne se cotisent pour engager un professeur. Les grands śāstrī enseignent gratuitement chez eux ; les autres, plus modestes, enseignent chez leurs élèves, dont ils reçoivent des présents. Dans 51 des écoles de Pune, on apprend les Veda [les Écritures hindoues] – paye mensuelle du professeur : de 40 à 60 roupies, un professeur faisant classe à un nombre de 5 à 10 garçons selon le niveau ; il semble que l’on consacre à cet apprentissage entre 10 et 20 ans. Dans 10 écoles, on étudie le Jotish Shaster [jyotiḥaśāstra, astronomie/astrologie], pendant 8 ou 10 ans, le maître recevant mensuellement de 50 à 100 roupies. De la même manière, le Vedant est enseigné dans deux écoles, les Mimams [Mīmāṃsā, sacrifice rituel] dans une école, le Dhurm Sastur [Dharmaśāstra, droit religieux] dans quatre, Nyaye [Nyāya] ou logique dans sept, et la grammaire dans dix. Le Kavye [Kāvya, poésie] et l’Alunkar [Alaṃkāra, poétique] dans quatre, le Wyd [Vaidyaka, médecine] dans [?]3.

construction des savoirséducationcycle éducatif construction des savoirséducationapprentissageDans les pāṭhaśālā traditionnelles, les enfants commençaient l’apprentissage des Veda à l’âge de huit ans. Les enfants moyennement doués avaient besoin de douze années d’études, temps qui pouvait s’allonger jusqu’à vingt-deux années pour les élèves les moins doués. Les meilleurs professeurs recevaient 60 roupies par mois ; ceux du deuxième niveau, 50 roupies ; ceux du troisième, 40 roupies. Un maître pouvait faire cours à dix élèves à la fois, les premiers stades franchis. Les professeurs d’astronomie, de physique ou d’anatomie touchaient régulièrement 100, 75 ou 50 roupies par mois, selon leurs capacités. Les spécialistes des branches traditionnelles du savoir étaient payés aux mêmes tarifs ; il fallait à leurs élèves la même durée d’apprentissage, soit de douze à vingt-deux ans. Il semble que les professeurs de sanskrit de Pune aient demandé des salaires particulièrement élevés, tandis que dans la région environnante il était plus courant d’engager des tuteurs privés que de confier les enfants à des écoles. On peut raisonnablement affirmer que ce système d’instruction diversifié avait cours sous les Peshwa.

L’éducation en langue vernaculaire à la fin de la période des Peshwa

Cette description fournit une image assez précise du système d’enseignement du sanskrit sous le gouvernement des Peshwa et au moment de la prise de contrôle de leurs territoires par les Anglais en 1818. Mais que peut-on dire de l’éducation en langue vernaculaire à cette époque ?

inscription des savoirsécriture matérialité des savoirssupport construction des savoirséconomie des savoirsfinancement acteurs de savoirsexe et genrefémininRien n’indique le moindre effort organisé de la part des Peshwa pour promouvoir une éducation populaire. D’après les renseignements dont nous disposons, les écoles vernaculaires étaient des établissements de peu d’envergure, laissés aux soins des villages, où l’on apprenait aux enfants à lire, à écrire et à compter ; cet enseignement s’adressait surtout aux enfants des classes supérieures, et il est hors de doute que les membres des castes les plus basses, les intouchables, n’aient eu aucun espoir de le suivre. Il n’y avait pas davantage de filles dans ces écoles. Les maîtres n’avaient apparemment pas de salaire fixe et dépendaient dans de nombreux cas des riches patrons qui voulaient bien les gratifier de leurs dons. Les droits d’inscription, quand il y en avait, étaient modiques, de 5 à 50 paise4 par mois. Les familles aisées prenaient souvent des dispositions afin que leurs enfants aient un tuteur à domicile et ne se mêlent pas aux enfants du peuple dans les écoles. Puisque l’imprimerie faisait défaut à cette époque, on n’utilisait pas de manuels. Les élèves avaient des planches à poussière (dhūḷapāṭī, dhuḷākṣara), sur lesquelles ils écrivaient avec le doigt ; pour effacer cette sorte d’ardoise, il suffisait d’ôter la couche de poussière et d’en appliquer une nouvelle. L’accent était mis sur la mémorisation. Des tables mathématiques standardisées étaient récitées en chœur par les enfants, afin que chacun puisse se les remémorer instantanément. Ces tables pouvaient atteindre une grande complexité.

Les documents qui nous renseignent le mieux sur les dimensions véritables de l’éducation, sanskrite et vernaculaire, à la fin de la période ne sont cependant pas ceux qu’ont laissés les Peshwa. Nous en apprenons davantage grâce à l’enquête sur l’éducation que Mountstuart Elphinstone mit en chantier après avoir pris le contrôle du territoire ; elle fut réalisée par les officiers de sa compagnie entre 1820 et 1830. Malheureusement, les rapports conservés sont muets sur Pune. D’autres sources permettent néanmoins de penser qu’en 1824 il y avait dans cette ville 222 écoles vouées à l’enseignement élémentaire et supérieur.

construction des savoirspolitique des savoirscolonialismeLorsque les Britanniques mirent en place des écoles anglaises, la réaction des indigènes fut souvent négative. Ils parlaient d’écoles d’« opposition ». Les populations locales regardaient les innovations pédagogiques des Anglais d’un œil soupçonneux. Tout en craignant que ces efforts ne dissimulassent d’autres intentions, les indigènes continuaient de leur côté à cultiver le mode d’éducation traditionnel, comme le note G. L. Pendergast, en 1821, dans une communication adressée au Conseil du gouverneur de Bombay :

Est-il besoin que je rappelle ce que les membres du Comité savent aussi bien que moi ? Il n’est pour ainsi dire pas un village, petit ou grand, sur toute l’étendue de nos territoires, qui ne possède son école, et il y en a plusieurs dans les villages importants. Elles sont nombreuses dans les bourgs et les villes de chaque district. Les jeunes indigènes y apprennent à lire, à écrire et à compter, d’une façon si peu coûteuse que le maître d’école reçoit souvent une ou deux poignées de grain, et jamais plus d’une roupie par mois, selon les moyens dont disposent les parents. C’est en même temps un système si simple et si efficace qu’il n’est guère de cultivateur ou de marchand même modeste qui ne sache tenir ses comptes avec une exactitude que l’on ne rencontre pas chez nous, me semble-t-il, parmi les classes les plus basses, tandis que les marchands les plus florissants et les banquiers tiennent leurs livres avec une aisance, un soin et une clarté qui me paraissent égaler tout à fait les qualités de nos commerçants anglais5.

Le receveur de Pune faisait les remarques suivantes :

Je n’ai eu connaissance d’aucun cas où leurs [maîtres] aient été engagés par le village ou payés par l’ensemble de la communauté ; les gens qui contribuent à leur rémunération sont toujours ceux qui en espèrent un profit. La rémunération des instituteurs des villages par le gouvernement, directement ou indirectement, n’a jamais eu cours non plus, pour autant que l’on sache6.

acteurs de savoirprofessionprofesseurL’emploi de maître d’école n’était que rarement un wuttun (« droit héréditaire à une rémunération »). Un rapport croit pourtant comprendre que

l’emploi d’instituteur n’est pas à proprement parler héréditaire, mais, comme il arrive souvent chez les Hindous, le fils reprend la profession du père, si bien que l’on a beaucoup d’exemples d’écoles qui sont restées dans la même famille et au même endroit pendant plusieurs générations7.

pratiques savantespratique lettréelectureLe nombre d’élèves variait grandement d’une école à une autre et selon les régions. À Pune, un enseignant faisait cours à une classe de 25 à 40 garçons, et recevait entre 2 et 8 annas par mois de chacun de ses élèves. La plupart des écoles n’avaient qu’un maître, malgré quelques exceptions. En général, elles étaient ouvertes à tous ceux qui pouvaient acquitter le droit mensuel – mais pas aux membres des basses castes ni aux intouchables. Les enseignants étaient principalement, mais pas uniquement, des brahmanes. On n’exigeait d’un instituteur aucune qualification particulière ; un rapport de l’époque se lamente sur l’« ignorance de la classe présente des instituteurs8 ». Les pandits et śāstrī érudits ne manquaient pas, mais ils enseignaient les śāstra prestigieux dans les écoles sanskrites et non dans les écoles vernaculaires. En l’absence de tout livre de référence, chaque maître improvisait le contenu de ses leçons. Le premier stade de l’apprentissage de la lecture consistait en des histoires telles que le Panchatantra, avant que les élèves ne puissent écrire des lettres dans l’écriture modi.

En 1825, William Chaplin écrit dans son rapport :

acteurs de savoirstatutélèveIl y a aussi à Pune 53 écoles marathes, un maître faisant cours à un groupe de 25 à 40 élèves et recevant entre 2 et 8 annas par mois de chacun d’eux, 2 Telugus et 1 Gujarati payés au tarif de 4 à 8 annas par élève, 2 Perses payés au tarif d’1 à 5 roupies par enfant, un maître faisant cours à 5 garçons – il faut 8 ou 10 ans pour cette formation, et les garçons la commencent en général entre 6 et 8 ans9.

On peut comparer cette situation à celle du district de Pune ; ce sont toujours les mots de Chaplin :

Sans compter les écoles de la ville, il y a dans le district de Pune 110 écoles marathes, soit en moyenne (en considérant les hameaux mawul) une école pour 8 villages, et les instituteurs sont payés de 3 à 6 roupies par an et par étudiant. La classe favorisée des ryut envoie souvent ses garçons (ou bien un garçon par famille) à un puntojee [instituteur] voisin afin qu’il apprenne à lire, à écrire et à compter ; il arrive aussi qu’ils payent ces enseignants une somme mensuelle assez élevée pour que ces derniers puissent prendre d’autres garçons au tarif ordinaire.

L’arrivée des Anglais à Pune

construction des savoirspolitique des savoirscolonialismeEn novembre 1817, les forces britanniques défirent l’armée du second Bājīrao Peshwa de Pune : la région passa sous le contrôle de Mountstuart Elphinstone. Il était le résident britannique officiel à la cour des Peshwa avant leur chute et connaissait fort bien le district. Dans une déclaration du 11 février 1818, la Compagnie britannique des Indes orientales assurait à la population qu’elle ne chercherait pas à intervenir dans la vie religieuse et culturelle. Au mois de mars, Elphinstone convoqua une assemblée populaire à Pune et, tout comme les Peshwa dont il avait pris la place, procéda à la distribution de la dakṣiṇā aux śāstrī et pandits brahmanes.

Cependant, les anciennes pratiques n’allaient pas être purement et simplement maintenues par le pouvoir britannique. En 1824, Elphinstone annonça les principes de sa politique scolaire pour la région. Il se fixait notamment les objectifs suivants :

  1. Améliorer les méthodes d’enseignement en vigueur et accroître le nombre des écoles ;
  2. Fournir des manuels aux écoles vernaculaires ;
  3. Encourager les classes inférieures de la société à profiter de l’éducation dispensée ;
  4. Publier des livres dans les langues de la région ;
  5. Ouvrir des écoles de type occidental et encourager la population à profiter de l’éducation occidentale dispensée en anglais.

Ainsi, à l’arrivée des Anglais au gouvernement de la province, la notion même d’éducation s’étoffa soudainement et prit une autre dimension, du moins pour les brahmanes. Tout en perpétuant l’éducation sanskrite traditionnelle, la communauté brahmane, désormais placée sous la domination britannique, vit s’ouvrir devant elle deux nouvelles directions : l’éducation vernaculaire et l’éducation anglaise. La Bombay Native School Book and School Society fut fondée en 1823. Elle visait à diffuser l’éducation, ainsi qu’à élaborer et publier des manuels dans la langue locale, le marathi. La première école d’État où l’on enseignait en marathi fut ouverte à Bombay en 1818, tandis qu’une école similaire fut inaugurée à Pune en 1824. À Pune, on ouvrit en outre une école anglaise. Voici ce que Chaplin observe en 1825 : « Il y a maintenant 36 élèves dans l’école anglaise soutenue par la Bombay Education Society10. »

Du Poona Hindoo College (Puṇe pāṭhaśālā) au Deccan College

Le dernier Peshwa, Bājīrao, avait coutume de distribuer 500 000 roupies par an de dakṣiṇā aux pandits et récitants vaidika brahmanes. Après l’arrivée au pouvoir des Britanniques, Elphinstone demanda aux dirigeants de la Compagnie le droit de dépenser 200 000 roupies par an à des fins pédagogiques. Il commença par allouer des bourses aux érudits brahmanes qui étaient spécialistes du sanskrit et des Veda ou experts en des domaines « plus utiles » comme le dharmaśāstra et les mathématiques. Il nomma William Chaplin responsable de la répartition du budget de la dakṣiṇā.

espaces savantslieucollège construction des savoirslangage et savoirslanguesanskritLe Pune Hindoo College (connu dans la région sous le nom de Puṇe pāṭhaśālā) fut fondé le 7 octobre 1821, avec une dotation annuelle de 15 250 roupies. Il y avait dix classes et une centaine d’étudiants. L’école avait pour mission d’enseigner l’érudition sanskrite dans les domaines qui avaient quelque utilité contemporaine ; elle devait également dispenser une éducation occidentale à ceux qui le demanderaient. Les autorités britanniques souhaitaient par là « conserver la faveur des brahmanes qui avaient souffert du changement de gouvernement et exerçaient une grande influence sur les sentiments et la conduite du peuple tout entier ». Cet autre objectif en tête, William Chaplin insista pour que l’on nomme des professeurs même dans les domaines considérés comme dépourvus d’utilité pratique. L’école enseigna donc les disciplines suivantes : nyāya [logique], dharmaśāstra [droit religieux], vyākaraṇa [grammaire], jyotiṣa [astronomie/ astrologie], alaṃkāra [poétique], vedānta [métaphysique] et āyurveda [médecine], outre le Ṛg-Veda et l’Yajur-Veda [deux branches des Écritures védiques]. L’enseignement était traditionnel, et les fonctionnaires britanniques n’assuraient guère la direction que sur le papier. Le pandit Rāghavācārya était le principal de l’établissement. Six autres śāstrī étaient chargés d’enseigner les śāstra et le Veda. Le jour faste de Dussera (6 octobre 1821), on tint un durbar [réunion officielle] public au palais Vishram Bag de Pune pour l’inauguration du College. William Chaplin exposa dans cette assemblée les intentions du gouvernement11 :

Faisant preuve de ce souci du bien-être et de la prospérité de nos sujets indigènes qui a toujours caractérisé le gouvernement britannique en Inde, le gouverneur [the Honourable Governor-in-Council] a décidé de fonder à Pune un collège ayant pour but la conservation et le progrès de la littérature hindoue et l’éducation des jeunes gens de la caste brahmane, et ce, dans les diverses branches de la science et de la connaissance qui sont les objets d’étude habituels aux érudits indiens. […] La discipline interne du college sera essentiellement du ressort du principal et des professeurs, car le gouvernement entend n’établir aucune contrainte qui s’écarte de l’esprit des subventions allouées aux indigènes par des indigènes et qui puisse de ce fait les offenser ou leur peser. Le principal et les professeurs élaboreront cependant le cadre administratif de cette institution, et en particulier les règles de comportement et d’assiduité applicables aux élèves ; à ces règles, professeurs et élèves seront évidemment tenus de se conformer. Tout manquement aux dispositions statutaires suscitera le déplaisir du gouvernement et entraînera des sanctions qui pourront aller jusqu’à l’exclusion.
Figure 1. Le Deccan College (Pune) en 1879.
Le Deccan College (Pune) en 1879.

Le Pune Hindoo College demeura sous la surveillance du commissaire du Deccan jusqu’en 1831. Le gouvernement estima alors qu’un profond remaniement était nécessaire. Joshi, qui témoigne d’expérience, nous livre des descriptions fascinantes dans son récit Puṇe śahārace varṇan [Description de la ville de Pune] (paru en 1868)12 :

Dans cette école, on dépensait de grosses sommes d’argent pour le festival de Ganesh. En incluant le salaire des conteurs, les récitations védiques et les décorations, il paraît que l’on dépensait plus de deux cents roupies. Pendant le festival de Diwali, les étudiants avaient droit à un bain à l’huile et recevaient quantité de confiseries. Voilà quel était le style Peshwa de l’école. Certains étudiants touchaient une allocation mensuelle. Le fonctionnaire anglais (saheb) chargé de superviser l’établissement n’était pas autorisé à pénétrer à l’intérieur des bâtiments. Il devait entrer par la porte principale et prendre place dans la salle d’accueil au-dessus du portail. Lorsque quelqu’un était souillé par la présence du saheb, il rentrait dans ses appartements et prenait un bain pour se purifier. Un jour que le saheb était entré trop avant, les brahmanes durent accomplir un rite de purification, l’udakaśānti ou « pacification de l’eau ». Mais les occupants des lieux finirent par comprendre qu’ils ne pourraient éviter indéfiniment le contact du saheb et le tenir hors des murs : ils décidèrent qu’il suffisait de quitter les vêtements souillés. Puis, peu à peu, ils en vinrent à déclarer que les visiteurs « royaux » ne représentaient pas une souillure et que le saheb serait admis dans l’enceinte de l’école mais n’aurait pas le droit de s’asseoir sur les sièges utilisés par les śāstrī. Le très compréhensif saheb Candy se vit infliger bien des douleurs et bien des insultes. Les śāstrī lui défendirent de porter ses chaussures dans le salon et de manger dans l’enceinte de l’école, et saheb Candy leur obéit. […] Saheb Candy est à l’origine de tous les bienfaits que l’éducation fait à présent pleuvoir sur Pune. Il gagna la confiance des gens et les fit changer d’opinion. Alors que les śāstrī prenaient un bain quand ils avaient le malheur de le toucher, il fit progressivement disparaître de l’esprit de leurs enfants ces idées saugrenues et surannées ; il les engagea même à accepter d’enseigner à des intouchables. Voilà pourquoi les brahmanes, et plus encore les membres d’autres castes, ne doivent jamais oublier les bonnes actions de ce saheb honnête et bienveillant. Il conviendrait même de lui ériger une statue dans un lieu bien en vue.

De nombreuses personnalités marquantes de l’époque, comme Krishnashastri Chiplunkar, furent élèves du College. Jusqu’en 1837, on n’y enseigna en réalité que les disciplines sanskrites habituelles, et de la façon la plus traditionnelle. En juin 1830, dix-huit étudiants diplômés de l’école reçurent des prix, pour un total de 920 roupies. En 1837, le major Candy fut nommé inspecteur et introduisit un cours d’anglais. À peu près au même moment, de nombreuses écoles privées furent ouvertes à Pune et dans d’autres centres urbains, écoles de missionnaires mais aussi écoles indigènes. Elles diffusèrent lentement l’éducation en vernaculaire et en anglais, qui s’ajouta à l’éducation sanskrite traditionnelle. Mais on manquait, pour le marathi, d’instituteurs suffisamment formés et de manuels adéquats. Elphinstone favorisa la traduction de livres anglais en marathi. Nous avons vu qu’une société encourageait l’élaboration des manuels. Les pandits marathes travaillaient également en étroite collaboration avec le capitaine Molesworth à la préparation d’un dictionnaire marathi-anglais, et avec d’autres, dont le major Candy, à la rédaction de manuels. Ainsi, les pandits brahmanes étaient en contact avec la conception anglaise de l’éducation, et ils firent passer de nouvelles idées et de nouvelles méthodes dans l’enseignement vernaculaire. En mars 1849 fut fondée la Deccan Vernacular Society, avec le soutien de dirigeants européens et indigènes, afin de promouvoir la traduction de livres anglais dans les langues vernaculaires. En 1851, le gouvernement de Bombay mit en place le Dakshina Prize Committee, qui avait pour tâche de sélectionner, de récompenser et de publier les meilleurs livres de l’année en langue vernaculaire.

La même année, le Pune Hindoo College et les écoles anglaises gouvernementales furent réunis en un nouveau Pune College, qui, en 1856, fut lui-même divisé en trois institutions : le Pune College, la Pune College School et la Normal School. Des professeurs anglais étaient chargés des disciplines telles que la littérature anglaise, les mathématiques et la physique, tandis que Krishnashastri Chiplunkar était à la tête des départements sanskrits dans les trois institutions. En 1850, on créa au Pune College une section dite « normale », qui avait pour vocation de former des instituteurs qui enseigneraient dans la langue vernaculaire. Le directeur de cette École normale, sir Edwin Arnold, imposa aux étudiants un minimum de trois heures hebdomadaires de cours d’anglais. Cette institution devint en 1866 le Pune Training College. En 1856, le major Candy était principal du Pune College. James MacDougal était alors le professeur de mathématiques et de physique et W. Draper, celui de littérature anglaise. Le professeur Keropant Chhatre était principal de l’École normale en 1858 et 1859, tandis que Krishnashastri Chiplunkar était principal du Training College en 1866. Entre 1856 et 1860, le Pune College connut plusieurs remaniements. C’est en 1859 que pour la première fois un Européen fut nommé professeur de sanskrit au College ; il s’agissait de Martin Haug.

construction des savoirspolitique des savoirsmécénat construction des savoirstraditionfondationL’année 1860 fut celle de la fondation à Pune du Deccan College, destiné à l’enseignement supérieur, et à Bombay de l’Elphinstone College. Ces institutions jouèrent un grand rôle dans la transformation intellectuelle et culturelle qui toucha et les brahmanes et les non-brahmanes au Maharashtra : les traditions scolaires héritées de l’époque des Peshwa, que ce soit dans l’éducation en sanskrit ou dans les langues vernaculaires, furent peu à peu remplacées par un paradigme occidental13. Le Deccan College fut établi à Yeravada, à environ huit kilomètres de la ville, alors que l’ancien Pune Hindoo College était au Vishram Bag Wada, en plein centre-ville. Il était donc peu commode de s’y rendre quotidiennement, ce qui s’explique par le fait qu’il était essentiellement destiné à accueillir des internes. Son premier principal fut Wordsworth. Après la nomination de ce dernier à l’Elphinstone College de Bombay, en 1874, R. G. Oxenham prit la direction du Deccan College. Franz Kielhorn lui succéda. Il faut remarquer que le Pune College, devenu Deccan College en 1867, trouvait de généreux mécènes parmi les brahmanes de Pune.

inscription des savoirsgenre éditorialbiographieDans ses Souvenirs de B. G. Tilak, Krishnarao Sharangapani nous livre une évocation personnelle de la vie des étudiants :

Bal Gangadhar Tilak et moi-même, nous réussîmes le concours d’entrée à l’université en 1872. […] Mon père décida de m’envoyer au Deccan College de Pune. […] Il ne fut pas difficile de m’y inscrire : c’était certes le seul college littéraire de la ville, mais peu d’étudiants étaient admis au concours de l’université. Restait la difficulté d’obtenir un logement dans l’enceinte du College, car à l’époque il n’y avait que le bâtiment central et ses deux ailes ; les extensions et les résidences indépendantes sont des ajouts ultérieurs. […] Plusieurs jours durant, on vit arriver des internes, qui habitaient Pune et avaient fait à pied deux kilomètres et parfois davantage, en prenant le bac pour traverser la rivière. M. Tilak était l’un de ceux-là. […] Il y avait plusieurs dining clubs, dans un corps de bâtiment proche du bâtiment principal, que l’on pouvait en gros diviser en sovla (orthodoxes) et ovla (réformistes), chaque groupe n’admettant que ses membres et partisans. Notre club appartenait à la première catégorie. […] Les étudiants y étaient tous vêtus d’habits de soie pour le dîner, et les plus orthodoxes d’entre nous accomplissaient leurs sandhya et lisaient la Bhagavadgita. […] Pour l’examen des Fa 14, nous avions une épreuve d’option, pour laquelle il fallait choisir entre l’Analogie 15 et les Sermons de Butler et la géométrie analytique. Rares furent les étudiants qui optèrent pour le premier sujet. La plupart choisirent les mathématiques. […] Notre professeur de mathématiques était alors le très respecté Keropant Chhatre, que nous appelions familièrement Kerunana. Le professeur Kerunana, donc, était connu pour les travaux d’astronomie qu’il poursuivait […] et m’engagea à prendre la géométrie analytique au lieu des Sermons de Butler. […] La controverse faisait rage sur les mérites respectifs des mathématiques et de la philosophie morale. Tilak était un fervent partisan des premières, mais son insistance ne put venir à bout de mes préventions contre cette discipline et je m’opiniâtrai dans mon choix : même pour l’examen final de Ba 16, je ne pris que des disciplines littéraires en option. […] Le trimestre précédent, nous nous retrouvions souvent entre amis après le dîner. Nos conversations à bâtons rompus portaient sur les célébrités qui étaient passées par le College ou bien sur des problèmes d’actualité, notamment sur des questions sociales. Nos débats enflammés se prolongeaient parfois fort tard, jusqu’à 10 ou 11 heures du soir. […] L’intelligence vive et vigoureuse de Tilak ne laissait pas de se manifester dans ces disputes. Il faut dire qu’à cette époque certains étudiants timorés évitaient les sujets publics et restaient claquemurés dans leur chambre, sans aucun intérêt pour ce qui ne concernait ni leur situation personnelle ni leurs études17.

acteurs de savoircatégorie socialeéliteCe sont ces institutions qui amenèrent la transformation graduelle de l’élite culturelle de la région. La métamorphose du pandit sanskrit en un savant moderne ne fut pas chose facile. Voici ce que Puranik dit au sujet de Krishnashastri Chiplunkar :

Il est triste de constater que l’éducation anglaise qui lui permit d’obtenir la prospérité matérielle ruina complètement sa foi dans la religion traditionnelle. Les branches du savoir qu’il avait étudiées si assidûment dans sa jeunesse, il les rejeta par la suite. Sous les arguments de rationalistes tels que Mill, Darwin et Huxley, la forteresse de sa foi s’écroula. Son éducation anglaise fit de lui un athée militant18.

construction des savoirstraditionreligion pratiques savantespratique rituelleprièreParmi ses professeurs indiens, le fils de Krishnashastri, Vishnushastri, avait le plus grand respect pour Kerunana Chhatre, qui enseignait les mathématiques et l’astronomie au Deccan College. Puranik rapporte19 que, devenu rationaliste, Chhatre avait cessé de croire à l’existence de Dieu, mais n’en récitait pas moins chaque jour invariablement le Vi ṣṇ usahasranāma avant de se coucher, comme sa grand-mère le lui avait recommandé. Il disait ne pas être croyant, mais prier pour le cas où, malgré tout, Dieu existerait et se réjouirait de sa prière – s’il n’existait pas, on ne perdait pas grand-chose à prier !

espaces savantslieubibliothèqueSous la férule de ces maîtres, Vishnushastri Chiplunkar devint un lecteur ardent, profitant des ouvrages en anglais, en marathi et en sanskrit qu’il trouvait chez lui ou à la bibliothèque du College. Il lut les œuvres des historiens grecs, romains et européens, Shakespeare et Milton, les écrits de Macaulay, Addison et Johnson. Johnson et Macaulay surtout lui firent forte impression, comme le montrent les éloges qu’il leur décerne avec abondance dans ses propres travaux (recueillis dans les Nibandhamālā [Série d’essais] publiés sous son nom), en soulignant leur qualité de visionnaires et leur endurance au labeur intellectuel – il nommait l’éducation anglaise « le lait de la tigresse ». C’est en goûtant lui-même à ce lait qu’il adopta un style et une méthode radicalement nouveaux.

Figure 2. Une réunion de professeurs à Fergusson College (Pune) en 1894.
Une réunion de professeurs à Fergusson
            College (Pune) en 1894.

On ne saurait trop insister sur le rôle de tels établissements dans le renouveau culturel que connurent les élites de Pune. Si, au début du xix e siècle, la tradition pédagogique sanskrite était encore vivante au Pune Hindoo College, elle se maria lentement à l’éducation anglaise une fois le Pune College placé sous la direction du major Candy. L’essor du Deccan College semble en revanche marquer une nouvelle séparation. Le gouvernement ne subventionnait plus les écoles traditionnelles : l’éducation sanskrite dut s’incarner dans des institutions nouvellement apparues, comme la Pāṭhaśālā et la Vedaśāstrottejaka Sabhā. Mais le Deccan College demeura le haut lieu de l’éducation moderne à Pune jusqu’à l’apparition du Fergusson College en 1885. La bifurcation entre les deux types d’éducation, sanskrite et occidentale, ne fit que se confirmer dans la Pune du xx e siècle.

L’éducation des membres des basses castes et des femmes

construction des savoirspolitique des savoirscapital social acteurs de savoirsexe et genrefémininL’histoire de l’éducation des membres des basses castes et des filles dans le Maharashtra du xix e siècle est une partie tout aussi importante du tableau que nous dressons. Si les garçons des hautes castes eurent pendant cette période de plus en plus de chances de recevoir une éducation de qualité, il n’était pas aisé de procurer une scolarité aux filles et aux membres des basses castes. La société n’était pas prête à accepter la mise en place d’une instruction publique – ni d’aucun autre système d’éducation – destinée aux filles. Même la communauté parsi s’opposait à ce qu’on envoie les filles à l’école : on peut imaginer la façon dont une ville aussi traditionnelle que Pune répondit à ces premières tentatives. En 1834, on ouvrit, avec l’autorisation de l’administration anglaise, une école secrète qui accueillait les filles de brahmanes. Huit ou dix élèves assistaient aux cours dispensés dans cette institution pionnière, qui fut probablement la toute première du genre. Le révérend Mitchell commença à mettre sur pied des écoles de filles à Pune en 1840, surtout dans le quartier du camp. Ces écoles marathes avaient un public composé de filles de brahmanes comme de filles des basses castes. Vers 1850, le climat était cependant hostile à l’éducation des filles.

Jyotiba Phule, grande figure de la caste des jardiniers, fut le premier indigène à ouvrir une école publique pour filles à Pune, en 1851. Au début, il assura lui-même les leçons ; lorsque le besoin d’un assistant se fit sentir, sa femme Savitribai se mit à enseigner à ses côtés. En un an, les effectifs passèrent de 7 à 48 élèves. Une deuxième école ouvrit ses portes la même année, puis une troisième en 1855. Afin d’attirer ce nouveau public scolaire, des moments de jeux étaient prévus, ainsi que des distributions d’en-cas. Après cette éclosion dans les années 1850, la situation n’évolua guère pendant une trentaine d’années. Dans la plupart des familles de la classe moyenne, les filles acquéraient une capacité de lecture élémentaire, celle dont elles avaient besoin pour lire des récits religieux en marathi. Cela semblait en général suffisant. L’idée d’envoyer les filles à l’école paraissait incongrue. En 1884, les administrateurs anglais fondèrent une école pour filles, la Hujurpaga Highschool. On rapporte que les citoyens de Pune n’approuvaient pas cette initiative et que les jeunes élèves eurent à supporter bien des quolibets sur le chemin de cette école. Elles furent au nombre de 58 la première année.

construction des savoirspolitique des savoirsreproduction socialeLe même Jyotiba Phule eut également un rôle moteur dans l’ouverture des écoles aux enfants des basses castes hindoues, et tout particulièrement aux enfants d’intouchables. En 1852, il ouvrit une école pour ces derniers à Pune ; elle fonctionna à ses frais dans les premiers temps. Située dans le quartier Vetal Peth de Pune, elle accueillait principalement des enfants mahar et mang (des castes d’intouchables). Son directeur ouvrit bientôt une autre école, pour les filles des basses castes (notamment mahar, dhed, mang, chambhar). Il enseignait dans ces deux établissements et veillait à leur bon fonctionnement. Il recevait une aide financière européenne, mais était aussi soutenu par des habitants du lieu. En 1853, un organisme indépendant fut créé afin de promouvoir l’éducation des intouchables. De nombreux brahmanes rejoignirent Jyotiba, aux côtés de non-brahmanes, pour présider aux destinées de cet organisme.

L’éducation nationaliste : la New English School et la Deccan Education Society

En 1850, il y avait environ 200 étudiants qui étudiaient l’anglais à Pune, sans avoir à acquitter de frais d’inscription. En 1865, les écoles avaient commencé à faire payer leurs élèves, ce qui n’avait pas empêché le nombre d’étudiants apprenant l’anglais de monter à 1 500. La demande étant supérieure aux capacités des établissements existants, une école privée ouvrit ses portes en 1866. On y payait une roupie par mois ; en un mois seulement, il y eut 275 noms sur ses listes. Une seconde école débuta avec 50 inscrits. En 1871, 42 étudiants originaires de Pune furent admis à l’examen d’entrée de l’université.

Le 1er janvier 1880, Vishnushastri Chiplunkar ouvrit la New English School, avec l’aide de ses amis Bal Gangadhar Tilak, Gopal Ganesh Agarkar et Mahadeo Ballal Namjoshi. Ces nouveaux brahmanes, quoique fiers du patrimoine sanskrit, leur héritage, ne voulaient nullement revenir au mode d’éducation traditionnel ni abandonner les bienfaits récemment découverts de l’éducation occidentale. Tilak se souviendra, en 1919, de leur idéal d’alors :

L’état de dégradation dans lequel se trouvait notre pays nous mettait dans une fièvre permanente, et après de longues réflexions nous étions arrivés à la conclusion que le salut de notre pays ne pouvait passer que par l’éducation.

C’était un avis que partageaient les conservateurs et les réformistes de l’époque. Il faut aussi tenir compte, dans la genèse du projet, du mécontentement de Tilak devant les orientations d’institutions telles que le Deccan College, acquises à l’étranger et où les professeurs décourageaient l’émergence d’un sentiment de fierté nationale chez leurs étudiants. Le 3 mars 1908, dans la ville de Barsi, Tilak lançait un appel aux riches en faveur de sa grande cause, l’éducation de la nation, disant que

l’éducation, ce n’était pas seulement savoir lire et écrire. Ce n’étaient là que les moyens qui y menaient. Accéder par le savoir à l’expérience des ancêtres, voilà ce qu’était l’éducation véritable.

Il ajoutait :

Nous ne recevons pas une éducation propre à faire naître chez nous le sentiment patriotique. En Amérique, la déclaration d’Indépendance est enseignée aux adolescents. C’est ainsi que [les Américains] inculquent à leurs enfants les principes du nationalisme.

Le 24 octobre 1884, la Deccan Education Society fut établie à Pune, avec Tilak et ses amis à sa tête. La plupart des fondateurs de la New English School étaient d’anciens étudiants du Deccan College.

V. S. Apte, diplômé du College, faisait partie de ces membres fondateurs et fut le premier principal du Fergusson College. Il remarquait en 1883 :

construction des savoirséducationNous avons entrepris cette œuvre d’éducation populaire avec la conviction inébranlable que, de tous les facteurs de civilisation, l’éducation est le seul qui puisse entraîner la régénération matérielle, morale et religieuse d’un pays déchu, le seul qui puisse le porter au rang des nations les plus avancées, par de lentes révolutions pacifiques20.

espaces savantsterritoirecentre construction des savoirsvalidationréputationLa confiance que ces jeunes gens avaient en leur capacité de créer et de faire vivre ces nouvelles institutions n’est pas sans rapport avec leur parcours universitaire. La fondation du Fergusson College fut approuvée par l’Université de Bombay le 13 décembre 1884. Son inauguration eut lieu le 2 janvier 1885 ; elle fut présidée par William Wordsworth – le petit-fils du poète –, alors principal de l’Elphinstone College de Bombay. Le College recevait le nom de sir James Fergusson, le premier mécène de la société, qui fit un don de 1 250 roupies. Les étudiants furent d’abord une centaine. En 1897, ils étaient 348, mais leur nombre tomba à 243 en 1900 à cause d’une épidémie de peste. Rapidement, la ville vit se développer de nombreuses institutions scolaires et universitaires, dans tous les domaines, jusqu’aux sciences de l’ingénieur et à la médecine. C’est ainsi que Pune gagna sa réputation de Home of Learning, de « foyer du savoir ».

Notes
1.

Bhave, 19982, p. 92.

2.

Parulekar, 1953, p. xv.

3.

Le dernier nombre est manquant dans la version originale. Parulekar, 1951, p. 153.

4.

1 paise équivalait à 1 / 64e de roupie ; le roupie indien était divisé en 16 annas, et chaque anna divisé en 4 paise.

5.

Parulekar, 1951, p. xxi

6.

Parulekar, 1951, p. xxii.

7.

Parulekar, 1951, p. xxvii.

8.

Parulekar, 1951, p. xxvii.

9.

Parulekar, 1951, p. 153.

10.

Parulekar, 1951, p. 153.

11.

Parulekar, 1953, p. 103-105.

12.

Joshi, 20022, p. 46 et suiv.

13.

Pour une présentation détaillée de cette transformation, voir Deshpande, 2001.

14.

First Arts (NdT).

15.

Analogy of Religion, Natural and Revealed, to the Constitution and Nature [Analogie de la religion naturelle et révélée avec l’ordre et le cours de la nature], 1736 (NdT).

16.

Bachelor of Arts, licence (NdT).

17.

Bapat, 1925, p. 609 et suiv.

18.

Puranik, 1992, p. 25.

19.

Puranik, 1992, p. 36.

20.

Sharma, 1945, p. 10.

Appendix A Bibliographie

  1. Bapat, 1925 : S. V. Bapat, Lokmānya i ak yā cyā ā hva ī va ākhyāyikā [Souvenirs de Lokmānya i ak], vol. 2, Pune. (En marathi.)
  2. Bhave, 19982 : V. K. Bhave, Peśavekālīn Mahārā ṣṭ ra [Le Maharashtra à l’époque des Peshwa [1935], Pune. (En marathi.)
  3. Deshpande, 2001 : Madhav M. Deshpande, « Pandits and Professors : Transformations in the Nineteenth-Century Maharashtra », in A. Michaels (éd.), The Pandit : Traditional Scholarship in India, Delhi, p. 119-153,
  4. Joshi, 20022 : N. V. Joshi, Pu e Śaharāce Var an [Description de la ville de Pune] [1868], 2e éd. avec des annotations de S. G. Mahajan, Pune. (En marathi.)
  5. Parulekar, 1951 : Ramchandra Vithal Parulekar (éd.), Survey of Indigenous Education in the Province of Bombay (1820-1830) [1945] ; Bombay, réimpr. 1951.
  6. Parulekar 1953 : R. V. Parulekar (éd.), Selections from the Records of the Government of Bombay : Education, Part. I (1819-1852), Bombay.
  7. Puranik, 1992 : S. S. Puranik, Vi ṣṇ uśāstrī [La Vie et l’œuvre de Vishnushastri Chiplunkar], Pune. (En marathi.)
  8. Sharma, 1945 : Shripad Ram Sharma, Fergusson College Through Sixty Years, Bombay.