Jean-Jacques Glassner

construction des savoirspolitique des savoirssecret acteurs de savoiracteur non humainêtre surnatureldivinitéDans l’esprit des anciens Mésopotamiens, les dieux sont les uniques détenteurs des registres de la connaissance et, s’ils acceptent de les transmettre aux humains, ils se réservent de ne le faire qu’à certains hommes qu’ils choisissent pour leur dévotion. Les lettrés sont de ce nombre. C’est cette complicité même, la détention en commun d’un savoir secret1, inaccessible au commun des mortels, qui fait leur force et légitime leur position dans la société.

pratiques savantespratique rituelleprière pratiques savantespratique lettréecompilation acteurs de savoirstatutauteurSemblable conception ne laisse guère de place à la création humaine ; et, de fait, la Mésopotamie ignore la notion d’auteur telle que nous l’entendons de nos jours. Ceux dont les noms ont survécu jusqu’à nous, comme Enhéduana, une princesse royale qui vécut au xxiii e siècle et à laquelle on attribue des collections d’hymnes et de prières, ou Kabti-ilî-Marduk, qui composa le mythe d’Erra, peut-être au ix e siècle, ne se qualifient-ils pas eux-mêmes de « compilateurs » ? Le second précise qu’il est « le compilateur de son œuvre », une expression où le pronom possessif renvoie à la personne du dieu Ishum, celui qui lui révéla la narration, au cours d’un rêve, lui-même la récitant, à son réveil2. En Mésopotamie, une œuvre n’est pas assignée à son auteur, mais à la source de l’inspiration dont il est transi.

construction des savoirsépistémologieméthode pratiques savantespratique rituelledivinationS’agissant de la science divinatoire, les dieux en dévoilent les principes et les méthodes à Enméduranki, une figure légendaire, un roi antédiluvien de la ville de Sippar. Une source assyrienne décrit la scène :

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptiontablette Shamash dans l’Ébabbar [distingua] Enméduranki, le roi de Sippar, l’aimé d’Anum, d’Enlil [et d’Éa]. Shamash et Adad [l’introduisirent] dans leur assemblée, l’honorèrent et [le firent asseoir] devant [eux] sur un trône d’or. Ils lui [montr]èrent comment observer l’huile sur l’eau, un mystère d’Anum, [d’Enlil et d’Éa], ils lui confièrent la tablette des dieux, les viscères, un secret du ciel et de la terre inférieure, ils placèrent dans ses mains le bois de cèdre, aimé des grands dieux3.

pratiques savantespratique lettréeinterprétation construction des savoirspolitique des savoirssecret construction des savoirséducationinitiation acteurs de savoirstatutdiscipleUne fois en charge du savoir qui lui est ainsi délivré et qui est caractérisé par le secret, le détenteur humain s’engage à le protéger et à ne le transmettre qu’aux personnes dignes de le recevoir et que les sources désignent sous le terme d’initiés, en d’autres termes à ses élèves qui sont passés par l’école et dont les connaissances et l’érudition ont été dûment évaluées. Les non-initiés, qui ne sont pas passés par l’école et dont les connaissances n’ont pu être évaluées par les instances académiques chargées de veiller au bon usage des savoirs, sont écartés, leur manque d’érudition leur interdisant l’accès à la vérité de la chose enseignée et menaçant de les conduire à des abus d’interprétation. La même source assyrienne de poursuivre :

acteurs de savoirstatutdevin acteurs de savoirstatutsage espaces savantsterritoirevilleLui-même, ensuite, suivant leur commandement, fit entrer en sa présence les gens des villes de Nippur, de Sippar et de Babylone, les honora et les fit asseoir devant lui sur des trônes. Il leur montra comment observer l’huile sur l’eau, un mystère d’Anum, d’Enlil et d’Éa, et il leur confia la tablette des dieux, les viscères, un secret du ciel et de la terre inférieure, et il plaça dans leurs mains le bois de cèdre, aimé des grands dieux.
Le sage érudit, qui garde les secrets des grands dieux, liera par un serment prêté sur la tablette et le calame, par-devant Shamash et Adad, le fils qu’il aime, et il lui enseignera la tablette des dieux, les viscères, un mystère du ciel et de la terre inférieure, l’observation de l’huile sur l’eau, un secret d’Anu, d’Enlil et d’Éa, le recueil d’astrologie Enûma Anu Enlil avec son commentaire et l’évaluation des valeurs (omineuses).
Le devin, l’expert en huile, d’antique ascendance, le rejeton d’Enméduranki, le roi de Sippar, […] engendré par un prêtre de vénérable ascendance, étant lui-même parfait pour ce qui est du corps et des membres, il peut entrer en présence de Shamash et d’Adad, au lieu de l’inspection et du verdict.

construction des savoirstraditiontransmissionOutre le fait que la transmission du savoir n’est autorisée qu’à des personnes dont il est exigé l’intégrité corporelle et la pureté rituelle, il ressort de ce document que la transmission se fait, idéalement, de père en fils, ce dernier étant tenu au secret par une prestation de serment. Or, ce principe, affirmé avec force et maintes fois énoncé, trouve un équivalent dans la vie sociale. Dès le moment où l’état de la documentation le permet, on découvre en effet l’existence, en Mésopotamie, d’importants lignages de lettrés qui se transmettent leurs savoirs de génération en génération.

Une transmission héréditaire

construction des savoirstraditiongénéalogie acteurs de savoirprofessionscribeDans le sud de la Babylonie, à Uruk, à l’époque séleucide, on est en mesure d’identifier une lignée de scribes, notaires et lettrés, qui dure non moins de dix générations, depuis le règne de Séleucos Ier (305-281) jusqu’à celui de Démétrios II (145-139)4.

Tableau n 1 : une
            famille de lettrés d’Uruk
Figure 1. Tableau no 1 : une famille de lettrés d’Uruk

construction des savoirstraditionfondation construction des savoirstraditiongénéalogie pratiques savantespratique rituelledivinationQuittons la Babylonie séleucide pour gagner, l’une après l’autre, la Syrie du Nord durant la seconde moitié du IIe millénaire, et l’Assyrie de la première moitié du Ier millénaire. En Syrie du Nord, à Emar, les membres d’une même famille exercent pendant trois générations successives la fonction de « devin de tous les dieux » de la ville5 ; le fondateur de la lignée est un certain Zû-Ba‘la, le fils d’Adda-malik.

Tableau nº 2 : la famille de Ba‘la-malik,
            devin de tous les dieux d’Emar
Figure 2. Tableau nº 2 : la famille de Ba‘la-malik, devin de tous les dieux d’Emar

acteurs de savoirprofessionscribeEn Assyrie, dans la ville d’Assur, deux jeunes apprentis scribes rappellent non sans fierté les lignées dont ils sont issus :

acteurs de savoirprofessionapprenti– Shumma-balât, le jeune apprenti scribe, le fils de Nabû-aha-iddina, le scribe d’Assur, le fils de Nabû-shuma-ibni, le scribe d’Assur, le fils de Nabû-rê’ûshunu, le scribe d’Assur, le fils de Nabû-bâni, le scribe d’Assur, le descendant de Dâdiyû, le scribe d’Assur.
– Nabû-zêru-lêshir, le jeune apprenti scribe, le fils de Nabû-[…], le scribe, le fils de […]-Assur, le scribe, le fils de […]-shuma-êresh, le scribe, le fils de […], le scribe, le fils de Dâdiyû, le scribe du temple et du palais6.

Où l’on découvre que les deux apprentis scribes appartiennent à un même lignage !

espaces savantslieutemple espaces savantslieubibliothèqueToujours à Assur, on connaît bien la maison de l’exorciste Kisir-Nabû (seconde moitié du vii e siècle). Protégée par un nombre impressionnant de figurines apotropaïques ensevelies dans le sol, elle contenait une importante bibliothèque de plus de six cents ouvrages. Or, Kisir-Nabû est le dernier représentant connu d’une lignée d’exorcistes affectés au temple du dieu Assur 7, dans la ville homonyme, une fonction dans laquelle il succède à son père, son oncle et son grand-père, son arrière-grand-père, préposé à la garde des trésors.

Tableau nº 3 : la famille de
            Kisir-Nabû
Figure 3. Tableau nº 3 : la famille de Kisir-Nabû

typologie des savoirssavoirs non canoniquesoccultismeastrologie typologie des savoirssavoirs non canoniquesoccultismedivinationCertains lettrés entretiennent des relations privilégiées avec le pouvoir politique. On connaît relativement bien ceux qui servent dans les palais assyriens de Kalah et de Ninive aux viii e et vii e siècles, sous les règnes d’Assarhaddon (680-669) et d’Assurbanipal (668-631). Ce sont autant d’astrologues, d’aruspices, de médecins et de chantres. Leur titulature reflète, au moins en partie, le haut degré de qualification qui est le leur : chef des exorcistes du palais, chef des médecins, chef des scribes et astrologues, exorciste attaché à la personne du roi, etc.

pratiques savantespratique lettréecopie manuscrite construction des savoirstraditionencyclopédisme construction des savoirspolitique des savoirsgestionprofessionnalisationcarrière acteurs de savoirstatutdisciple acteurs de savoirstatutmaîtreAu premier rang de ces hauts personnages figurent les ummânu, les « maîtres ». Ce sont des hommes qui sont arrivés au sommet de leur carrière, qui ont élèves et disciples, dont les paroles et l’enseignement font référence. Ils peuvent avoir sous leurs ordres d’autres lettrés. Ils passent eux-mêmes une grande partie de leur existence à composer, à écrire et à copier des ouvrages. Leur culture est encyclopédique. C’est pour toutes ces raisons que les monarques les prennent à leur service ; ils en sont, à la fois, les conseillers privés, les chapelains, les précepteurs et les directeurs de conscience.

construction des savoirspolitique des savoirsrégime politiquemonarchieUne tradition solidement établie voit en eux les successeurs des sept sages antédiluviens, les apkallu, qui apportèrent la civilisation à l’humanité. Le plus connu et le premier d’entre eux est Adapa-Uana, l’Oannès de Bérose8. En l’état des sources, la présence d’un apkalluou d’un ummânu auprès d’un monarque n’est pas vérifiée antérieurement au règne de Hammurabi de Babylone (1792-1750). On peut douter, en effet, de l’historicité d’autres noms associés par des traditions confuses à des souverains du IIIe et du début du IIe millénaire 9.

construction des savoirstraditionsource inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l'informationlisteLes noms de certains ummânu peuvent aller jusqu’à figurer dans des listes royales. Une liste synchronique égrène, dans l’ordre chronologique, les noms des rois d’Assyrie et de Babylonie, depuis le règne d’Êrishu Ier (datation non assurée) jusqu’à celui d’Assurbanipal en Assyrie, depuis celui de Sumu-lâ-El (1880-1845) jusqu’à celui de Kandalânu (647-627) en Babylonie. À partir du xi e siècle, elle associe aux noms des souverains ceux des sages qui en sont les maîtres et les conseillers. Étant donné l’état fragmentaire de la source, seuls les noms de quelques-uns d’entre eux nous sont parvenus, ainsi Qaliyâ, ummânu auprès du roi de Babylone Shamashmudammiq (?-900), Gabbu-ilâni-êresh auprès des rois assyriens Tukultî-Ninurta II (890-884) et Assurnasirpal II (883-859), […]-haia auprès de Salmanasar III (858-824), Nabûapla-iddina, Bêl-upahhir et Kalbu auprès de Sennachérib (704-681), Nabû-zêru-lêshir et Issâr-shumu-êresh auprès d’Assarhaddon, le second exerçant cette même fonction auprès d’Assurbanipal 10. D’autres sources permettent de compléter cette liste : Nabû-shallimshunu est ummânu auprès de Sargon II (721-705)11, Aba-Enlil-dâri, beaucoup plus connu sous son nom araméen Ahiqar, auprès d’Assarhaddon 12.

Tablette babylonienne indiquant le rituel
            des sacrifices quotidiens du temps d’Anu à Uruk, découverte à
            Warka, période séleucide et parthe, vers 300 av.-200 apr. J.-C.
            Argile, 22 x 10 cm, Paris, musée du Louvre.
Figure 4. Tablette babylonienne indiquant le rituel des sacrifices quotidiens du temps d’Anu à Uruk, découverte à Warka, période séleucide et parthe, vers 300 av.-200 apr. J.-C. Argile, 22 x 10 cm, Paris, musée du Louvre.

construction des savoirstraditiongénéalogie acteurs de savoirstatutéruditPour autant que l’on puisse savoir, les lettrés qui entourent le roi appartiennent à de grandes familles de scribes. On peut retracer partiellement le tableau généalogique de l’une de ces familles, celle de Gabbu-ilâni-êresh, originaire de la ville de Kalah et dont le nom figure dans la liste royale évoquée précédemment.

Tableau nº 4 : la famille de
            Gabbu-ilâni-êresh
Figure 5. Tableau nº 4 : la famille de Gabbu-ilâni-êresh

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptiontablette construction des savoirstraditionfondation acteurs de savoirprofessionscribeTous les membres du lignage s’entendent pour faire référence à Gabbu-ilâni-êresh 13, lequel en fait donc figure de fondateur. Excepté son titre de chef des scribes (et des astrologues) du palais et ses fonctions d’ummânu sous deux règnes successifs, on ignore tout de lui. Il en est de même de son fils, Marduk-shumu-iqîsha, et de Inurta-ubal-lissu, l’un de ses descendants, si ce n’est qu’ils sont scribes, le second résidant dans la ville d’Assur où il copie, à l’époque de Sargon II, une tablette contenant des dictons.

Nabû-zuqup-kênu, le chef des scribes du palais, est actif à Kalah et à Ninive sous les règnes de Sargonchérib. On possède de sa main un grand nombre de copies de textes variés, principalement des rituels, des textes astrologiques dont plusieurs chapitres du grand manuel d’astrologie Enûma Anu Enlil [Lorsque Anu et Enlil], et leurs commentaires, enfin des textes divinatoires dont des traités d’extispicine. Il est surtout réputé pour avoir copié et intégré à la trame de l’Épopée de Gilgamesh, dont elle constitue désormais la douzième et ultime tablette, la version akkadienne d’un vieux récit sumérien qui concerne ce héros et que l’on a coutume de désigner sous le titre Gilgamesh, Enkidu et l’enfer. On ne sait s’il en est lui-même le traducteur et, du reste, il ne s’intéresse qu’à la seconde partie de ce récit, celle qui met en scène la rencontre entre les deux héros, Gilgamesh et Enkidu, le roi d’Uruk ayant obtenu le privilège de rencontrer son défunt ami, lequel peut lui révéler le sort qui est réservé aux morts dans le monde infernal.

pratiques savantespratique rituelleIl accomplit ce travail alors que l’Assyrie traverse une crise importante. Le roi Sargon II vient de mourir dans des circonstances troubles, en Anatolie, le camp de l’armée ayant été pris d’assaut, de nuit ; son cadavre, égaré, demeure sans sépulture, un fait inconcevable pour tout Assyrien que cette fin ignominieuse bouleverse. Sennachérib, le fils et successeur de Sargon, interrogera les dieux sans relâche afin de connaître la faute qu’aurait pu commettre son père pour mériter un sort aussi funeste. C’est donc dans ce contexte, très précisément le 27e jour du mois de Dumuzi de l’an 705, peu de temps après la mort de Sargon et une quinzaine de jours avant l’avènement de Sennachérib, le 12e jour du mois d’Ab de la même année, qu’il effectue sa copie comme une contribution à la réflexion sur l’événement– Gilgamesh ne pose-t-il pas à son ami la question qui demeure sur toutes les lèvres : quel sort est réservé, en enfer, à un mort sans sépulture ? En outre, le 27e jour de Dumuzi est le jour où, selon les conceptions des Assyriens, le dieu homonyme, ce dieu qui meurt et ressuscite annuellement, est libéré des Enfers et a la faculté de remonter sur terre pour une brève période. Or, ce jour voit l’accomplissement d’un rituel au moyen duquel les esprits de tous les morts sans sépulture sont apaisés14.

À la fin de sa vie, très précisément le 22 janvier 682, alors qu’il semble avoir abandonné toute activité, l’essentiel de sa production datant des années 716-704, et qu’il est presque aveugle, il copie une tablette mathématique pour l’éducation de son petit-fils Issar-shumu-êresh, preuve de l’intérêt qu’il porte à la transmission des connaissances au sein de sa propre famille. Le colophon en est émouvant qui dit : « Pour l’éducation d’Issar-shumu-êresh, mon (petit)-fils ; depuis ses dix-huit mois, j’abusais de ma vue, je vérifiais rapidement et collationnais15. »

pratiques savantespratique rituelle construction des savoirstraditiongénéalogie construction des savoirspolitique des savoirsgestionprofessionnalisationcarrièreSes deux fils font de brillantes carrières. Le premier, Nabû-zêrulêshir, est chef des scribes et ummânu d’Assarhaddon qu’il seconde de ses conseils, notamment pour l’accomplissement du rituel du substitut royal. Cette institution est destinée à préserver la vie du souverain lorsque celui-ci est surnaturellement condamné, sa vie étant en jeu sur le plan divinatoire, par exemple lors d’une éclipse. Elle consiste à le remplacer par un substitut contre lequel le destin s’acharnera. Le danger passé, le substitut est mis à mort.

espaces savantslieubibliothèqueLe second, Adad-shumu-usur, gravit rapidement les échelons d’une brillante carrière et devient l’exorciste du roi Assarhaddon et le chef des exorcistes du palais. C’est un esprit encyclopédique ; il possède à Kalah une bibliothèque héritée de sa famille, mais où figurent aussi nombre de copies exécutées de sa main. Cette bibliothèque sera intégrée à celle du roi Assurbanipal, dans son palais de Ninive 16.

Ce conseiller très écouté intervient dans de nombreuses affaires d’État de la plus haute importance, tout particulièrement dans la difficile question de la succession au trône qui se pose avec acuité après la mort prématurée de l’héritier désigné. Le monarque s’ouvre à lui concernant le choix du nouvel élu17. Ayant pris la décision d’organiser sa succession en partageant ses États entre deux de ses fils, l’un régnant à Ninive, l’autre à Babylone, le second étant soumis à l’autorité du premier, et dérogeant avec les usages et l’ordre de primogéniture, Assarhaddon destine le puîné, Assurbanipal, au trône de Ninive, et l’aîné, Shamash-shum-ukîn (667-648), à celui de Babylone. On sait les effets dévastateurs qu’entraînera ce choix que le fidèle conseiller tente, pour l’heure et non sans peine, en serviteur dévoué, de justifier18 :

Ce qui n’avait pas été fait au ciel, le roi, mon seigneur, en personne, l’a réalisé sur terre et nous l’a donné à voir. Tu as ceint l’un de tes fils d’un diadème et tu lui as attribué la royauté sur l’Assyrie. Tu as mis ton fils aîné dans la position d’exercer la royauté à Babylone. Tu as disposé le premier à ta droite, le second à ta gauche.

Bref, on comprend que le monarque a placé son fils aîné à sa droite, son fils cadet à sa gauche, et que, lui-même se tenant face à l’est, la droite indique le sud et Babylone, la gauche le nord et Ninive. L’ordre du monde, celui du protocole palatial comme celui de l’univers, semble donc respecté. Il n’empêche, c’est quand même un fils puîné qui accède au pouvoir suprême19 !

Plus tard, il est en charge de l’éducation du nouveau prince et s’occupe de la santé des enfants royaux. Sa carrière prend fin sous Assurbanipal.

On ne dispose que de peu d’informations concernant les derniers membres de la famille. Issar-shumu-êresh est toujours chef des scribes, astrologue et ummânu, à la cour de Ninive sous Assarhaddon et Assurbanipal. Son frère Shumaju est un exorciste, mais on le sait souffrant, et il est présumé inapte à la tâche qu’il prétend accomplir ; il est toutefois recommandé à Assarhaddon pour servir le prince héritier. Quant à Urdu-Gula, son père étant contraint d’intervenir en sa faveur auprès du roi, on le devine en difficulté.

construction des savoirspolitique des savoirsreproduction sociale acteurs de savoircatégorie socialeélite acteurs de savoirstatutéruditLes lettrés qui fréquentent les grands de ce monde sont des excellences dans leurs disciplines. Armés de la multiplicité des savoirs spécialisés qui sont les leurs, ils sont les instruments pensants au service des monarques, leurs ministres, leurs secrétaires, leurs conseillers, ceux qui mettent en forme leurs missives et leurs déclarations solennelles, en un mot les intermédiaires entre eux et l’écrit. Dans le même temps, ils ont tendance à se muer en dignitaires héréditaires, car être un fils de famille aide grandement à l’accomplissement d’une carrière. Toutefois, les rois tiennent compte, aussi, de la compétence de chacun. En outre, nulle promotion ne met à l’abri de la disgrâce20. C’est dire assez que, malgré leur importance, ces lettrés ne sont pas, sauf exception, des personnages omnipotents, capables d’influencer la politique des souverains. L’arrogance, dont ils font preuve entre pairs, et l’humilité, voire la servilité qu’ils manifestent à l’égard des souverains font écho à la jalousie, à l’envie et à la rivalité qui les divisent.

construction des savoirstraditionOn pourrait prolonger sans fin la liste de ces exemples. Ceux que l’on vient d’évoquer suffisent à montrer que la transmission des savoirs se fait au sein de lignages de lettrés qui entendent, en outre, se réserver de manière héréditaire l’exercice des fonctions administratives ou religieuses auxquelles la détention de ces connaissances ouvre l’accès21. Pour ne citer qu’un cas extrême, un certain Pilsu-Dagân, un prêtre de Nergal, fait construire en sa ville d’Emar un temple en l’honneur de ce dieu et va jusqu’à réunir les anciens de la ville pour leur faire approuver au moyen d’un document écrit son dessein de voir sa propre progéniture y exercer la prêtrise « à jamais22 ».

D’autres lignages, d’autres fonctions

construction des savoirstraditiongénéalogie acteurs de savoirstatutfondateurOn peut, toutefois, s’interroger au sujet des fondateurs de ces lignées : appartiennent-ils eux-mêmes à des lignages de scribes ou sont-ils des hommes nouveaux ? Le conservatisme qui caractérise les sociétés mésopotamiennes conduit à privilégier la première hypothèse, les fondateurs de lignées se distinguant au sein d’un lignage par la réputation qu’ils acquièrent. Mais on ne peut douter, inversement, de la capacité de ces mêmes sociétés mésopotamiennes à se renouveler, au cours des siècles. Les sources, cependant, font défaut, qui permettraient d’en savoir davantage.

construction des savoirstraditioncontinuité typologie des savoirssavoirs non canoniquesoccultismeastrologieConsidérons un court instant le cas de Bël-ushëzib 23, un astrologue réputé, très en faveur sous le règne d’Assarhaddon et dont on ignore l’ascendance – il n’en souffle mot. Il a très tôt gagné la confiance du souverain qui le consulte sur des sujets délicats comme le recrutement de nouveaux lettrés ou des affaires militaires, à commencer par les campagnes contre les Mannéens ou les Cimmériens ; à l’occasion, il le met en garde contre une conspiration fomentée en Babylonie. Fin rhétoricien, Bël-ushëzib sait l’art de muer en signe favorable un présage qui ne l’est pas24. Ayant observé que la lune et le soleil étaient en opposition le 15e jour du mois, une figure réputée défavorable par les auteurs des traités, il retourne l’argument en déclarant que le caractère défavorable du signe concerne le pays agressé et non pas l’agresseur, en l’occurrence le pays des Mannéens qu’Assarhaddon s’apprête à investir. Il évoque, comme pour appuyer sa démonstration, un phénomène identique survenu l’année précédente et concernant la ville de Sidon. S’agit-il d’un homme nouveau ? Une lecture attentive des sources à son sujet montre qu’il n’en est rien, qu’il est un lettré babylonien établi à Ninive, mais probablement originaire de Nippur, tant est grand l’intérêt qu’il porte aux affaires de cette ville. Il semble être le seul non-Assyrien du cercle rapproché de savants gravitant autour du roi et il n’a nulle raison, dans ces circonstances, d’évoquer les noms de ses ancêtres.

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptiontablette espaces savantscirculationdiffusion inscription des savoirsécriture espaces savantslieuécoleCette continuité tient vraisemblablement à un trait spécifique de l’institution qui joue, dans l’enseignement et la transmission des savoirs, un rôle de première importance, l’école. S’il est indéniable que celle-ci connaît un développement considérable tout au long du IIIe millénaire, à mesure que se répand l’usage de l’écriture et même si les sources nous informent qu’au xxi e siècle le roi Shulgi d’Ur (2094-2047) fonde une école nommée éduba’a – terme communément traduit par « la maison des tablettes » –, dont le projet est d’enseigner aux jeunes scribes, avec les rudiments de l’écriture, ceux de l’environnement social, le respect de la hiérarchie, l’obéissance aux ordres et la gloire du souverain en l’état de la documentation –, il faut toutefois attendre les premiers siècles du IIe millénaire pour être en mesure d’identifier de véritables écoles. Elles ont été exhumées par les archéologues à Ur, Sippar et Nippur. Il s’agit, dans tous les cas, des demeures privées de lettrés25. Ce mode d’enseignement dans les maisons particulières des érudits est éminemment de nature à favoriser la transmission du savoir à l’intérieur de mêmes familles qui peuvent se perpétuer pendant plusieurs générations, le maître prodiguant son enseignement, de manière privilégiée, à ses propres enfants ou petits-enfants ainsi qu’à ceux de ses proches parents. L’éduba’a elle-même avait été imaginée et organisée, déjà, à l’image d’un groupe familial, avec le maître en guise de « père », adda éduba’a, les élèves en guise de « fils », dumu éduba’a, et la hiérarchie des scribes où l’on distinguait, selon le degré de progression dans le cursus des études, entre le « frère aîné », shesh-gal, et le « frère cadet », shesh-banda.

Tableau 5 : les descendants de Dâbibi
Figure 6. Tableau 5 : les descendants de Dâbibi
Tableau 6 : la famille de
            Sîn-leqe-unninn
Figure 7. Tableau 6 : la famille de Sîn-leqe-unninnî

acteurs de savoirprofessionscribeÀ partir de la fin du IIe millénaire et tout au long du Ier, une vogue va croissant en Babylonie selon laquelle des familles de scribes se réclament d’un ancêtre qui aurait vécu au cours du dernier tiers du IIe millénaire, à savoir à la fin de l’époque cassite, du nom de l’ethnie de la dynastie régnante à Babylone, et à l’époque d’Isin, du nom de la ville dont les élites sociales chassèrent les derniers rois cassites.

construction des savoirstraditionhéritageAinsi entre le xii e et le vi e siècle, ce ne sont pas moins d’une quarantaine d’individus, des scribes, des prêtres, un juge, des employés du cadastre, des administrateurs de temples, voire des gouverneurs de provinces, qui se disent les descendants d’un lettré du nom d’Arad-Éa 26. Parmi eux figure Marduk-zâkir-shumi, gouverneur de province sous le règne du roi de Babylone Marduk-apla-iddina Ier (1173-1160) et descendant d’Arad-Éa. Comme il exerce ses fonctions de gouverneur pendant la première moitié du xii e siècle, il est raisonnable d’admettre que son ancêtre vécut à la charnière des xiv e et xiii e siècles.

D’autres lettrés (cf. Tableau n o  5), certes moins nombreux, revendiquent pour ancêtre un certain Dâbibi 27, dont on peut raisonnablement penser qu’il vécut à la fin du IIe millénaire. Parmi eux figurent Kabti-ilî-Marduk, déjà évoqué, qui semble avoir vécu au ix e siècle, qui se dit son fils ou son descendant, ainsi que des lettrés d’Uruk, des scribes ou des administrateurs de l’Éanna, l’un des principaux temples de la ville, entre la fin du vii e siècle et le milieu du vi e siècle, soit les règnes de Nabopolassar (626-605), le fondateur de l’Empire néo-babylonien, et de Cyrus (538-530), le fondateur de l’Empire achéménide.

construction des savoirslangage et savoirsgenreépopée construction des savoirstraditiongénéalogieToujours à Uruk, plusieurs lignées de scribes et de lettrés se réclament de la postérité de Sîn-leqe-unninnî (cf. Tableau n o  6), l’auteur présumé de la version récente de l’Épopée de Gilgamesh et qui vécut à la fin du IIe millénaire. Les noms de quelques-uns de ses membres figurent dans des sources datées des règnes de Shamash-shuma-ukîn (667-648) et de Kandalânu (647-627), soit à la fin de l’Empire néo-assyrien ; ils exercent des fonctions administratives ou cultuelles de haut rang ou se satisfont de la profession de notaire. On en rencontre d’autres, plus tard, sous les empires néo-babylonien et achéménide. À l’époque séleucide, ils ne semblent plus avoir de responsabilités administratives et se cantonnent aux seules activités notariales et savantes. Le dernier membre connu de la famille exerce ses talents en 139 / 138, alors que le séleucide Démétrios II a perdu le contrôle de la Babylonie occupée par les Parthes de Mithridate Ier (171-138)28.

acteurs de savoirstatutérudit inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l'informationlisteD’autres lettrés, non moins d’une cinquantaine, choisissent pour ancêtre commun un certain Shumu-libshi, un Babylonien, chef des chantres de l’Ésagil, le temple de Marduk à Babylone. L’un de ses fils ou descendants, Shum-usur, est l’ummânu du roi de Babylone Marduk-zâkir-shumi Ier (854-819)29. Un autre membre de la même famille, mais dont le nom s’est perdu, est actif, déjà, sous le règne de Nabû-apla-iddina (887-855)30. Bien plus tard, au temps d’Assurbanipal, non plus en Babylonie mais en Assyrie, un scribe et chantre du nom de Nabû-zêru-iddina, lui-même fils d’Urdu-Aia, le chef des chantres du dieu Sîn à Harrân et le chef des chantres du roi, se dit à son tour son descendant et affirme copier des tablettes qui proviennent de sa bibliothèque31. Une liste administrative mentionne son nom parmi les savants actifs dans la bibliothèque de Ninive sous le règne d’Assarhaddon ou d’Assurbanipal 32. On peut raisonnablement postuler que Shumu-libshi vécut à la fin du IIe millénaire. La vogue babylonienne a donc gagné l’Assyrie.

Tableau nº 7 : la famille de
            Shumu-libshi
Figure 8. Tableau nº 7 : la famille de Shumu-libshi

construction des savoirsvalidationvérité inscription des savoirslivreédition acteurs de savoirstatutérudit inscription des savoirslivreéditionOn sait qu’à la fin de l’époque cassite et pendant la période d’Isin, dans les principaux domaines de la connaissance, les lettrés sont engagés dans un travail considérable de réécriture et de mise en forme des œuvres, des outils de travail et des manuels qui en expriment les principes et le contenu. On assiste, en effet, à cette époque, à un déferlement d’activités éditoriales, les ouvrages étant désormais présentés sous la forme de versions « agréées » ou « habilitées », en d’autres termes canonisées. Ce faisant, les érudits, chacun dans sa discipline, mobilisent au service de leur ambition – fonder une science qui se veut objective et rationnelle – un discours doté d’une logique scientifique et à travers lequel s’affirme la certitude de détenir le monopole de la vérité. Ce faisant, ils font également en sorte d’en être les dépositaires exclusifs.

acteurs de savoirstatutfondateurOr, les acteurs de ce vaste programme acquièrent révérence, respect et notoriété. Leurs écrits vont servir de référence à des générations de lettrés pendant plus d’un millénaire, et ceux-ci manifesteront le respect et l’admiration qu’ils leur portent en les choisissant pour ancêtres. Ces acteurs ont pour noms Sîn-leqe-unninnî, déjà évoqué, Saggil-kênam-ubbib, l’auteur de la Théodicée babylonienne, Hunzu’u, Arkât-ilî-damqâ ou Ékur-zakir ; certains portent plus simplement un nom de métier, comme ce Kuri dont le nom signifie « pasteur » en langue cassite.

L’un d’eux, Ésagil-kîn-apli, un maître exorciste, actif sous le règne d’Adad-apla-iddina (1068-1047) de Babylone, a beaucoup œuvré à la mise en forme de traités médicaux, de manuels divinatoires et d’ouvrages d’exorcisme. Il présente ainsi son projet éditorial :

pratiques savantespratique discursiverécitationÀ propos de ce qui, depuis des temps immémoriaux, n’avait pas bénéficié d’une édition autorisée, conformément à des trames obscures33, dépourvues de duplicats, sous le règne d’Adad-apla-iddina, roi de Babylone, afin d’en permettre à nouveau l’étude, Ésagil-kîn-apli, […], citoyen éminent de Borsippa, le maître dans les pays de Sumer et d’Akkad, […], délibéra en son for intérieur et produisit la version autorisée de la série des symptômes cliniques, du début à la fin, et l’établit pour l’enseignement. Fais attention ! Prends garde ! Ne néglige pas ton savoir ! Celui qui ne doit pas avoir accès au savoir ne doit pas réciter à haute voix la série des symptômes cliniques, il ne doit pas davantage réciter à haute voix la série physiognomonique ! La série des symptômes cliniques concerne toutes maladies et toutes formes de détresse ; la physiognomonie concerne les formes extérieures et les apparences (qui président) au destin de l’homme qu’Éa et Asalluhi ont conçu au ciel34.

acteurs de savoirstatutérudit construction des savoirséducationformationMalgré son extrême concision, le passage contient une somme d’informations considérable. L’auteur commence par souligner l’absence, en son temps, d’édition digne de ce nom des ouvrages indispensables à la bonne formation d’un lettré35. Dans un deuxième temps, non sans avoir rappelé que leur contenu relève du secret, il insiste sur l’importance de son propre travail éditorial.

espaces savantslieubibliothèque construction des savoirstraditionsourceLa renommée d’Ésagil-kîn-apli est grande. On a retrouvé, en effet, dans diverses villes de Babylonie et d’Assyrie, Sippar, Uruk, Babylone, Ninive et Assur (pour cette dernière, dans la demeure de Kisir-Nabû), plusieurs exemplaires d’une bibliographie réunissant les titres des ouvrages dont l’étude est jugée indispensable à la formation d’un exorciste et dont les dates s’échelonnent depuis l’époque néo-assyrienne jusqu’à l’époque séleucide 36 ; or, la première partie de cette liste mentionne des œuvres qu’il avait réunies en son temps à des fins d’enseignement et qu’il possédait dans sa bibliothèque personnelle, pour son usage propre et celui de ses élèves.

construction des savoirslangage et savoirsgenremythe espaces savantslieuatelier acteurs de savoirstatutfondateur acteurs de savoirprofessionscribeOn peut légitimement douter de la véracité des assertions de ces scribes qui revendiquent pour ancêtre commun un lettré de la fin du IIe millénaire. Une telle continuité, la succession, de père en fils, au sein des mêmes lignées, pendant près d’un millénaire, fait, à elle seule, naître la suspicion. Une histoire mythique, nécessairement, est à l’œuvre ici, et l’on pense plus à des familles fictives qu’à des familles réelles. Soit dit en passant, les descendants de Sîn-leqe-unninnî sont souvent des chantres, ceux d’Ékur-zakir des exorcistes37. Les descendants connus de Kuri se répartissent entre les fonctions de scribes et de charpentiers38, ces derniers ayant rang de prêtres et exerçant leurs fonctions dans un lieu particulier, le bît mummi, un atelier où l’on fabrique et restaure les statues divines et qui est en même temps un lieu d’enseignement et de culture ; il s’agit d’un exemple de pratiques professionnelles d’atelier où travail manuel et connaissance érudite se conjuguent pour être efficaces.

acteurs de savoirstatutdisciple acteurs de savoirstatutsage construction des savoirstraditiongénéalogie construction des savoirséconomie des savoirsinnovationIl n’en reste pas moins que c’est le schéma idéal de la transmission du savoir au sein d’un même lignage qui se trouve affirmé avec toujours plus de force par cette pratique. Or, le témoignage d’Ésagil-kîn-apli semble indiquer que celle-ci n’est pas, à proprement parler, une innovation du Ier millénaire, mais qu’elle est bien antérieure : ne se dit-il pas lui-même le « fils » ou le « descendant », mâru, d’un certain Asalluhi-mansum qui fut « sage », apkallu, auprès du roi Hammurabi de Babylone ? Il est très vraisemblable, dans son cas, qu’il faille adopter, pour le terme mâru, non pas la traduction habituelle de « fils », de « petit-fils » ou de « descendant », mais celle, inédite à ce jour, quoique attestée en hébreu pour le terme bn, de « disciple » ou de « continuateur ». En pareille hypothèse, on découvre que les lignées de lettrés se définissent moins par un ancêtre dont elles descendent biologiquement que par la spécialité ou l’école que l’ancêtre a contribué à fonder.

construction des savoirstraditiontransmission construction des savoirstradition construction des savoirstraditiongénéalogie acteurs de savoirprofessionscribeSi la transmission du savoir se déroule, de manière privilégiée, au sein de familles de scribes qui peuvent perdurer pendant plusieurs siècles, les sources montrent qu’il faut entendre par familles des lignages aux ramifications multiples et qu’il doit exister, en outre, une forte proximité entre certaines d’entre elles, au moins celles qui résident dans une même ville. À Uruk, à l’époque séleucide, un jeune scribe peut étudier soit au sein de sa propre famille, auprès de son père ou de son oncle, soit auprès d’un membre éminent d’une autre lignée39. Antérieurement à ces exemples, à Emar, certains colophons établissent une nette différence entre un père et un maître : ainsi tel apprenti devin signale-t-il qu’il est le fils d’un devin renommé, mais l’élève d’un autre40. Par-delà ces constats élémentaires, on aimerait en savoir plus, il est vrai, sur les réseaux d’alliances ou d’échanges matrimoniaux ; mais, sur ce point, les sources sont muettes. On ne saurait exclure, enfin, du tableau que l’on vient de brosser à grands traits, l’image de familles fictives, des lettrés se réclamant, par tradition familiale, d’un même sage promu au rang d’ancêtre plus par fidélité à son enseignement que du fait d’une descendance biologique.

Notes
1.

Glassner, 2005, p. 483-485.

2.

Glassner, 2001a, p. 111-115.

3.

Lambert, 1998, p. 158-161.

4.

Hunger, 1968, p. 17.

5.

Fleming, 2000, p. 43-47.

6.

Hunger, 1968, nos 246 et 235

7.

Pedersén, 1986, p. 41-76.

8.

Reiner, 1961.

9.

Reiner, 1961, p. 10.

10.

Grayson, 1980, p. 119. Une seconde liste (p. 125) mentionne le nom de Nabû-bani au lieu de Nabû-apla-iddina.

11.

Sur ce personnage, voir Parpola, 1983, p. 449.

12.

Van Dijk, 1962, p. 45, l. 19-20.

13.

Sur l’ensemble des membres de cette famille, voir les notices biographiques in Parpola, 1998-.

14.

Frahm, 1999 et 2005.

15.

Parpola, 1983, p. 451, no 9.

16.

Sur cette bibliothèque, voir Glassner, 2001b, p. 221-224 ; Frame et George, 2005, p. 265-284.

17.

Parpola, 1993, no 187. Jean, 2004, suggère que le prince héritier, Sîn-nâdin-apli, fut empoisonné.

18.

Parpola, 1993, no 185, l. 5-13.

19.

Un texte juridique signale que les deux frères étaient jumeaux : Slanski, 2003, p. 104, n. 9. Quant à savoir si Assurbanipal et Shamash-shuma-ukîn sont intronisés la même année, les chroniques sont en désaccord sur ce point : Glassner, 2004, p. 202-203 et n. 19 ; le second monte sur le trône de Babylone au début de l’année suivant celle où fut intronisé Assurbanipal.

20.

Les exemples de telles disgrâces ne manquent pas. Elles sont souvent consécutives à des dénonciations calomnieuses ; tel scribe se plaint d’être maçon (Hunger, 1992, no 442), tel autre est jeté en prison et, de ce fait, cesse toute activité (Fales et Postgate, 1995, no 156, l. 8-13) ; etc.

21.

Voir, par exemple, Kümmel, 1979, passim.

22.

Arnaud, 1991, no 87.

23.

Parpola, 1998-, s.v.

24.

Parpola, 1993, no 112.

25.

Charpin, 1999, p. 217.

26.

Lambert, 1957.

27.

Kümmel, 1979, p. 128-129.

28.

Ce tableau est repris de Glassner, 2005, p. 503-504.

29.

Grayson, 1980, p. 124-25. Il est également l’auteur d’un acte juridique daté de ce même règne : Thureau-Dangin, 1919.

30.

Hunger, 1968, no 502 ; à restituer en Grayson, 1980, p. 125, l. 11.

31.

Hunger, 1968, nos 499, 500, 524.

32.

Fales et Postgate, 1992, no 1, rev. i 1.

33.

Autre traduction possible : « des fils emmêlés ».

34.

Finkel, 1988, p. 148-149.

35.

On dispose de textes divinatoires paléo-babyloniens qui sont autant de vestiges de traités ou de traités en cours d’écriture (Glassner, sous presse). Ces sources atypiques ne peuvent être classées ni comme tablettes scolaires ni comme tablettes de bibliothèque. C’est probablement à de tels documents qu’Ésagil-kîn-apli fait allusion.

36.

Geller, 2000, p. 242 et n. 9.

37.

Glassner, 2005, tableaux, p. 505-506.

38.

Kümmel, 1979, p. 23, 132, 157 et passim.

39.

Glassner, 2005, p. 492-493.

40.

Arnaud, 1987, p. 201, no 13.

Appendix A Bibliographie

  1. Arnaud, 1987 : Daniel Arnaud, Recherches au pays d’Aštata, in Emar , VI. Textes sumériens et accadiens, 4, Paris.
  2. Arnaud, 1991 : D. Arnaud, « Textes syriens de l’âge du bronze récent », Aula Orientalis, Suppl. 1, Barcelone.
  3. Charpin, 1999 : Dominique Charpin, « Écoles et éducation », art. « Sumer », in Supplément au « Dictionnaire de la Bible », fasc. 72, p. 215-226.
  4. Fales et Postgate, 1992 : Frederick Mario Fales et Nicholas Postgate, Imperial Administrative Records, I. State Archives of Assyria, VII, Helsinki.
  5. Fales et Postgate, 1995 : F. M. Fales et N. Postgate, Imperial Administrative Records, State Archives of Assyria, XI, Helsinki.
  6. Finkel, 1988 : Irving L. Finkel, « Adad-apla-iddina, Esagil-kîn-apli, and the Series SA.GIG », in E. Leichty et al. (éd.), A Scientific Humanist, Studies in Memory of Abraham Sachs, Philadelphie, p. 143-159.
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  10. Frame et George, 2005 : Grant Frame et Andrew R. George, « The Royal Libraries of Nineveh : New Evidence for King Ashurbanipal’s Tablet Collecting », Iraq, LXVII/I, p. 265-284.
  11. Geller, 2000 : Markham J. Geller, « Incipits and Rubrics », in A. R. George et I. L. Finkel (éd.), Wisdom, Gods and Literature, Studies in Assyriology in Honour of W. G. Lambert, Winona Lake, p. 225-258.
  12. Glassner, 2001a : Jean-Jacques Glassner, « Être auteur avant Homère en Mésopotamie ? », Diogène, 196, p. 111-118.
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  14. Glassner, 2004 : J.-J. Glassner, Mesopotamian Chronicles, Atlanta.
  15. Glassner, 2005 : J.-J. Glassner, « Des dieux, des scribes et des savants. Circulation des idées et transmission des écrits en Mésopotamie », Annales EHSS, 60, p. 483-506.
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  18. Hunger, 1968 : Hermann Hunger, Babylonische und assyrische Kolophone, Neukirchen.
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  20. Jean, 2004 : Charles Jean, « Le petit monde des exorcistes de Ninive », Iraq, LXVI, p. 77-81.
  21. Kümmel, 1979 : Hans Martin Kümmel, Familie, Beruf und Amt im spätbabylonischen Uruk, Berlin.
  22. Lambert, 1957 : Wilfred George Lambert, « Ancestors, Authors and Canonicity », Journal of Cuneiform Studies, 11, p. 1-14 et p. 112.
  23. Lambert, 1998 : W. G. Lambert, « The Qualifications of the Babylonian Diviners », in S. M. Maul (éd.), Festschrift für Rykle Borger zu seinem 65. Geburtstag, Groningue, p. 141-158.
  24. Parpola, 1983 : Simo Parpola, Letters from Assyrian Scholars to the Kings Esarhaddon and Assurbanipal, Neukirchen.
  25. Parpola, 1993 : S. Parpola, Letters from Assyrian and Babylonian Scholars, in State Archives of Assyria, X, Helsinki.
  26. Parpola, 1998- : S. Parpola (éd.), The Prosopography of the Neo-Assyrian Empire, Helsinki.
  27. Pedersén, 1986 : Olof Pedersén, Archives and Libraries in the City of Assur, II, Uppsala.
  28. Reiner, 1961 : Erica Reiner, « The Etiological Myth of the “Seven Sages” », Orientalia, 30, p. 1-11.
  29. Slanski, 2003 : Kathryn Slanski, The Babylonian Entitlement narûs (kudurrus). A Study in their Form and Function, Boston.
  30. Thureau-Dangin, 1919 : François Thureau-Dangin, « Un acte de donation de Marduk-zâkir-shumi », Revue d’assyriologie, 16, p. 117-156.
  31. Van Dijk, 1962 : Johannes J. A. Van Dijk, « Die Inschriftenfunde », in H. Lenzen (éd.), [Siebenter] vorläufiger Bericht über die von der deutschen Forschungsgemeinschaft in Uruk-Warka unternommenen Ausgrabungen, XVIII, Berlin, p. 39-62.