Corinne Bonnet

pratiques savantespratique lettréecorrespondanceLe 19 mars 1911, sur le point de quitter Bruxelles pour la Scandinavie, Franz Cumont écrit à la marquise Arconati Visconti* au sujet de la tournée de conférences d’où naîtra Astrologie et religion chez les Grecs et les Romains 1 :

Je cesse le 11 avril et voulais m’échapper aussitôt, fût-ce à la nage, du marais qu’est la Suède à la débâcle. Mais voici que Lund, l’autre université du pays, apprenant qu’Upsal [sic] s’est assuré le concours d’un ténor français, veut aussi avoir au moins une représentation de gala. Je leur offre le jeudi saint. Je ne sais si leurs scrupules luthériens leur permettront d’écouter le jour de la Cène un conférencier païen. En tout cas, moi je veux rentrer faire mes Pâques à Bruxelles 2.

Trois jours plus tôt, il évoquait le même événement dans une lettre à Martin Persson Nilsson :

acteurs de savoirstatutsavant espaces savantslieuuniversitéJe serais heureux de visiter en même temps qu’Upsale [sic] l’autre université suédoise et d’y entrer en relations personnelles avec un savant dont j’ai déjà appris à estimer les travaux3.

pratiques savantespratique intellectuelleconstitution de corpusLe rapprochement de ces deux passages suffit à suggérer la richesse et la difficulté de l’exploitation historique d’un corpus épistolaire : dialogue familier, mais rhétorique, espace de complicité et de réflexivité, pourtant soumis aux codes sociaux, où le vécu est subordonné aux réélaborations de la narration autobiographique et de la civilité. Les correspondances sont des productions fluides et changeantes, qui dynamisent les pratiques savantes et notre perception de la circulation des recherches et des connaissances.

Le statut des sources épistolaires

Franz Cumont : archéologie d’un réseau intellectuel

Esquisse biographique

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialeshistoirehistoire des religions Franz Cumont (1868-1947), antiquisant belge, pratique avec aisance toutes les disciplines philologico-historiques. Spécialiste d’histoire des religions – en particulier des religions dites « orientales » (le culte de Mithra notamment) et de leur diffusion dans le monde romain –, il l’est aussi d’histoire des sciences, notamment d’astrologie ancienne. Il est l’auteur d’une œuvre foisonnante, cohérente et originale, de laquelle se détachent: Les Religions orientales dans le paganisme romain (1906), Astrology and Religion among the Greeks and the Romans (1912), Études syriennes (1917), After Life in Roman Paganism (1922), Fouilles de Doura-Europos (1926), L’Égypte des astrologues (1937), Les Mages hellénisés (1938, avec Joseph Bidez*), Recherches sur le symbolisme funéraire (1942),Lux perpetua (1949, posthume).

typologie des savoirssavoirs non canoniquesoccultismeastrologie construction des savoirstraditiondoctrine construction des savoirsépistémologiecroyanceCumont s’interroge en particulier sur la diffusion des cultes dits « orientaux » et l’émergence de formes nouvelles de spiritualité entraînant, à ses yeux, l’anéantissement du paganisme romain et préparant le triomphe du christianisme, sur les rapports de l’homme avec les puissances célestes (le « déterminisme astral ») et sur les conceptions du destin après la mort – donc sur les doctrines (pré)scientifiques de représentation du cosmos véhiculées par le corpus astrologique. Enfin, de manière générale, il étudie l’impact de la rencontre entre les civilisations orientales et classiques à l’époque hellénistique et romaine dans les domaines les plus variés.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialessciences des textesphilologieDe son parcours académique, il nous suffit de rappeler quelques jalons. Après des études en philologie classique à l’Université de Gand, il parfait sa formation à Bonn, à Berlin et à Vienne, dans le berceau de l’Altertumswissenschaft 4. Cette étape sera fondamentale dans le tissage de ses réseaux épistolaires. Il fréquente ensuite l’École pratique des hautes études (iv e section), s’insérant ainsi dans l’horizon intellectuel français. Il devient professeur à l’Université de Gand en 1892, et le restera jusqu’en 1910-1911, lorsque, à la suite de péripéties politico-scientifiques, il quitte définitivement la vie académique. On lui reproche au fond d’avoir envisagé la diffusion des cultes orientaux et celle du christianisme comme des phénomènes historiques pratiquement analogues. En 1914, il quitte la Belgique et vivra entre Rome et Paris jusqu’à sa mort.

Figure 1. Expédition de Cumont dans le Pont, en 1900.
Expédition de Cumont dans le Pont,
                en 1900.

Homme de bibliothèque et de terrain, Cumont parcourt le Pont et la petite Arménie en 1900, la Syrie en 1907 et inaugure les fouilles de Doura-Europos en 1923-1924. Il voyage sans cesse5, à l’affût d’inscriptions, de statues et de manuscrits qui alimenteront les musées belges autant que sa propre production scientifique.

acteurs de savoirstatutmaîtreIl n’a pas eu véritablement d’élèves, mais a joué le rôle de maître auprès de toute une génération de membres de l’Institut historique belge de Rome (De Ruyt, Lameere, etc.), et surtout au sein de l’École française de Rome, de 1920 jusqu’à sa mort (Gagé, Marrou, Boyancé, Seston, etc.).

Le fonds Cumont

Le savant Cumont a légué à l’Academia Belgica de Rome sa bibliothèque, le fonds des lettres qu’il avait reçues6, ainsi qu’une quinzaine de caisses d’archives (photos, fiches bibliographiques, manuscrits, ébauches, dossiers, etc.).

construction des savoirstraditionarchivage pratiques savantespratique lettréecorrespondanceIl s’agit d’une correspondance essentiellement passive, riche de plus de douze mille documents, reçus entre 1887 et 1947 : on y parle à Cumont, de Cumont, mais ce n’est pas lui qui s’exprime, excepté dans une trentaine de brouillons ou de copies autographes de lettres. Quatre langues principales (français, allemand, italien, anglais) sont employées. Les lettres, en grande majorité, sont manuscrites et émanent de plusieurs centaines de correspondants et d’institutions. La fréquence des lettres par année, par correspondant, par pays est très variable, bien qu’il y ait des tendances significatives. Trois mille lettres autographes de Cumont ont été repérées dans d’autres fonds d’archives, ce qui permet, dans certains cas privilégiés, de reconstituer un dialogue.

Pris dans son ensemble, c’est un corpus hautement représentatif du monde intellectuel de la fin du xix e et de la première moitié du xx e siècle. Il tient lieu d’observatoire, de clé donnant accès à des pratiques et à des logiques scientifiques et sociales qui transcendent la personne de Cumont. L’horizon biographique s’ouvre sur la connaissance des réseaux de savants. L’individu éclaire le collectif et réciproquement. Ce va-et-vient s’opère à plusieurs niveaux : entre un individu et un groupe, un sujet et un objet d’étude, un texte et un contexte, des lettres et des œuvres, le passé étudié et le présent vécu.

Les lettres, des sources au statut particulier

Les lettres, à mi-chemin entre le privé et le public, entre l’horizon scientifique et l’horizon affectif, entre le dialogue d’individu à individu et le chœur de la communauté scientifique, constituent un témoignage essentiel sur l’atelier du savant. Elles gardent les traces du déroulement d’une activité intellectuelle dont le livre ne fige qu’une étape. Si le livre est le produit d’un échafaudage conceptuel et factuel, à une ou plusieurs voix, la correspondance pourrait être comme l’archive de sa genèse.

espaces savantscirculationréseauLes savants lèguent rarement leurs lettres privées, et les échanges professionnels font peu de place à la dimension personnelle, sinon à travers quelques thèmes très codés, comme la santé, la famille ou encore les analyses politiques, soumis, en outre, au filtre de la civilité. Toutefois, l’interaction et l’empathie entre le sujet savant et son objet de recherche sont l’un des fondements mêmes de l’étude des correspondances scientifiques dans la perspective de l’intertextualité interne (entre les lettres) et externe (entre les lettres et les travaux). La démarche historiographique se déploie, dans un mouvement analogique de va-et-vient, entre le temps vécu du savant et le temps historique qu’il étudie. Le cabinet du savant devient le centre géométrique d’un réseau complexe d’interférences qui se manifeste dans les écrits, les lettres et les publications.

pratiques savantespratique lettréepublicationVéhicule privilégié de la subjectivité savante, les lettres ne reflètent pas, de manière transparente, l’ego de l’historien. Certes, dans les lettres, le sujet écrit à la première personne – ce qui est rarement le cas dans les publications scientifiques –, mais il ne s’y livre pas pour autant sans masque. Le registre est celui, subtil, de l’autoreprésentation. Le passage à l’écrit suppose une distanciation et une élaboration dans le cadre d’une communication avec des interlocuteurs précis dont les « horizons d’attente » sont pris en compte. On observe, en somme, des phénomènes de mimétisme épistolaire, plus ou moins conscients : on écrit ce que l’on imagine que le destinataire a envie de lire. C’est un ego en relation qui transparaît dans les lettres, et seule la mise en série permet d’évaluer les modulations microscopiques du discours que peuvent révéler le choix d’un mot ou d’une expression, un en-tête, une adresse, une formule de salutation. La lettre est un « lieu de rencontre privilégié, au double plan symbolique et matériel, de l’individu et de la société7 », un palimpseste de la vie intellectuelle.

Ce corpus ouvre trois grandes perspectives.

espaces savantscirculationréseau1) La mise en évidence du rôle des correspondances dans la constitution de réseaux d’échanges scientifiques et dans les processus d’interaction entre antiquisants et spécialistes d’aires culturelles et de périodes différentes conduit à explorer la dynamique géographique et culturelle de la communication épistolaire.

construction des savoirsépistémologieinterdisciplinarité pratiques savantespratique lettréepublication2) En étudiant la manière dont les « territoires intellectuels » débouchent sur des chantiers historiographiques, des lieux de connaissance et de savoir structurés autour de collectifs de savants, on observe la façon dont les réseaux favorisent la production livresque et en déterminent les conditions matérielles et intellectuelles. En mettant l’accent sur l’interdisciplinarité et le comparatisme, on considère les correspondances comme des espaces de confrontation et de dialogue, mais aussi de renforcement des identités spécifiques.

acteurs de savoirmodes d’interactionsociabilité3) L’attention accordée à la sociabilité et à la civilité savantes met en lumière les postures et les pratiques qui favorisent les échanges et alimentent la cohésion du monde académique, au niveau national et international.

Cartographier une correspondance ou une pensée nomade

La reconstruction et l’analyse des réseaux intellectuels révèlent des « territoires épistolaires » dont la fluidité défie le travail de l’historien. Chaque savant s’insère, en effet, dans différents réseaux et tisse une trame de relations scientifiques, qui se rétrécit ou s’élargit en fonction des intérêts ponctuels, des affinités personnelles, du contexte politique et culturel, des degrés d’éloignement géographique. De l’assemblage de ces réseaux naît le concept idéal et consensuel de la République des lettres, un corps savant animé du désir de partager le savoir, de communiquer par le biais du « commerce savant ».

Cumont, un savant belge, entre l’Allemagne et la France

construction des savoirslangage et savoirslangueallemand construction des savoirspolitique des savoirsguerre construction des savoirstraditionhybridationÀ l’image de la Belgique, attirée à la fois par la culture française et par la culture germanique, Cumont affiche une identité scientifique hybride. Fortement marqué par la Bildung universitaire allemande, il s’insère vigoureusement et durablement dans les réseaux savants de l’Altertumswissenschaft, au point que Hermann Diels*, à plusieurs reprises, s’efforce de lui faire choisir l’Allemagne comme patrie professionnelle. Mais Cumont n’entend pas « apporter des chouettes à Athènes » et repousse, par conséquent, délicatement l’idée d’être l’Iolaos, c’est-à-dire l’assistant privilégié, de l’éditeur des « antésocratiques8 », malgré l’affection profonde qu’il éprouve à son égard. L’Allemagne représente néanmoins, en particulier avant la guerre de 1914-1918, le moule qui a façonné sa personnalité de savant. Les lettres en langue allemande représentent 1 652 documents, sur un total de 12 000 lettres environ, soit un peu plus de 13 % de l’ensemble, dont une très large majorité (64 %) jusqu’en 1918, et seulement 36 % après la guerre9. Après 1918, les échanges de Cumont avec l’Allemagne ont pratiquement diminué de moitié. C’est dire combien la coupure, sur laquelle nous reviendrons, fut profonde. Il en va de même pour la Seconde Guerre mondiale, avec seulement 39 lettres allemandes entre 1940 et la mort de Cumont ; en revanche, on ne constate aucun ralentissement durant la période 1933-1939 : rien qui pourrait faire songer à un « boycottage » de la science allemande sous le national-socialisme.

construction des savoirslangage et savoirslanguefrançaisLes rapports avec le monde francophone, Belgique et France, dominent naturellement: plus de 10 000 lettres en langue française10, soit plus de 70 % du corpus, avec une répartition pratiquement égale avant et après 1914-1918. La part de la Belgique n’est pas loin d’égaler celle de la France, avec quelques correspondants quantitativement et qualitativement essentiels, comme Joseph Bidez, Charles Michel*, Léon Parmentier* ou Henri Pirenne*. La Belgique est davantage présente avant la guerre, lorsque Cumont y travaille, tandis que, à l’inverse, l’Italie est nettement mieux représentée après 1914 (environ 80 % du total des lettres italiennes), quand Cumont s’y fixe, ce qui indique clairement une reconfiguration de ses circuits d’échange scientifique, marquée par un recul de l’Allemagne et une importance nouvelle de l’Italie. Près de 1 800 lettres sont adressées à Cumont de Paris, 1000 de Bruxelles et 1000 de Rome, durant soixante ans.

construction des savoirslangage et savoirslangueanglaisLe monde anglophone, îles Britanniques et États-Unis, représente une part non négligeable, avec 1 118 lettres. Le réseau anglais de Cumont se met en place très tôt, à partir de ses Hibbert Lectures d’Oxford en 1906, tandis que les contacts américains remontent pour la plupart à ses deux tournées de conférences, en 1911 et en 1921.

Ces données n’épuisent pas l’approche d’une personnalité scientifique : elles l’éclairent, l’enrichissent, la dynamisent et rendent compte de la dimension collective et sociale de la vie intellectuelle.

À propos des recherches de Cumont dans les grimoires astrologiques, textes singuliers et originaux mais souvent décourageants, il écrit à Franz Boll*, son compagnon d’aventure, en 1924 : « Les philologues sont comme des chiens qui, lorsque l’un d’eux a pissé dans un coin, vont tous y flairer11 ! »

1887-19131914-19181919-1947
Lettres en français49464214750
Lettres en allemand104317592
Lettres en anglais40028690
Lettres en italien14640547

La logistique de la distance : guerre et paix en version épistolaire

matérialité des savoirsinstrumentinstrument de communicationÀ l’époque de Cumont, les lettres voyagent très rapidement. En vingt-quatre heures, une missive atteint Berlin, et le lendemain la réponse arrive à Bruxelles. Dans les cas d’urgence ou d’événements particulièrement solennels, on recourt au télégraphe. Diels annonce ainsi à Cumont son élection à l’Académie de Berlin – le 28 avril 1911 : « Correspondent unsrer Akademie gewehlt gratuliere Diels [Élu correspondant de notre Académie, félicitations. Diels]12 » –, tandis qu’un autre télégramme, envoyé par Mikhaïl Rostovtzeff* et Clark Hopkins*, lui parvient de Doura pour lui annoncer la découverte du mithreum (ou mithraeum) – le 10 février 1934 : « Mithrée peint découvert près votre tente, venez13. »

construction des savoirstraditiondestruction espaces savantslieubureauLe courrier postal est alors un moyen de communication très sûr, puisqu’on lui confie non seulement des photos, des collations de manuscrits, des textes originaux à publier, mais aussi des livres prêtés par des bibliothèques, y compris des manuscrits précieux. On se souvient de l’incendie du bureau de Mommsen (en 1880) qui provoqua la perte d’un manuscrit viennois et l’endommagement d’un autre de Heidelberg. Cumont n’hésite cependant pas à faire circuler des manuscrits de la bibliothèque de Gand et à confier à la poste des documents de grande valeur ; la mise en place d’un réseau de correspondance pour ses recherches astrologiques suppose un échange incessant de collations de manuscrits, de photos (parfois faites en cachette dans les bibliothèques !) et aussi d’épreuves.

construction des savoirspolitique des savoirsguerreLa guerre fait irruption dans le quotidien des savants avec violence, provoquant des interruptions dramatiques, inévitables sur le plan logistique et moral. Le dossier Cumont éclaire tout particulièrement la Première Guerre mondiale. Fils de l’Altertumswissenschaft, Cumont met en place un réseau épistolaire germanique qui ne cesse de croître jusqu’en 1914. Sa participation aux grands projets scientifiques allemands – Realenzyklopädie d’August Friedrich von Pauly et Georg Wissowa et le Lexikon der Mythologie de Wilhelm Heinrich Roscher 14 – montre à quel point il était inséré dans ce milieu scientifique ; il entre à l’Académie de Berlin, collabore intensément avec Franz Boll et Wilhelm Kroll* autour du Corpus codicum astrologorum graecorum et prépare l’édition de Julien pour la collection Teubner, en collaboration avec J. Bidez. La guerre déchire le tissu des échanges ; elle est ressentie comme une catastrophe pour la coopération scientifique15. Tous les correspondants allemands deviennent subitement silencieux, à l’exception de Boll et de Kroll qui se manifestent encore au printemps de 1915. L’incompréhension est alors si forte que le dialogue devient impossible :

espaces savantslieucongrès acteurs de savoirémotiontristesseNe parlons pas de cette guerre destructrice : nous ne pouvons juger de même ni ses causes, ni ses effets. Mais parmi toutes les calamités qui désolent l’Europe et la dévasteront encore durant de longs mois, il en est une que nous considérons certainement avec la même tristesse. La res publica litterarum a été déchirée lorsque le concert des nations a été rompu. Il sera difficile – beaucoup plus difficile qu’après 1870 – aux savants des divers pays de collaborer à des œuvres communes, aux congrès de se réunir, aux académies d’unir leurs efforts. Et cependant la science, comme la religion, est et doit être internationale16.

Entre 1914 et 1918, la géographie épistolaire change – les réseaux français, belges et anglais se rapprochent –, de même que la tonalité des correspondances : on exalte l’héroïque Belgique, on cherche la consolation dans la science. Parfois, la mort au combat interrompt une correspondance, comme c’est le cas pour Jean de Mot* ou Pierre Boudreaux*. D’autres savants se taisent momentanément, comme Henri Pirenne, fait prisonnier par les Allemands et interné dans un camp où il côtoie Henri Marouzeau 17. Les cartes se redistribuent, les territoires se rétrécissent et se figent. La science, convoquée de part et d’autre pour relayer le crépitement des canons, semble être l’otage de la guerre18.

La reprise ne se fait qu’en 1920-1921. Ceux pour qui, à l’instar de Renan, l’« Allemagne avait été une maîtresse19 » jettent un œil critique sur la science allemande et son attitude hégémonique. Il s’agit désormais de prendre ses distances, alors que les correspondances servent théoriquement à les abolir.

acteurs de savoirmodes d’interactioncollaborationEn août 1920, le fidèle collaborateur, Franz Boll, se manifeste et s’efforce de clarifier ses positions, mais Cumont coupe court :

J’ai lu votre lettre ouverte et je comprends l’émotion qui l’a inspirée, mais j’évitais de vous parler de questions politiques parce que je suis convaincu que nous devions être fatalement très loin l’un de l’autre sur ce terrain. Une discussion même serait impossible parce que la divergence de vues porte non sur l’appréciation des faits, mais sur l’existence même de ces faits. […] Mais à quoi bon revenir sur un passé qui appartient à l’histoire. Les événements marchent si vite que ce sont déjà d’autres soucis qui nous inquiètent. La folie criminelle de cette guerre a été le suicide de la vieille Europe. […] Dans la crise que nous traversons, efforçons-nous de sauver ce qu’on pourra de nos études20.

Le vieux maître Diels, si proche de Cumont jusqu’en 1914, demande à Boll de jouer les « démineurs »: le dialogue reprend alors, affectueux et plein de compassion pour un homme âgé et affaibli, qui a perdu sa femme et qui mourra deux ans plus tard21. Parallèlement, Pirenne, sorti de prison et rentré triomphalement en Belgique, raconte sa libération et entame une réflexion critique portant sur « ce que nous devons désapprendre de l’Allemagne 22 ». Cumont et Bidez écrivent à Benedictus Gotthelf Teubner pour racheter les droits de leur édition de Julien, qu’il est désormais inconcevable de publier en Allemagne et qui paraîtra, en France, aux éditions des Belles Lettres.

Le traumatisme a été violent, mais la coopération scientifique reprend, jusqu’au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate – conflit dont les signes avant-coureurs sont également perceptibles depuis l’observatoire cumontien. Elias Bickerman* quitte l’Allemagne et demande à Cumont de l’aider à s’insérer dans le monde académique français23 ; Stefan Weinstock* fuit également et se réfugie à Oxford, soutenu financièrement par Cumont ; une jeune savante italienne d’origine juive fait état de discriminations à son égard : le monde est en train de changer, et les effets de ces changements sur la science sont inévitables. Les réseaux scientifiques subissent les répercussions des événements politiques, et les savants écrivent, publient, réfléchissent pour défendre la culture. Cumont l’explicite dans les préfaces de ses livres parus durant les deux guerres. Lux perpetua, son dernier ouvrage, paru à titre posthume en 1949, est ainsi un enfant de la guerre et de la vieillesse. Synthèse d’une vie de recherche, interrogation face à la mort dans une époque crépusculaire, ce volume fut, en bonne partie, rédigé à ChâtelguyonCumont s’était retiré pendant la guerre et où les épreuves d’imprimerie tardaient à lui parvenir. Sa correspondance permet de suivre, presque au jour le jour, cette lutte contre le temps et les adversités : « J’ai maintenant l’espoir – que j’avais perdu – de voir achever ce livre dont la composition se poursuit, avant d’avoir quitté ce monde24. »

Des « territoires épistolaires » aux chantiers historiographiques

L’internationale des astrologues

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialeshistoirehistoire des sciences typologie des savoirssavoirs non canoniquesoccultismeastrologieDès 1892, Cumont entre en contact avec Alessandro Olivieri*, qui travaille sur les manuscrits astrologiques de la Bibliothèque laurentienne (Florence), tandis que Mithra, dont le corpus est publié entre 1894 et 1899, le conduit dans le dédale des voyages célestes des initiés. Très rapidement, Cumont identifie là un filon d’enquête original et prometteur, quoique ascétique, qui ne peut se concevoir qu’au titre d’une entreprise collective. Cumont se prête volontiers à de tels projets. Dans les mêmes années, il s’était rendu disponible pour participer au recueil des inscriptions chrétiennes grecques d’Asie Mineure, sous la direction de Louis Duchesne*, avec le patronage de l’École française d’Athènes dirigée par Théophile Homolle, mais le projet n’eut pas de suite. En 1896-1897, il confie son projet en gestation à Hermann Usener*, dont il fut l’élève à Bonn et dont les compétences en matière d’histoire des sciences étaient réputées25 :

inscription des savoirsgenre éditorialcatalogueVous savez combien il est difficile de s’orienter au milieu de volumes dont les catalogues n’indiquent que très sommairement le contenu. Je me suis donc dit que la première nécessité était de dresser l’inventaire exact de ce que nous possédions. […] J’eusse désiré causer avec vous longuement de ce projet. Je ne sais encore jusqu’à quel point je joindrais au catalogue proprement dit un choix de textes inédits. Je me demande aussi si la conclusion naturelle de cette entreprise ne serait pas une histoire de la littérature astrologique grecque26.

espaces savantslieubibliothèque espaces savantscirculationréseauTrès vite, des collaborations durables se mettent en place, un véritable réseau, très productif, puisque, entre 1898 et 1953 (six ans après la mort de Cumont), douze volumes du Catalogus codicum astrologorum graecorum paraissent : ils font l’inventaire des manuscrits conservés dans les bibliothèques italiennes, parisiennes, allemandes, britanniques, athéniennes, espagnoles et russes. Usener met Cumont en contact avec Wilhelm Kroll et Franz Boll, le premier cooptant dans l’aventure Josef Heeg*. La filière italienne, partie d’Alessandro Olivieri, s’élargit à Domenico Bassi*, Emidio Martini* et Carlo Oreste Zuretti*, tandis que Cumont recrute de jeunes assistants de valeur, Charles-Émile Ruelle* et Pierre Boudreaux, puis Stefan Weinstock et Emilie Boer*, sans oublier un chercheur au tout début de sa carrière, Armand Delatte*. 

Figure 2. Lettre de Jean Gagé à Franz Cumont, datée de 1931.
Lettre de Jean Gagé à Franz Cumont, datée
              de 1931.

C’est une entreprise de longue haleine qui va occuper Cumont de 1898 à la fin de sa vie, soit pratiquement cinquante ans. Il y investira une énergie considérable, et aussi de l’argent puisqu’il rémunéra plusieurs chercheurs pour qu’ils exécutent des collations de manuscrits, par exemple Weinstock, à Rome, en 1939, et il consacra une partie de son prix Francqui (1936) au financement de ce projet. La correspondance émanant de ce réseau est considérable. Ainsi, on conserve à Rome 186 lettres de Boll à Cumont entre 1897 et 1924 (date de la mort de Boll) et 319 lettres dans l’autre sens, conservées à Heidelberg, soit plus de 500 lettres sur un arc chronologique de vingt-sept ans, soit encore une moyenne de 22 lettres par an si l’on tient compte de l’interruption des contacts pendant la guerre. Au dialogue entre Cumont et Boll s’ajoutent d’autres échanges qui représentent plus de 300 documents. Un tel corpus, constitué pour l’essentiel de cartes postales, aborde des thèmes comme le choix des collaborateurs, la conception même des volumes, les collations et révisions de manuscrits, la sélection des extraits à publier et la relecture des épreuves (les interminables Fahnen). Il permet de suivre, pas à pas, le développement du Catalogus codicum astrologorum graecorum, une entreprise que la guerre mit entre parenthèses sans la réduire à néant, peut-être en raison des rapports personnels que Cumont et Boll avaient très tôt établis.

Le modèle du corpus est d’inspiration clairement germanique, et la philosophie du projet est au fond de travailler pour la communauté scientifique et avec elle. Et bien des années plus tard, en 1924, Joseph Bidez lança, sur ce modèle, le Catalogue des manuscrits alchimiques grecs et latins. Il fallait à Cumont et ses collaborateurs un certain courage intellectuel pour s’attaquer à un tel projet, car l’astrologie n’était pas considérée comme un sujet d’étude sérieux. En outre, dans ce domaine, un courant panbabylonien (Jeremias, Winckler, Jensen) tendait à attribuer une part démesurée à l’Orient. Il s’agissait donc à la fois de sortir des sentiers battus, d’évaluer honnêtement l’apport des Chaldéens et de démontrer à la communauté scientifique la valeur historique de ces « élucubrations » si étrangères au déploiement du logos rationnel de la philosophie. Autant d’enjeux dont la correspondance rend mieux compte que les tomes du Catalogus, avec leur sobriété taxinomique, et qui, en vertu de l’intertextualité entre lettres et œuvres, émergent aussi dans les publications des collaborateurs de Cumont, au premier rang desquelles la Sphaera de Franz Boll, parue en 1903 et dédiée, notamment, à Cumont. Celui-ci lui écrivait le 8 octobre 1902 :

inscription des savoirsgenre éditorialcatalogueSi notre entreprise du Catalogus astrologorum vous a préservé de cette solitude intellectuelle, si déprimante à la longue, j’attends de votre livre un autre service pour nos études communes : c’est de montrer à ceux qui seraient tentés de la rabaisser quel intérêt offre une connaissance exacte de l’astrologie ancienne. Certains esprits, et des meilleurs, sont tentés de ne voir dans ces théories sidérales que des aberrations puériles. Votre sphère montrera aux philologues les plus prévenus combien ces aberrations sont étroitement liées à la science et à la littérature gréco-romaines et quelles clartés nouvelles on peut en attendre pour l’histoire de l’esprit humain27.

Doura : un chantier archéologique et historiographique

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialesarchéologieEn 1921, lors de sa tournée de conférences aux États-Unis, Cumont rencontre à Chicago l’égyptologue James H. Breasted*, à peine rentré d’un voyage en Syrie. Il montre au savant belge, fin connaisseur des réalités syriennes, des photographies de fresques découvertes par l’armée britannique à Saliliyeh, le long de l’Euphrate. C’est ainsi que naît le projet de fouiller Doura-Europos, sous l’égide de l’Académie des inscriptions et belles-lettres; un chantier est ouvert en 1922-1923 et confié à Cumont. Certes, il est déjà un homme de terrain, chasseur d’inscriptions et de statues, depuis les expéditions pontique de 1900 et syrienne de 1907, mais il s’agit, dans le cas présent, de faire émerger une ville, un site immense et richissime, que Rostovtzeff n’hésitera pas à qualifier de « Pompéi du désert ». Les conditions politiques ne permettent cependant pas de poursuivre les fouilles après 1923. C’est alors qu’intervient Mikhaïl Rostovtzeff (1870-1952): il relance les fouilles, en 1928, sous sa direction et celle de Cumont, pour le compte de l’Université de Yale et de l’Académie28. Les deux hommes sont en rapport épistolaire épisodique depuis 1897. On compte 21 lettres échangées de part et d’autre jusqu’en 1927, 143 entre 1928 et 1941. Entre les deux hommes se noue un dialogue dense, d’une richesse inouïe, qui éclaire à la fois leurs personnalités, leurs façons de travailler, leurs recherches en cours, les grands questionnements historiques qu’ils partagent. Rostovtzeff, russe en exil, personnalité bouillonnante et hyperactive, passionné d’histoire économique et sociale, est tout entier dans ses lettres, écrites dans un très bon français, longues, ponctuées d’une foule de projets et de questions, peuplées d’innombrables collaborateurs (Hopkins, Pillet*, Carcopino* et d’autres). Cumont rescapé, lui aussi, d’une sorte d’exil, mais bien ancré dans l’establishment académique français, sobre et prudent, centré sur les problématiques d’histoire religieuse, répond sans se lasser aux sollicitations de son interlocuteur et réfléchit avec lui aux enjeux culturels découlant de la fouille de Doura, en particulier l’empreinte de l’hellénisme en Orient.

pratiques savantespratique lettréeinterprétation pratiques savantespratique lettréedéchiffrementLes découvertes succèdent aux découvertes, et Rostovtzeff en informe ponctuellement Cumont : l’échange épistolaire devient un chantier dans le chantier, car il faut déchiffrer, interpréter, publier. Par ailleurs, leurs échanges ne se limitent pas à Doura ; il y est question d’une foule de sujets qui les intéressent : histoire religieuse, voyages, vie politique et culturelle, etc. Rostovtzeff fournit en outre une sorte de journal de la rédaction de son livre The Social and Economic History of the Hellenistic World 29, qui permet d’observer l’historien face au bloc informe de la documentation, écrasé par l’immensité de la tâche. Parallèlement au dialogue Cumont-Rostovtzeff, c’est un véritable réseau épistolaire collectif qui se met en place entre Yale, Rome, Paris et la Syrie, d’où naîtra la série des neuf rapports préliminaires annuels (Preliminary Reports). Paradoxalement, le rapport final sur le mithraeum, préparé par Cumont et Rostovtzeff jusqu’en 1947, resta longtemps dans les archives de l’Université de Yale et ne fut publié – en traduction anglaise – qu’en 1972 par E. D. Francis 30.

Welles est ici. Il a apporté le manuscrit du mithraeum avec lui, revu et rédigé. Mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire. Dès que cela sera fait – et je le ferai à peine le Congrès terminé – nous l’enverrons à Vous (sic). […] Faites-moi donc savoir où et comment devons-nous adresser ce manuscrit. Nous n’avons qu’une copie et je crains qu’elle ne disparaisse entre Paris et Rome. J’attends donc une réponse. Donnez vos ordres31.

« Cher Collègue et ami » ou de la sociabilité savante

acteurs de savoirmodes d’interactionconformisme acteurs de savoirmodes d’interactionsociabilitéSouvent le lecteur d’une correspondance savante nourrit le désir de connaître l’homme au-delà du savant : mirage de l’« autopsie de l’âme » par la lettre. Si l’épistolarité est moins engoncée dans les règles de l’académisme que les livres, elle relève néanmoins de formes de sociabilité que l’usage a limées, lissées, codifiées. En parcourant la correspondance reçue par Cumont, son très haut degré de conformisme social saute aux yeux. Certes, quelques fortes personnalités émergent du lot par le style ou le contenu même des lettres – Wilamowitz*, Reinach*, Parmentier, Michel, Rostovtzeff, Louis Robert*, sans oublier quelques femmes, Elisa Ricci* ou la marquise Arconati Visconti, dont les propos ne relèvent cependant qu’en partie de la sphère scientifique –, mais on ne perçoit guère, comme c’est le cas chez Flaubert par exemple, de jeu épistolaire consistant à brouiller les repères pour user de la lettre comme d’un démultiplicateur du réel, d’un entre-deux insolent et transgressif. Pour les savants, la lettre est un régime d’écriture fondamentalement professionnel, ancré dans la réalité de pratiques qui n’admettent guère d’ambiguïtés ni de ruses, et dont les frontières sont bien définies.

construction des savoirslangage et savoirsstyle inscription des savoirsécritureformuleEn témoigne le caractère hautement formulaire des lettres. Des lettres types semblent exister dans la mémoire des savants, avec leur collection de phrases toutes faites : pour envoyer une publication, pour remercier d’un hommage, pour prendre un rendez-vous32. Les en-têtes, codifiés eux aussi, tiennent lieu de marqueurs à la fois hiérarchiques et affectifs, selon qu’on est « cher collègue », « cher collègue et ami », « cher ami », etc. Il en est de même pour les formules finales de salutation. Quoique la dimension esthétique soit en général reléguée au second plan, on doit reconnaître que le style épistolaire académique ne manque pas de tenue ni d’élégance, en dépit du fait que les objectifs utilitaires priment sur les effets rhétoriques. Les affects aussi sont à l’arrière-plan, même s’ils transparaissent parfois dans le choix d’un mot, d’une expression ou dans le bord noir de la lettre qui fonctionne comme une invitation pudique à partager un deuil. Le champ de l’épistolarité savante, celui de la pensée nomade et de la connivence sociale, combine des temps et des espaces multiples et croisés : le temps et le lieu de l’écriture et de la lecture, ceux du récit, des projets et des souvenirs. Il invente « l’immortalité de la causerie », selon l’expression de Barbey d’Aurevilly (1892).

acteurs de savoirsexe et genreL’intérêt des lettres comme paratextes ou métadiscours par rapport aux œuvres scientifiques étant bien connu, épinglons plutôt les rares domaines où les lettres se décentrent par rapport aux travaux et se recentrent sur le « moi » ou sur le « nous ». Deux ou trois domaines se dégagent, les autres étant, de manière sans doute consensuelle, réservés à des formes différentes de dialogue. Ainsi, ce qui relève de la sexualité ou de la grivoiserie33 est de l’ordre du non-dit, de l’obscène. En outre, la présence des femmes, dans la correspondance de Cumont, est bien délimitée. Il s’agit, pour l’essentiel, d’admiratrices dévotes, souvent issues de la noblesse, qui lisent ses livres et rêvent de lui rendre visite à Rome. Quelques beaux esprits féminins, libres et peu conventionnels, lui écrivent aussi régulièrement, non sans quelque ambiguïté : on parle politique, littérature, voyages, etc. Cumont était aussi occasionnellement « réquisitionné » par la princesse Marie-José, future reine d’Italie, qui aimait à visiter les ruines romaines en sa compagnie. Le monde académique est alors encore très fermé aux femmes : les lettres de Marie Delcourt montrent les fortes résistances qu’elle rencontra à Liège même34.

acteurs de savoircorps acteurs de savoircommunautéfamilleLes quelques sujets personnels licites sont donc, pour l’essentiel, la vie du corps, les questions familiales et les considérations politiques. Tout savant qui se respecte se doit d’avoir un avis éclairé sur les « choses politiques », en tant que membre de l’intelligentsia, « philosophe dans la cité » selon le modèle platonicien. Dans le cas de Cumont, libéral comme son père, on trouve des échos intéressants de la situation politique en Belgique, des affrontements idéologiques et linguistiques, mais aussi des propos formulés sur un ton plus détaché, sur la France et sur l’Allemagne; on lit également de nombreuses prises de position, en général très modérées, sur les guerres, le fascisme du Duce, la menace communiste, etc.

acteurs de savoircorpssantéAutre sujet sensible: la santé. Qu’il s’agisse de la cécité d’Usener, de la mort inopinée d’Albrecht Dieterich* ou des problèmes de foie de Cumont, ces préoccupations s’affichent avec retenue certes, mais sans trop de réticence. On s’écrit de Karlsbad ou de Vittel, on soigne ses poumons dans les Alpes, on échange des médicaments, bref on n’oublie pas que les savants ont aussi un corps dont l’esprit est solidaire. Du reste, les guerres, avec leur cortège de jeunes emportés dans les combats, sont l’occasion douloureuse de se rappeler que la science se pratique ici-bas, en ce monde matériel et contingent, et non pas dans une tour d’ivoire.

Enfin, la famille est souvent, par courtoisie, mais aussi par sincère sollicitude, au cœur des échanges. Cumont, resté célibataire toute sa vie, ne manque jamais de saluer, dans ses lettres, les épouses de ses correspondants et de s’enquérir de leur santé. Il salue l’arrivée des « héritiers » et adresse, aux amis les plus proches, des vœux en bonne et due forme à chaque Noël ou au Nouvel An. La famille est le lieu naturel où s’épanouissent les activités intellectuelles de l’homo academicus ; c’est aussi un élément essentiel de sa stabilité économique et de sa vie sociale. C’est pourquoi, lorsque Joseph Bidez se prépare à épouser une jeune fille sans grandes ressources financières, ses amis s’en inquiètent dans leurs lettres et s’efforcent de l’en dissuader. Et que dire de Cumont qui, sous le faire-part de mariage de l’égyptologue J. H. Breasted, a écrit de sa main: « mort l’année suivante » ?

Le grand cirque de la science : d’Érasme à Erasmus

acteurs de savoircommunautésecte« Dieu sait pourquoi j’entretiens autant de relations, écrit Rainer Maria Rilke, parfois je pense que c’est un substitut au pays natal, comme si, avec ce réseau étendu d’influences, m’était malgré tout donnée, finement répartie, la possibilité d’être quelque part 35. » Territoire communautaire et idéal des citoyens du monde, chantier-fourmilière de la République des lettres, les correspondances représentent donc, pour l’historien de la pensée culturelle, une source à la croisée de multiples questionnements. De la plume d’oie à la souris*, d’Érasme à Erasmus, selon des modalités certes bien différentes et avec des implications multiples, la pensée est vagabonde : d’un continent à l’autre, d’un champ spécialisé à l’autre, d’un courant à l’autre, les idées circulent notamment dans les lettres. L’épistolarité est, par nature, un chantier interdisciplinaire qui amène les savants à partager et à comparer, mais elle est aussi un espace de validation des pratiques spécialisées au sein des différentes branches du savoir, par le biais d’un langage « sectaire » destiné à resserrer les rangs. Espace à la fois fluide et structuré, le monde des correspondances est un passage obligé de toute histoire des pratiques savantes et de toute archéologie des savoirs.

Notes
1.

Cumont a rédigé ce volume en français, mais l’a publié en suédois et fait traduire en anglais. L’original conçu par Cumont a été publié en 2002, voir Cumont, 2002.

2.

Lettre conservée à la bibliothèque Victor Cousin, Université de Paris, La Sorbonne, legs Arconati Visconti.

3.

Lettre conservée dans les archives de l’Université de Lund, legs Nilsson.

4.

Cf. Bonnet, 2005.

5.

Cf. Bonnet, 2004.

6.

Il est aujourd’hui rassemblé à Rome et a fait l’objet d’une base de données disponible sur Internet (www.academiabelgica.it) ; on s’y reportera pour une présentation plus détaillée des deux fonds (Academia Belgica et Wanlin) qui le constituent. Cf. Bonnet, 1997.

7.

Cf. Bossis, 1994, p. 153.

8.

Cumont, dans ses lettres, utilise volontiers, pour Vorsokratiker, le français « antésocratiques », mais la tradition érudite imposera « présocratiques ».

9.

Les deux périodes prises en considération, avant et après 1919, couvrent chacune une trentaine d’années.

10.

Parmi lesquelles, quelques lettres de non-francophones, comme Mommsen ou Rostovtzeff.

11.

Lettre conservée dans le Nachlass Boll, Université de Heidelberg.

12.

Télégramme conservé dans le fonds Cumont de l’Academia Belgica.

13.

Télégramme conservé dans le fonds Cumont de l’Academia Belgica.

14.

Realencyclopädie der classischen Altertumswissenschaft : neue Bearbeitung unter Mitwirkung zahlreicher Fachgenossen, éd. A. Fr. von Pauly et G. Wissowa, Stuttgart, 1893-; Ausführliches Lexikon der griechischen und römischen Mythologie, éd. W. H. Roscher, Leipzig, 1884-1921.

15.

Diels, 1914.

16.

Lettre conservée dans le Nachlass Boll, Université de Heidelberg.

17.

Violante, 1997.

18.

Pour un état de la question et de la bibliographie, Bonnet, 2005.

19.

Renan, 1872.

20.

Lettre conservée dans le Nachlass Boll, Université de Heidelberg.

21.

Cumont offre, en 1921, à Diels, une somme d’argent importante pour lui permettre de publier sa dernière œuvre, l’édition de Lucrèce, en collaboration avec A. Einstein.

22.

Pirenne, 1922.

23.

Bonnet et Marcone, 2002.

24.

Cumont à Carcopino, le 12 juillet 1947, lettre conservée dans le legs Carcopino, Institut de France.

25.

Le premier volume du Catalogus codicum astrologorum graecorum mentionne Usener comme le horum studiorum veteranus.

26.

Lettre conservée dans le Nachlass Usener, Université de Bonn.

27.

Lettre conservée dans le Nachlass Boll, Université de Heidelberg.

28.

Bongard-Levin et al., 2000 et 2001.

29.

Rostovtzeff, 1941.

30.

Hinnels,  1975, p. 151-214.

31.

Rostovtzeff à Cumont le 3 septembre 1937, lettre conservée à l’Academia Belgica de Rome, fonds Cumont.

32.

Par exemple, le premier message de Mommsen à Cumont, le 2 mai 1889, pour l’inviter chez lui : « Geehrter Herr, Wenn Sie sonst nicht versorgt sind, bitte ich Sie Montag (6. Mai) Abend bei uns zuzubringen. Bitte im Ueberrock: Wir sind nur Herren und meist Jugend [Cher Monsieur, Si vous n’êtes pas occupé, je vous prie de vous joindre à nous lundi (6 mai) en soirée. En habit de ville, s’il vous plaît. Nous sommes entre hommes et surtout des jeunes] » (lettre conservée à l’Academia Belgica de Rome, fonds Cumont).

33.

Parmi les 12 000 lettres environ reçues par Cumont, je n’en vois qu’une, de Léon Parmentier, qui fasse référence à une expérience amoureuse (30 août 1894). C’est lui du reste qui, parlant de la manière dont Cumont décrit les manuscrits, le compare à « un amoureux [qui] détaille sa maîtresse » (lettres conservées à l’Academia Belgica de Rome, fonds Cumont).

34.

Bonnet, 2002.

35.

Lettre de Rainer Maria Rilke à Nanny Wunderly-Volkart, 14 janvier 1920, cité in V. Kaufmann, L’Équivoque épistolaire, Paris, 1990, p. 45.

*

Voir l’article de Véréna Paravel.

Appendix A Bibliographie

Notices biographiques
  1. Constance Arconati Visconti : roturière française devenue marquise en épousant un noble italien, châtelaine de Gaasbeek (en Belgique) ; amie maternelle de Cumont qui fréquentait, avec divers intellectuels belges et français, ses salons littéraires et politiques.
  2. Domenico Bassi : philologue classique italien, collaborateur de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum.
  3. Elias Bickerman : grand spécialiste du judaïsme antique, juif russe, il étudia à Berlin, puis, obligé de quitter l’Allemagne sous le nazisme, il se réfugia aux États-Unis ; Cumont l’aida à émigrer à Paris d’abord, aux États-Unis ensuite.
  4. Joseph Bidez : philologue classique belge, élève, ami, collègue et collaborateur de Cumont, professeur à l’Université de Gand ; il rédigea plusieurs ouvrages avec Cumont.
  5. Émilie Boer : philologue classique allemande, élève de Boll, collaboratrice de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum.
  6. Franz Boll : philologue classique allemand, professeur à l’Université de Heidelberg, ami fidèle de Cumont ; co-animateur du Catalogus codicum astrologorum graecorum, et son principal collaborateur dans cette entreprise.
  7. Pierre Boudreaux : philologue classique français, collaborateur de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum ; il mourut à la guerre de 1914-1918.
  8. James H. Breasted : égyptologue américain de l’Université de Chicago, correspondant de Cumont ; il découvrit les peintures de Doura-Europos et les signala à Cumont qui entreprit des fouilles sur place.
  9. Jérôme Carcopino : historien et philologue français, spécialiste du monde romain, directeur de l’École française de Rome, ministre sous Vichy, ami et correspondant de Cumont qu’il considérait comme un de ses maîtres.
  10. Armand Delatte : philologue classique belge, professeur à l’Université de Liège, collaborateur de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum.
  11. Hermann Diels : philologue classique allemand, spécialiste de philosophie antique, éditeur des présocratiques, professeur à l’Université de Berlin et maître par excellence de Cumont pendant ses années de formation en Allemagne, correspondant avec lui jusqu’à sa mort en 1922.
  12. Albrecht Dieterich : historien des religions, allemand, professeur à l’Université de Heidelberg, élève et gendre d’Usener, correspondant épisodique de Cumont, auteur de la Mithrasliturgie que Cumont critiqua sévèrement.
  13. Louis Duchesne : ecclésiastique, grand spécialiste de l’histoire de l’Église primitive, maître de Cumont à l’EPHE ; il resta toujours en contact étroit avec lui et lui léga son masque funéraire.
  14. Josef Heeg : philologue classique allemand (Munich), collaborateur de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum ; il mourut à la guerre de 1914-1918.
  15. Clark Hopkins : archéologue américain de l’Université de Yale, il participa aux fouilles de Doura-Europos dirigées par Cumont et Rostovtzeff, dans les années 1930.
  16. Wilhelm Kroll : philologue classique, professeur à l’Université de Breslau, collaborateur de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum, co-éditeur de la Realencyclopädie, avec G. Wissowa.
  17. Emidio Martini : philologue classique italien, bibliothécaire à Milan, collaborateur de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum.
  18. Charles Michel : philologue classique belge, professeur à l’Université de Gand, puis de Liège, maître de Cumont, à Gand ; celui-ci lui dédia les Religions orientales dans le paganisme romain (1906) ; il fut un correspondant très prolixe.
  19. Jean De Mot : archéologue belge, collaborateur du musée du Cinquantenaire à Bruxelles, où Cumont était conservateur adjoint ; il mourut à la guerre de 1914-1918.
  20. Alessandro Olivieri : philologue classique italien, premier collaborateur de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum.
  21. Léon Parmentier : philologue classique belge, professeur à l’Université de Gand, puis de Liège, ami intime et correspondant de Cumont.
  22. Maurice Pillet : archéologue français, directeur des fouilles franco-américaines de Doura-Europos, supervisées par Cumont et Rostovtzeff.
  23. Henri Pirenne : historien belge, auteur d’une monumentale Histoire de Belgique, professeur à l’Université de Gand, collègue et ami de Cumont.
  24. Salomon Reinach : philologue français, archéologue, historien de l’art et des religions, directeur du musée de Saint-Germain-en-Laye, savant versatile et prolixe, correspondant régulier de Cumont et membre de l’Institut, comme lui.
  25. Elisa Ricci : amie de Cumont dès avant son mariage avec l’archéologue et historien de l’art italien Corrado Ricci, elle fut une correspondante régulière, tout comme son mari.
  26. Louis Robert : épigraphiste français, professeur à l’EPHE, puis au Collège de France, correspondant de Cumont surtout autour de thèmes épigraphiques.
  27. Mikhaïl Rostovtzeff : historien russe de l’Antiquité classique, spécialiste de l’histoire économique et sociale, émigra de Russie lors de la Révolution, enseigna en Angleterre, puis aux États-Unis ; ami intime et correspondant régulier de Cumont avec lequel il a dirigé les fouilles de Doura-Europos.
  28. Charles-Émile Ruelle : philologue classique français, collaborateur de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum.
  29. Hermann Usener : philologue classique allemand, professeur à l’Université de Berlin, où il fut le maître de Cumont ; spécialiste de l’histoire de la philosophie antique, il est l’auteur du recueil des fragments des philosophes présocratiques ; il fut un correspondant régulier de Cumont qui était son élève de prédilection.
  30. Stefan Weinstock : philologue classique et historien de l’Antiquité, allemand ; en tant que juif, il dut quitter l’Allemagne ; il se réfugia en Belgique, puis à Oxford, où il devint professeur d’histoire romaine ; Cumont l’aida pendant ces années difficiles et l’engagea comme collaborateur pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum.
  31. Ulrich Von Wilamowitz-Moellendorff : le plus grand philologue classique allemand, professeur à l’Université de Berlin, dont il fut aussi recteur, personnage très influent, partisan de la Première Guerre mondiale, il prononça de nombreux discours engagés, ce qui lui valut ensuite d’être expulsé des Académies française et belge ; il fut correspondant de Cumont jusqu’à la guerre.
  32. Carlo Oreste Zuretti : philologue classique italien, professeur à l’Université de Turin, collaborateur de Cumont pour le Catalogus codicum astrologorum graecorum.
Sources
  1. Bongard-Levin et al., 2000 : Gregory Bongard-Levin, Corinne Bonnet, Yuri Litvinenko et Arnaldo Marcone, « Aperçu préliminaire de la correspondance entre Fr. Cumont et M. Rostovtzeff », Bulletin de l’Institut historique belge de Rome, 70, p. 349-412.
  2. Bongard-Levin et al., 2001 : Gr. Bongard-Levin, C. Bonnet, Y. Litvinenko, A. Marcone, « “Mongolus Syrio salutem optimam dat” : la correspondance scientifique entre M. Rostovtzeff et Fr. Cumont », CRAI, p. 1115-1137.
  3. Bonnet, 1997 : Corinne Bonnet, La Correspondance scientifique de Franz Cumont conservée à l’Academia Belgica de Rome, Bruxelles-Rome.
  4. Bonnet, 2002 : C. Bonnet, « “Diligentissima Maria Delcourt Leodiensis”. Marie Delcourt dans la correspondance scientifique de Franz Cumont », Les Études classiques, 70, p. 161-180.
  5. Bonnet, 2004 : C. Bonnet, « La dimension du voyage dans la vie et dans l’œuvre de Franz Cumont », in V. Krings et I. Tassignon (éd.), Archéologie dans l’Empire ottoman aux alentours de 1900 : entre politique, économie et science, Bruxelles-Rome, p. 55-74.
  6. Bonnet, 2005 : C. Bonnet, Le « Grand Atelier de la science ». Franz Cumont et l’Altertumswissenschaft. Héritages et émancipations, I. Des études universitaires à la fin de la Première Guerre mondiale, 1918-1923, 2 vol., Bruxelles-Rome.
  7. Bonnet et Marcone, 2002 : C. Bonnet et A. Marcone, « “Mon activité académique ici est finie ” : due lettere inedite di Elias Bikerman a Franz Cumont », Rivista storica italiana, 114, p. 238-245.
  8. Bossis, 1994 : Mireille Bossis (éd.), La Lettre à la croisée de l’individuel et du social, Paris.
  9. Calì et al., 2000 : Vincenzo Calì, Gustavo Corni et Giuseppe Ferrandi (éd.), Gli intellettuali e la Grande Guerra, Bologne.
  10. Canfora, 1980 : Luciano Canfora, Ideologie del classicismo, Turin.
  11. Cumont, 2002 : Franz Cumont, Astrologie et religion chez les Grecs et les Romains, texte présenté et édité par I. Tassignon, Bruxelles-Rome.
  12. Diels, 1914 : Hermann Diels, « Eine Katastrophe der internationalen Wissenschaft (1.9.14) », Internationale Monatsschrift, 9, p. 127-134.
  13. Hinnels, 1975 : John R. Hinnels (éd.), Proceedings of the First Congress of Mithraic Studies, Manchester.
  14. Mommsen, 1996 : Wolfgang J. Mommsen (éd.), Kultur und Krieg, Munich.
  15. Pirenne, 1922 : Henri Pirenne, Ce que nous devons désapprendre de l’Allemagne, Gand.
  16. Rostovtzeff, 1941 : Mikhaïl Rostovtzeff, The Social and Economic History of the Hellenistic World, Oxford ; Histoire économique et sociale du monde hellénistique, trad. franç. par O. Demange, Paris, 1989.
  17. Violante, 1997 : Cinzio Violante, La fine della « grande illusione ». Uno storico europeo tra guerra e dopoguerra, Henri Pirenne (1914-1923). Per una rilettura della « Histoire de l’Europe », Bologne.
Autres références
  1. Bossis et Porter, 1990 : Mireille Bossis et Charles A. Porter (éd.), L’Épistolarité à travers les siècles. Geste de communication et / ou d’écriture, Stuttgart.
  2. Chamayou, 1999 : Anne Chamayou, L’Esprit de la lettre, Paris.
  3. Charle, 1994 : Christophe Charle, La République des universitaires : 1870-1914, Paris.
  4. Chartier, 1991 : Roger Chartier et al. (éd.), La Correspondance. Les usages de la lettre au xix e  siècle, Paris.
  5. Diaz, 2002 : Brigitte Diaz, L’Épistolaire ou la pensée nomade, Paris.
  6. Erdmann, 1987 : Karl D. Erdmann, Die Ökumene der Historiker: Geschichte der Internationalen Historikerkongresse und des Comité international des sciences historiques, Göttingen.
  7. Les Études classiques aux xix e et xx e  siècles : leur place dans l’histoire des idées (Fondation Hardt, Entretiens sur l’Antiquité classique Xxvi), Genève, 1979.
  8. Le Rider, 2002 : Jacques Le Rider, Freud, de l’Acropole au Sinaï. Le retour à l’antique des modernes viennois, Paris.
  9. Näf, 2001 : Beate Näf (éd.), Antike und Altertumswissenschaft in der Zeit von Faschismus und Nationalsozialismus, Cambridge.
  10. Renan, 1872 : Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale de la France, Paris.
  11. Schiera, 1987 : Pierangelo Schiera, Il laboratorio borghese. Scienza e politica nella Germania dell’Ottocento, Bologne.
  12. Waquet et Bots, 1997 : Françoise Waquet et Hans Bots, La République des lettres, Paris.