Alain Schnapp

typologie des savoirsobjets d’étudetempspassé typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialesarchéologieL’archéologie vise autre chose que la simple quête de l’antiquité, elle procure la sensation d’accéder de façon presque charnelle aux temps révolus, de découvrir les traces d’hommes et de femmes du passé et d’établir une sorte de contact direct avec eux. L’archéologue ne peut se satisfaire des seuls textes ou des mythes, il lui faut du tangible, un espace qu’il investit, qu’il explore et qu’il excave, bref ce que nous appelons un terrain. Dans un texte célèbre, Sigmund Freud a exprimé d’une façon inimitable le lien qui se tisse entre l’archéologue et son terrain :

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialespsychologiepsychanalyse pratiques savantespratique lettréedéchiffrementAdmettez qu’un chercheur en voyage arrive dans une région peu connue dans laquelle un champ de ruines avec des restes de murs, des fragments de colonnes, des tablettes aux signes graphiques estompés et illisibles, éveillerait son intérêt. Il peut se contenter de regarder ce qui est étalé en plein jour, puis de questionner les habitants, peut-être à demi barbares, demeurant dans les environs, sur ce que la tradition leur a fait savoir de l’histoire et de la signification de ces restes monumentaux, de consigner leurs informations et de continuer son voyage. Mais il peut aussi procéder autrement : il peut avoir apporté avec lui pioches, pelles et bêches, il peut déterminer les habitants à travailler avec ces outils, s’attaquer avec eux au champ de ruines, déblayer les gravois et à partir des restes visibles mettre à découvert l’enseveli. Si le succès récompense son travail, ses trouvailles se commentent d’elles-mêmes ; les restes de murs appartiennent à l’enceinte d’un palais ou d’une trésorerie, à partir des ruines de colonnes un temple se complète, les inscriptions trouvées en grand nombre, bilingues dans les cas heureux, dévoilent un alphabet et une langue, et le déchiffrement et la traduction de ceux-ci donnent des renseignements insoupçonnés sur les événements des premiers âges, à la mémoire desquels ces monuments ont été édifiés. Saxa loquuntur 1  !

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialessciences des textesphilologie inscription des savoirsécriture acteurs de savoirstatutérudit pratiques savantespratique lettréeinterprétation Pour Freud l’enjeu de l’archéologie ne consiste pas seulement dans la découverte de monuments et d’objets (qu’il aimait tant collectionner), mais bien dans la mise au jour de toute une société. L’excavation du sol ouvre un chemin nouveau de connaissance ; et, si elle s’allie avec la redécouverte d’une écriture ancienne, alors le succès de l’archéologue est assuré : il a établi un pont solide entre les deux types de données. L’archéologie de Freud est triomphante : Champollion, Schliemann ou Layard incarnent ce type d’archéologues du xix e siècle qui se distinguent de leurs prédécesseurs antiquaires parce qu’ils révèlent des civilisations jusque-là inconnues. Freud décrit en quelques lignes cette révolution qui fait qu’au lieu de regarder, d’interroger et de consigner, on excave le sol avec des pioches, des pelles et des bêches. L’archéologie triomphante va de pair avec la philologie conquérante qui déchiffre les écritures cunéiformes ou hiéroglyphiques. Saxa loquuntur, les pierres parlent. Cela peut s’entendre de deux façons : les pierres parlent parce que l’on déchiffre les inscriptions qu’elles portent ou parce que l’on est capable de les interpréter, que leur présence dans le paysage fait sens, que leur style et leur type de construction renvoient à des classes de monuments que l’archéologue est capable d’identifier. Ce qui différencie l’archéologue de l’antiquaire, c’est précisément cela : la capacité de donner du sens aux traces, objets et monuments qui constituent le terrain. Le fondateur et théoricien de l’archéologie de terrain ne disait pas autre chose dans le premier chapitre de son livre classique publié en 1953 :

Le titre de ce livre est Archaeology in the Field (l’archéologie sur le terrain) et il traitera principalement du travail à l’air libre. La meilleure manière d’expliquer mon titre est de montrer comment l’archéologie commença comme la servante de l’histoire – en l’occurrence des livres – et de quelle façon, en élaborant ses propres techniques, elle est devenue une discipline à part entière. Comme il apparaît que ces techniques commencent toutes à l’air libre, il s’ensuit que l’archéologie de terrain coexiste en fait avec l’archéologie elle-même2.

construction des savoirstraditionsource construction des savoirspolitique des savoirsgestionprofessionnalisation Il n’est pas sans intérêt de noter que Crawford insiste sur le fait que la reconnaissance de l’autonomie des sources matérielles face aux sources écrites est un acquis récent qui coïncide avec l’avènement de l’archéologie en tant que science autonome. Et cette émancipation est selon lui la conséquence de la définition de la discipline comme une science de terrain (même si pour lui la field archaeology n’inclut pas la fouille !). Avant de m’interroger sur le rôle et la pratique du terrain dans l’archéologie moderne, je voudrais réfléchir au statut de la documentation dans le raisonnement historique et à l’importance des sources matérielles dans la création de l’histoire au sens grec du terme ainsi qu’à la curiosité antiquaire telle qu’elle fut pratiquée par les Égyptiens, les Mésopotamiens et les Chinois de l’Antiquité.

La tradition occidentale du voir et de l’entendre

construction des savoirstraditionhistoriographie construction des savoirsvalidationtémoignage construction des savoirsvalidationpreuve construction des savoirstraditionL’histoire se différencie des autres types de narration par la nécessité de la preuve. L’historien doit pouvoir s’appuyer sur des éléments démontrables pour étayer son récit. Hérodote fut le premier en Occident à énoncer que les témoignages de l’histoire relevaient de deux sens, l’œil et l’ouïe. L’ouïe permet à l’enquêteur de recueillir la tradition, faite de mythes, de récits, de témoignages directs ou indirects sur les événements du passé ; l’œil fonde un savoir établi sur l’observation des monuments, de la topographie, des paysages et bien sûr des objets qui, cachés, conservés ou redécouverts fortuitement, se transmettent d’une époque à l’autre. L’historien écoute et regarde, et les témoignages qu’il recueille dans la pratique de son enquête appartiennent à des genres différents : une inscription, un fragment d’épopée ou de poésie lyrique, un mythe ne tiennent pas du même type d’enquête, ils réclament pour pouvoir être analysés des procédures distinctes de relevé, d’exploitation et de présentation. Par-delà ces différences, ces fragments d’informations recueillis avec diligence présentent une caractéristique commune : ce sont des énoncés, des mots agencés par des hommes et qui s’adressent à des publics bien déterminés. Si l’historien possède l’art des langues, anciennes ou modernes, s’il y ajoute pour les sociétés lettrées une capacité à déchiffrer les écritures anciennes, il peut recevoir des informations directes, dans la langue indigène de la société qu’il étudie. Pour écrire l’histoire il faut donc des mots, mais ceux-ci ne suffisent pas. L’enquêteur doit tenir compte des choses : monuments, sites, objets sont pour Hérodote des erga, des œuvres à part entière, qui sont des outils de l’historien au même titre que les textes. Pour Hérodote, un ergon c’est aussi bien une grande bataille qu’un monument extraordinaire comme les pyramides égyptiennes. L’histoire est faite d’une relation intime entre les exploits des hommes et les monuments. Les uns et les autres sont en quelque sorte liés : victoires et monuments inscrivent les actions humaines dans la mémoire. Bien différente est la position de Thucydide qui, d’une certaine façon, dans un texte fameux confronte les mots aux choses :

Un explorateur posant près de la pyramide de
            Khéops, à Gizeh, en Égypte.Fin du 
               siècle.
Figure 1. Un explorateur posant près de la pyramide de Khéops, à Gizeh, en Égypte.Fin du xix e siècle.
espaces savantscirculationexpéditionEt sans doute, s’il est vrai que Mycènes ou telle ou telle place d’alors nous paraît peu importante, on ne saurait en tirer une indication sûre pour mettre en doute que l’expédition3 ait eu l’ampleur que lui donnent les poètes et dont la tradition s’est maintenue. Supposons en effet que Sparte soit dévastée et qu’il subsiste seulement les tombes avec les fondations des édifices : après un long espace de temps sa puissance soulèverait, je crois, par rapport à son renom des doutes sérieux chez les générations futures. Pourtant les Lacédémoniens administrent les deux cinquièmes du Péloponnèse et ont l’hégémonie sur l’ensemble ainsi que sur de nombreux alliés au-dehors ; mais malgré cela comme ils ont une ville qui n’a pas de centre ou d’édifices fastueux, mais qui se compose de villages indépendants, comme c’était autrefois l’usage en Grèce, leur puissance paraîtrait inférieure. Tandis que si le même sort frappait Athènes, on lui prêterait, d’après les apparences extérieures, une puissance double de la sienne. Il ne faut donc pas élever de doutes, ni s’arrêter à l’apparence des villes plutôt qu’à leur puissance ; et il faut considérer que cette expédition [la guerre de Troie] fut plus importante que les précédentes, mais inférieure à celles de nos jours, si l’on veut encore ici ajouter foi aux poèmes d’Homère : sans doute il est vraisemblable qu’étant poète il l’a embellie pour la grandir, et même ainsi elle paraît inférieure4.

matérialité des savoirssupportsupport de communicationcollection scientifique pratiques savantespratique intellectuelleclassement acteurs de savoirstatutspécialiste construction des savoirsépistémologiesignetraceLa raison et l’expérience de l’historien suggèrent que les récits, traditions orales ou textes, doivent être confrontés aux traces matérielles du passé et que le sol révèle à qui sait l’observer des informations qui peuvent servir à mesurer l’écart entre les mots et les choses. Il ne s’agit pas dans un tel cas d’admirer les monuments pour leur magnificence ou leur valeur symbolique, mais de les traiter comme des outils d’information qui peuvent en quelque sorte permettre une critique de la tradition écrite ou orale. La différence est là : les monuments ne parlent pas, il faut les rendre audibles pour faire d’eux des outils de l’histoire. L’historien doit se rendre à cette évidence : le passé ne s’exprime que si l’on sait l’entendre, et cet art de faire parler les monuments, les sites ou les paysages relève d’une technique particulière d’extraction, de sélection et d’interprétation des données. Cette technique est, depuis l’Égypte et la Mésopotamie, l’apanage de praticiens qui décrivent, classent, collectionnent les objets et les monuments. Il n’y a pas de mot en grec pour les désigner, mais les Romains les appellent en latin antiquarii : des érudits qui s’intéressent au passé, qui développent au sens grec du terme une archaiologia, un discours sur les choses anciennes. Avant l’historié, l’enquête historique au sens d’Hérodote, la connaissance du passé était faite d’un mélange de traditions, d’objets, de commentaires de monuments ; en revanche l’archaiologia dont use Hippias pour enchanter les Spartiates est faite des « généalogies, celles des héros et des hommes et des peuplements, comment dans le passé étaient fondées les cités et en général tout ce qui a à voir avec la science du passé (archaiologia) ». La tension entre le voir et l’entendre est donc sinon une invention d’Hérodote au moins un des outils qui lui permettent de mettre de l’ordre dans le tissu confus des traditions et des ruines qui constituent la substance même du passé. Elle est au cœur de la pratique historique de l’Occident, mais elle n’est pas la seule voie possible pour entendre et interpréter les messages du passé, qu’ils soient matériels ou immatériels, qu’il s’agisse de monuments gigantesques comme les pyramides ou de mythes transmis d’une génération à l’autre. Les antiquaires sont présents en Égypte, en Mésopotamie comme en Chine bien avant que la notion même d’histoire n’apparaisse, et ce savoir antiquaire est une pratique concrète qui s’ingénie aussi bien à transmettre les mythes et les récits de fondation qu’à découvrir, restaurer, rénover voire, bien sûr, falsifier des monuments ou des objets. L’antiquaire, comme l’historien, a besoin de preuves qui authentifient son savoir : inscriptions anciennes, sculptures mais aussi monuments que seuls ceux qui observent le sol et parfois le fouillent sont à même de découvrir. Les antiquaires ne sont pas seulement des hommes de cabinet : ils doivent être par la force des choses des hommes de terrain qui vont chercher à la surface ou dans les profondeurs du sol ce qui est nécessaire à leur démonstration.

Les antiquaires orientaux et le sol

construction des savoirslangage et savoirslangueégyptien typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialeshistoireL’un des textes les plus anciens dont nous disposons pour nous faire une idée des conceptions du passé des anciens Égyptiens est gravé sur la base d’une statue du prêtre Ka-Wab fils de Khéops (vers 2700 av. J.-C.) ; l’inscription est due à un certain Khaemois/Khâemouasset, lui aussi fils du pharaon Ramsès II (1290-1224 av. J.-C.), prêtre et conservateur du domaine de Memphis. Khaemois s’enorgueillit d’avoir découvert, exhumé et restauré la statue de son lointain prédécesseur :

espaces savantslieuatelier acteurs de savoirstatutmaîtrePar le grand maître des chefs d’ateliers artisanaux, le prêtre Sem, le fils royal Kha’mouasset. [Khaemois], dont le cœur […] à cause de la présente statue du fils royal Kaouab, qu’il a saisie alors qu’elle était au rebut dans… aimé de son père le roi de Basse et Haute Égypte Kheops, en bon état… pour lui donner une place dans la faveur des dieux, en compagnie des esprits excellents qui président au château de Ka à Ro-Setaou, tant il aime les nobles ancêtres qui vivaient auparavant et dont toutes les actions furent remarquables, véritablement utiles un million de fois ; que cela dure, selon toute vie, stabilité, puissance, le prêtre Sem, le fils royal Kha’mouasset, après qu’il eut rétabli tous les rites de ce temple qui étaient tombés dans l’oubli de la mémoire des hommes, tandis qu’il faisait creuser un bassin en face d’un sanctuaire vénérable, un travail qu’il avait souhaité, lors d’allées et venues pour assainir et apporter de l’eau du khenet de Khepren, pour qu’il soit doué de vie5.

construction des savoirstraditionmémoireD’emblée le prêtre se définit comme un antiquaire, quelqu’un qui a la charge de veiller à la protection des monuments du passé, mais qui est aussi capable de les interpréter. Toutes les règles classiques d’une curiosité archéologique apparaissent dans ce texte : l’identification précise de l’objet, son assignation à une période et même à une personne en particulier, la volonté d’établir une relation ici de type dynastique avec le passé, et surtout l’idée d’une continuité retrouvée qui procède du rétablissement des rites. Ce qui est frappant dans ce récit, c’est son inscription dans l’espace, le rôle donné au contexte de la découverte. Contre l’érosion des architectures et des statues, l’observation du sol est un outil de mémoire, un moyen de rétablir la continuité fragile mais décisive entre les hommes du présent et ceux du passé. Certes l’excavation est le résultat d’une découverte fortuite liée à l’aménagement du sanctuaire, mais cette circonstance même vient renforcer la dimension antiquaire de l’événement. Il ne s’agit pas d’une quête d’objets rares ou précieux, traditionnelle dans une société qui réserve aux tombeaux les productions les plus rares de l’artisanat, mais d’une affirmation religieuse, culturelle et politique de la mémoire. La redécouverte et l’identification des traces du passé sont les marques d’une piété qui est aussi une forme de respect et d’émotion. Ce souci du passé n’est pas isolé, et les restaurations de Khaemois sont nombreuses6. Pour les Égyptiens, la mémoire est un tissu complexe de récits, de monuments et d’objets, et les antiquaires savent à merveille tirer parti d’une tradition monumentale sans égale.

pratiques savantespratique intellectuelleremémorationL’aventure de Khaemois est particulièrement frappante en ce qu’elle illustre la volonté de remémoration des clercs de l’ancienne Égypte, et nous verrons que ce genre de sensibilité est commune aussi bien aux Égyptiens et aux Mésopotamiens qu’aux Chinois ; toutefois un autre document illustre une curiosité d’un type différent, à la fois privée et plus laïque. Il s’agit d’un fossile découvert par Ernesto Schiaparelli à Héliopolis dans une zone archéologique aux fonctions mal définies7. Ce fossile d’un oursin (echinolampas africanus)du lutécien porte une inscription composée de douze signes hiéroglyphiques qu’Ernesto Schiaparelli traduit de la façon suivante :

Trouvé au Sud de la carrière de Sopdw par le « père divin » [le prêtre] Tchanefer.

acteurs de savoirémotioncuriosité construction des savoirsvalidationtémoignageCette carrière est connue par divers témoignages et le nom du prêtre est souvent attesté dans l’onomastique égyptienne à partir du Nouvel Empire. Entre cette inscription et celle de Khaemois, il y a une distance considérable. D’un côté un document officiel qui témoigne de la piété et du savoir de son inventeur, de l’autre un témoignage privé de la curiosité d’un lettré qui ramasse un objet bizarre, un sémiophore (un objet porteur de sens). Il nous est difficile de savoir pour quelles raisons ce prêtre a conservé et étiqueté ce fossile, mais il nous suffit d’imaginer que son intérêt révèle une curiosité qui est à la source de ce que nous appelons la collection. Cet acte suppose d’extraire l’objet d’un environnement fonctionnel ou naturel pour le mettre à part, le décrire sommairement, l’identifier, en bref le constituer en objet de signification… À mi-chemin entre l’antiquaire et le naturaliste, Tchanefer mériterait une place dans la galerie des collectionneurs de l’humanité : il est le premier à associer son nom avec une découverte paléontologique.

acteurs de savoirprofessionscribePar-delà leur curiosité personnelle, scribes et savants d’Égypte collectent et déchiffrent les inscriptions anciennes. Ce genre de savoir est un outil nécessaire à l’accomplissement du culte et au respect des dieux : il jette un pont entre curiosité et vérité. Le culte des Égyptiens pour les monuments confine à l’obsession, les pharaons s’emploient à construire des « monuments d’éternité ».

acteurs de savoirprofessionartisanLa maîtrise des arts est une des conditions de la gloire du souverain, elle concrétise l’espoir d’une longévité supérieure à celle de la vie humaine et constitue une sorte de garantie de mémoire qui associe le monument et son commanditaire. Dans la vision égyptienne de la création et de la réalisation d’un monument, l’artisan est un personnage inspiré capable de communication avec les dieux, et cette capacité est le moyen d’échapper à l’érosion qui menace aussi bien les choses que les êtres. La connaissance des secrets du passé est donc l’une des conditions de la réussite de l’œuvre, chaque pharaon est en compétition avec ses prédécesseurs et ses successeurs dans la longue chaîne de la tradition. La récupération de spolia est une manière de distinguer et d’honorer l’œuvre. Ainsi le fils inspiré du pharaon Snefrou (prédécesseur de Khéops), Hordjedef, collectionne-t-il selon le Livre des morts des inscriptions anciennes :

Cette formule a été trouvée à Hermopolis, sur un bloc de quartzite de Haute Égypte, sous les pieds de ce dieu, au temps de la majesté du roi de Haute et Basse Égypte Mycérinus, par le prince Hordjedef, qui le trouva quand il vint inspecter les temples, tandis qu’une force l’accompagnait pour cela : il l’avait demandée pour lui en hommage et il l’avait rapportée comme une merveille au roi quand il vit que c’était quelque chose très secret, qui n’avait été ni vu ni aperçu8.

construction des savoirstraditiondécouverteL’Antiquité n’est plus simplement un objet de piété comme dans la découverte de Khaemois, elle s’incarne dans une rareté, quelque chose qui n’est accessible qu’au roi et à ses savants conseillers. Surtout, la découverte procède d’un exercice de savoir bien défini. Hordjedef est une sorte de prospecteur qui passe d’un lieu de culte à l’autre pour s’assurer du respect des rites mais aussi pour découvrir des textes inédits. Il ne se rend pas seulement dans une salle d’archives ou de bibliothèque, il inspecte les monuments, il observe le sol. Un autre texte du même recueil contribue à préciser cette dimension d’antiquaire observateur du paysage :

Ce texte est transcrit conformément à ce qui a été trouvé et écrit [par] le prince Hordjedef, qui le trouva dans un coffre secret, en un écrit du dieu lui-même, dans le temple d’Ounou, maîtresse d’Ounou quand il voyageait pour faire l’inspection des temples, des villes, des campagnes, et des buttes des dieux ; ce qui est récité en secret dans la Douat, un mystère de la Douat, un mystère de l’empire des morts9.

espaces savantscirculationexploration construction des savoirspolitique des savoirsgestionadministration acteurs de savoirprofessionscribeLa découverte n’est pas fortuite, elle est liée aux tâches d’inspecteur et de gestionnaire du prince. Hordjedef et ses pareils sont des administrateurs du sacré, ils ont pour fonction de pourvoir à l’entretien des sanctuaires, et ces activités réclament des savoirs particuliers et une attention à des signes cryptiques que les dieux envoient aux hommes. Et les dieux révèlent à l’émissaire du pharaon ce qu’ils avaient caché aux autres hommes et aux autres rois : le texte original, œuvre des dieux eux-mêmes, message trop précieux pour être dévoilé à un autre qu’au pharaon. Les scribes certifient l’authenticité du message transcrit par le prince et soigneusement recopié. Le statut du texte, ses conditions de conservation et de transmission font partie de l’histoire qui, pour être reçue, doit produire un effet de réel : la curiosité antiquaire, les méthodes qui l’accompagnent sont là pour en témoigner. Les scribes sont des explorateurs autant que des lettrés. À l’appui de leurs textes ils doivent se référer à des monuments et des objets.

Beaucoup plus tard (au viii e siècle av. J.-C.), un pharaon venu du Sud, Shabako, fera inscrire ce message sur un bloc de granit noir du sanctuaire de Ptah à Memphis :

pratiques savantespratique lettréecopie manuscriteSa majesté a écrit une nouvelle copie de ce document dans la maison de son père Ptah. Sa majesté l’avait découvert comme l’œuvre des ancêtres qui avait été dévorée par les vers et qui n’était pas [complètement] lisible du début à la fin. C’est pourquoi sa majesté l’écrivit à nouveau en sorte qu’elle soit plus belle qu’elle n’était auparavant, en sorte que son nom perdure et que son monument reste dans la demeure de son père Ptah pour toujours10.

pratiques savantespratique lettréecopie manuscrite inscription des savoirsécritureLe texte ainsi soigneusement recopié remonte par sa langue et son orthographe à l’Ancien Empire, soit deux bons millénaires avant le règne de ce pharaon qui, par cet acte de piété, a voulu contribuer à la survie de sa propre mémoire en préservant le message du dieu. Pour la première fois, semble-t-il, ce sont les vers, et non pas les souris chères à Karl Marx, qui ont exercé une rongeuse critique sur un papyrus ou une plaquette de bois. En tout cas, ce texte offre une belle illustration des rapports entre monumentalité et textualité dans l’Égypte ancienne. Si le monument est à son tour un texte, le scribe ne peut rester enfermé dans sa bibliothèque : il doit rencontrer le passé sur le terrain.

Les monuments incarnent une communication muette, ils captivent, séduisent ou impressionnent, et les Grecs, les premiers depuis Hécatée d’Abdère, ont été fascinés par le message muet des nécropoles égyptiennes.

Car les habitants de l’Égypte considèrent le temps de la vie humaine comme sans importance et pensent que le moment d’après la mort est d’une plus grande importance car la vertu le rend digne de mémoire ; les habitations des vivants, ils les appellent des auberges, puisque nous ne les habitons qu’un bref moment, celles des disparus, ils leur donnent le nom de maisons d’éternité, parce que le temps qu’ils passent dans l’Hadès n’a pas de fin. C’est pourquoi les Égyptiens ne s’occupent guère de l’aménagement de leurs maisons, mais pour leurs tombes ils ne s’épargnent aucun des excès de l’ambition11.

Les Grecs ont donc vu l’Égypte comme une « demeure d’éternité », comme une civilisation qui privilégie l’au-delà face à la brièveté de la vie humaine. Jan Assmann a fort bien souligné que cette singularité égyptienne relevait d’une dialectique savante entre monument, écriture et mémoire qui n’a guère de parallèle. Il faut laisser une trace de soi ; et, pour l’inscrire dans la longue durée, monument et écriture se conjuguent au service de la mémoire. Mais les Grecs n’ont saisi qu’une partie de ce besoin de mémoire, car ils n’avaient pas accès aux textes que le déchiffrement des hiéroglyphes nous a rendu compréhensibles.

typologie des savoirsobjets d'étudetempspasséIl ne fait donc aucun doute que l’Égypte ancienne a jeté les bases des pratiques antiquaires et qu’elle a créé un univers culturel dans lequel la relation entre le passé et le présent, ainsi que la concurrence des formes verbales et monumentales du souvenir, contribue à donner un cadre historique, religieux, à des exercices de mémorisation sociale d’un style particulier. Si chacun, du plus noble au plus humble, pense à se projeter dans les temps qui suivront sa mort biologique, il lui faut aussi se tourner vers un passé aussi lointain qu’obsédant dont les ruines dominent le paysage quotidien. Chaque individu veut ajouter ses propres ruines à celles du passé, en créant de nouvelles pyramides ou de nouveaux poèmes, destinés à survivre à l’érosion. Ainsi les hommes acceptent-ils l’idée que le souvenir doive en quelque sorte pactiser avec la ruine. L’infiniment grand, l’infiniment petit ou l’infiniment beau sont des moyens de lutter contre le temps, des outils pour résister à l’érosion : pharaon architecte, scribe ou poète, chacun a recours à une stratégie qui utilise (parfois en les associant) ce genre de moyens. Les Égyptiens sont en quelque manière des antiquaires pyromanes qui anticipent la ruine dans l’ébauche du monument. En ce sens leur expérience des ruines annonce la « ruine des ruines » chère à Benjamin Péret :

acteurs de savoiracteur non humainêtre surnaturelChassé par mille fantômes obsédants, l’homme sort en hurlant d’un château de ténèbres inoubliables qui le hantera toute sa vie, jusqu’à ce que, mort, on l’enferme dans un autre château, épouvantail ridicule celui-ci et bâti à la mesure du vers qui le ronge. Mais voici l’homme, fantôme pour lui-même et château visité par son propre fantôme. Aussi loin qu’on le retrouve, aussi jeune qu’on le voie, son désir prend la forme d’un château : caverne disputée à l’ours ou construction minuscule dont la mémoire ne gardera qu’une image d’aventurine12.

Péret ne cite pas la pyramide dans son essai, mais la caverne est le pendant de la pyramide : à la fois tombeau et texte, architecture tentaculaire et modèle réduit, construction futuriste et ruine. Le texte de Péret établit une relation presque égyptienne entre le château que l’homme habite et la tombe qui marque sa fin dernière. Tout château si prestigieux soit-il est destiné à devenir tombe, et toute tombe est oubli. Parce qu’elle est une civilisation des monuments, l’Égypte ancienne produit des antiquaires de terrain qui parcourent des paysages sacrés pour les constituer en source de savoir et de réflexion philosophique. L’antiquaire égyptien, comme l’antiquaire de la Renaissance, est un périégète.

construction des savoirsépistémologiesignetraceLes souverains mésopotamiens ne sont pas moins antiquaires que les Égyptiens ; comme eux, ils établissent une équation entre le Prince et les monuments, mais en remplaçant la pierre par la brique ; comme eux, ils ont recours à l’écriture comme un moyen de communication entre les générations ; comme eux, ils favorisent la naissance d’une culture lettrée qui nécessite le recours à la tradition, aux textes antérieurs, voire au savoir des anciens. Le souverain babylonien est par définition un bâtisseur. Comme Sylvie Lackenbacher l’a démontré, la rapide destruction des architectures de brique impose au roi une surveillance constante de ses palais. Temples et demeures doivent être périodiquement reconstruits, et cette reconstruction est à la fois un acte de piété et un acte politique. La révérence des souverains du présent envers les souverains du passé réclame une continuité culturelle et une capacité à déchiffrer les écritures anciennes au long des siècles, voire des millénaires. Le processus de construction est ainsi un processus de reconstruction : il faut retrouver les traces des anciens temples et palais pour en bâtir de nouveaux qui soient à la fois identiques et différents :

La mémoire du monument devenait plus importante que le monument lui-même dont l’existence n’était pas liée à sa forme concrète : l’idée l’emportait sur une réalité fugitive13.

acteurs de savoirprofessionscribe inscription des savoirsécritureLes pharaons répondaient au défi de l’érosion par le caractère massif et solide de leurs constructions ; les souverains mésopotamiens ont imaginé une autre solution, celle d’organiser la mémoire de leurs reconstructions continuelles grâce à des briques de fondations et à des inscriptions dédicatoires systématiquement produites à l’occasion de la construction des édifices. Certes, les pharaons n’hésitaient pas à se glorifier de leurs travaux par des inscriptions, mais les souverains mésopotamiens vont beaucoup plus loin en créant un formulaire décliné à l’infini, qui insiste sur leur piété, leur grandeur et la continuité qu’ils établissent entre leurs prédécesseurs et leurs successeurs. Néanmoins, il y a là quelques évidentes différences de comportement et de technique. Les pharaons s’employaient à résister à l’érosion en s’appuyant sur la masse indestructible d’immenses édifices de pierres. Les souverains mésopotamiens imaginèrent de recourir à une autre solution : ils disposèrent dans les fondations de leurs palais ou temples des briques inscrites, respectueusement enfouies. Ces briques portaient des inscriptions à la gloire du souverain ; elles attestaient sa piété autant que sa munificence. Elles constituaient un message que chaque souverain envoyait à ses descendants en même temps qu’un témoignage de sa connaissance des réalisations de ses prédécesseurs. Ce savoir-faire cependant est un peu ironique : ce ne sont pas la solidité des murs, la somptuosité des décors sculptés ou peints qui témoignent de la grandeur du souverain, mais des briques de terre crue séchées au soleil et soigneusement inscrites par des scribes vigilants. Face aux pierres majestueuses des pharaons, les souverains mésopotamiens savent la fragilité de leurs constructions de briques crues. Ils proclament donc très haut et très fort leur grandeur en ayant recours à ce modeste moyen de communication avec le futur. Cette subtile stratégie repose sur un savoir partagé qui unit les scribes par-delà les millénaires. Elle suppose une capacité philologique, c’est-à-dire une aptitude à maîtriser les graphies archaïques et les traditions diplomatiques qui est la marque originale des scribes mésopotamiens dont nous savons qu’ils étaient des collectionneurs d’inscriptions autant que d’habiles traducteurs. Égyptiens et Mésopotamiens démontrent la même foi et le même intérêt pour le passé, mais les moyens qu’ils déploient pour l’explorer sont différents. Conscients de la fragilité de leur construction de briques, les Mésopotamiens s’acharnent à combattre l’érosion par le savoir : leurs palais si vite détruits quand ils ne sont plus entretenus recèlent des briques de fondations qui sont protégées par les ruines. Pour communiquer avec le passé, il ne suffit pas d’inscrire des messages pieusement déposés dans le sol, il faut s’assurer que rois et scribes des générations à venir iront fouiller ce même sol pour y retrouver ces traces indestructibles.

construction des savoirsépistémologiesignetrace typologie des savoirsobjets d'étudetempspasséCette avidité à explorer le sol, à dégager les substructions précédentes, à dater et interpréter les murs, objets et inscriptions qui apparaissent, a quelque chose de troublant pour l’archéologue moderne qui a parfois l’impression de rencontrer des prédécesseurs aussi passionnés que lui. Godefroy Goossens a cependant nuancé cette image des rois néo-babyloniens en insistant sur la dimension religieuse et politique de cette attitude à un moment où la tradition mésopotamienne, se sentant menacée, allait chercher dans un lointain passé un renfort et une consolation. Car les souverains et leurs scribes cherchent dans le sol des temples quelque chose de bien précis :

Un mot revient sans cesse lorsqu’il est question de ces fouilles, un mot qui caractérise ce qu’on recherche et qu’on trouve, le mot temenu… le temenu est l’ancien texte de fondation qui authentifie la construction d’un temple. Son antiquité peut être toute relative, il suffit que le texte ait été déposé par les prédécesseurs du roi, mais elle est indispensable, car d’autre part pour désigner son propre texte de fondation, un roi ne parle pas de temenu mais de sitru14.

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptiontabletteLa nature même du temenu importe peu : il peut s’agir d’un cône ou d’un cylindre en terre cuite, d’une tablette, voire d’un dépôt de fondation avec tablettes d’or et de lapis-lazuli, parfois même d’une statue portant une inscription.

construction des savoirsvalidationpreuveCe qui constitue le temenu, c’est donc la preuve d’une tradition, même s’il apparaît par la suite que cette tradition est fausse du fait qu’un document plus ancien la contredit. La preuve ne résulte pas nécessairement d’un document écrit, quoique ce soit préférable, mais à défaut de texte on peut admettre comme temenu toute pièce d’antiquité certaine trouvée au cours des recherches15.

pratiques savantespratique lettréedéchiffrementLa recherche du passé est donc un exercice de piété qui réclame des savoirs complexes. Le roi et ses scribes doivent être capables de déchiffrer les écritures anciennes pour valider leurs découvertes, mais ils doivent aussi reconnaître les traces de temples anciens, de lieux de culte, tirer parti de la topographie et du climat pour déceler des constructions antiques. En somme, le savoir antiquaire est l’un des outils de la fonction royale, un moyen d’affirmer autant la grandeur que l’élection par les dieux du souverain. On le voit, la curiosité pour le passé n’a pas attendu les Grecs pour trouver sa place dans les pratiques religieuses et politiques des peuples de l’Égypte et de la Mésopotamie ancienne, au contraire, pourrait-on dire. Leurs royautés millénaires impliquaient par définition des généalogies immenses qui regardaient vers un passé lointain et prestigieux. (Pour les Mésopotamiens, comme l’a établi Elena Cassin 16, le mot « passé » signifie « ce qui est devant nous » et le mot « futur » « ce qui est derrière nous. ») Dans un tel régime historiographique, le monument est un document aussi important que la plus précieuse inscription ; ce qui compte, c’est la matérialité du passé, son rapport avec des structures clairement identifiées comme anciennes. Le passé constitue un terrain dont les arpenteurs sont par définition même les antiquaires.

espaces savantsterritoireempire construction des savoirslangage et savoirslanguechinoisLa culture chinoise ancienne a elle aussi connu ses antiquaires, mais les Chinois étaient bien plus fascinés par les vases sacrificiels de bronze que par les monuments du passé, si exceptionnels fussent-ils. Certains de ces vases étaient même considérés comme le symbole du pouvoir impérial : si l’empereur venait à les perdre, son pouvoir menaçait de s’effondrer. À côté de ces vases mythiques, cependant, les classes dirigeantes et les lettrés collectionnaient des vases sacrificiels de l’âge du bronze qui étaient identifiés par les inscriptions qu’ils portaient… Nous disposons d’inventaires de ce genre de vases dès le ii e siècle avant J.-C. ainsi que de nombreuses relations de fouilles qui décrivent minutieusement les étapes et les conditions de la découverte. La curiosité pour le passé des anciens Chinois est un phénomène bien connu.

construction des savoirstraditiondécouverteLa récente découverte d’une tombe du xii e siècle avant J.-C. à Anyang en porte un évident témoignage. La défunte Fu Hao était enterrée avec une collection de jades dont certains remontaient aux lointaines cultures néolithiques de Hongshan et de Liangzhu. Les fouilleurs ont pu établir que ces dépôts funéraires étaient le résultat d’un rituel cérémoniel qui utilisait avec sophistication des références au passé et des références au présent. Que ce type de curiosité soit au cœur de la culture chinoise est une évidence… Quand nous lisons sous le pinceau de Mo Tzu au v e siècle avant J.-C. que

les sources de notre savoir reposent dans ce qui est écrit sur le bambou et la soie, ce qui est gravé sur le métal et la pierre, et ce qui est incisé sur des vases pour être transmis à la postérité17,

nous découvrons une définition de la documentation historique qui rappelle la tradition grecque. Mo Tzu était un contemporain de Thucydide, et nous savons que dans la cour royale de la dynastie Shang, scribes et archivistes enregistraient la trace des événements politiques et militaires. Pour « ce qui est incisé sur les vases », nous disposons chez les Shang et les Chou de l’Est d’un grand nombre d’inscriptions qui ornent les vases rituels de bronze. Kwang Chih Chang a même fait remarquer que l’idée attribuée à la philosophie ionienne de la succession pierre, bronze, fer a été exprimée par un philosophe des Chou de l’Est, Feng Hu Tzu :

À l’âge de Hsüan Yüan, Shen Nung et Ho Hsü, les armes étaient faites de pierre pour couper les arbres et construire les maisons, et elles étaient ensevelies avec les morts. À l’âge de Huang Ti, les armes étaient faites de jade pour couper les arbres, construire les maisons et fouiller le sol… et elles étaient ensevelies avec les morts. À l’âge de Yu les armes étaient faites de bronze pour construire des canaux… et des maisons. Au moment présent, les armes sont faites de fer18.

Il ne fait donc aucun doute que les philosophes et les antiquaires chinois se sont posé en des termes différents mais parfaitement cohérents les mêmes questions qu’Hérodote, Thucydide ou Hippias. Les Chinois se sont interrogés très tôt sur les sources de l’Histoire. Leurs scribes ont compilé les événements et les ont croisés avec toutes les sources imaginables. Ils ont affronté la comparaison entre la tradition écrite et les objets témoins d’un lointain passé. Ils ont élaboré une théorie de l’évolution des techniques tout aussi ingénieuse que la théorie de la succession des trois âges, pierre, bronze, fer, élaborée par les philosophes d’Ionie.

Pourtant, les monuments qui captivent avant tout les antiquaires chinois ne sont pas des statues, des pierres soigneusement équarries ou des briques, mais des vases de bronze. Comment expliquer cette passion chinoise qui commence au ii e millénaire ? K.C. Chang a suggéré que tout aspirant au pouvoir en Chine doit contrôler un certain nombre de ressources fondamentales, au premier rang desquelles se trouvent les vases de bronze traditionnels. L’acquisition et la possession de vases de bronze antiques sont un moyen de tenir son rang, d’exprimer son pouvoir et sa vertu. Aussi la recherche de vases de bronze est-elle un topos de la tradition historique chinoise. Pour se procurer des vases il faut les obtenir d’un collectionneur ou les découvrir par le moyen d’une excavation. Les spolia au sens latin du terme sont donc un outil de distinction et de reconnaissance. Stephen Owen a consacré un petit livre aux usages de la mémoire dans la Chine ancienne et il a mis en valeur les qualités archéologiques et poétiques d’un récit qui nous a été transmis par Hsieh Hui Lien, un poète du v e siècle après J.-C. Il s’agit de l’extraordinaire description de la découverte d’une tombe antique à Chin Ling. Après avoir décrit minutieusement le contexte de la découverte en utilisant un vocabulaire rationnel qui est très proche du style d’un rapport archéologique, le narrateur adresse une prière aux esprits des défunts. Le respect du passé est à la fois une attitude religieuse, une posture esthétique et une exploration raisonnée de ce que contient le sol.

construction des savoirspolitique des savoirsrégime politiquemonarchieOn le voit, par d’autres chemins que les Grecs et les Romains, les grandes monarchies asiatiques ont jeté les bases d’un rapport avec le passé qui est un art savant de la mémoire. Cet art associe la tradition écrite, l’observation et la collection des traces du passé, il va parfois jusqu’à l’excavation du sol en vue de dégager des monuments ou de découvrir des objets et des inscriptions. Il vise au fond à établir un lien entre Antiquité et présent en communiquant avec les hommes des générations antérieures.

L’universalisme antiquaire

pratiques savantespratique discursiveoralité construction des savoirstraditioncontinuitéToutes les sociétés de l’Antiquité classique et orientale ont inventé un régime antiquaire : il s’agit des pratiques variées qui permettent d’explorer l’héritage du passé en recueillant les traditions orales, en collectant les traces écrites et en observant, voire parfois en fouillant le sol. Ce savoir cependant n’a que partiellement résisté en Occident à l’effondrement de l’Empire romain. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de noter qu’il a subsisté à Byzance dans des formes très proches de l’antiquarisme romain.

acteurs de savoirstatutmoine construction des savoirsépistémologiesignetraceCela ne signifie pas que du v e au xiv e siècle, les sociétés occidentales se soient détournées du passé. Les clercs et les souverains ont cherché à collectionner les œuvres d’art antiques qu’ils ont souvent interprétées et réutilisées à la façon des souverains mésopotamiens ou égyptiens. L’Église pour son compte a fait du culte des reliques un outil pour le renforcement de la foi, et de ce fait la recherche des tombes supposées des saints ou même de la croix du Christ a conduit les clercs à s’intéresser à ce qui était enfoui dans le sol. Les moines de Glastonbury au xii e siècle exhument la tombe prétendue du roi Arthur ; un peu auparavant les moines de Saint-Alban, en aménageant leur monastère, ont découvert un « antre immense » qui est sans doute une sépulture mégalithique. Mais dans le courant du Moyen Âge, la figure de l’antiquaire est noyée dans une tradition savante plus large, proprement théologique ou morale, même si la culture carolingienne ou la Renaissance othonienne ont délibérément cherché à renouer avec la tradition romaine. Le retour à l’antiquarisme comme forme autonome de connaissance est une autre histoire qui commence dans l’Italie du xiv e siècle, avec ses villes conquérantes, ses liens avec la Méditerranée orientale et sa volonté affichée d’un retour aux sources de la tradition grecque et romaine débarrassée des sédiments qui l’ont recouverte. Si l’on se préoccupe de vérifier la tradition, qu’elle soit laïque ou ecclésiale, il faut retourner aux textes, soit les classiques gréco-romains, soit l’Évangile. Pour cela il faut s’interroger sur la fiabilité des manuscrits, sur leur date et sur leur origine, il faut comprendre les images présentes dans la tradition écrite comme sur les monuments. De là un mouvement de réflexion sur les images des Anciens et des tentatives de fonder une iconographie qui permette d’interpréter les trésors documentaires des abbayes et de les comparer à d’autres images qui décorent les monuments antiques, qui sont gravées sur les monnaies ou imprimées en relief sur la panse de ces céramiques rouges romaines dites « sigillées ». À côté des images, les monuments eux-mêmes constituent des sources de savoir. Des voyageurs comme Ciriaco d’Ancône au xv e siècle entreprennent de dessiner des monuments imposants comme le Parthénon ; d’autres tel Cristoforo Buondelmonti lèvent des cartes où sont indiqués les monuments anciens les plus spectaculaires. Surtout, les monnaies et les inscriptions anciennes se révèlent de précieux outils d’interprétation du passé : on les compare à la tradition manuscrite, on réfléchit sur leur lieu de découverte. Bref, on associe l’étude de l’espace à la compréhension du passé. L’un des plus grands poètes du temps, Pétrarque, avait montré la voie en expliquant que le panorama de Rome vue du Forum était en soi une leçon d’histoire et que les monuments dans leur distribution spatiale et chronologique constituaient la trame même de l’intelligence du passé. Née à Rome et à Florence, cette nouvelle manière d’explorer le temps se diffuse comme une traînée de poudre d’un bout à l’autre de l’Europe, des neiges de Scandinavie au soleil d’Espagne, des brumes de Grande-Bretagne à la lointaine Transylvanie. Dans le courant du xvi e siècle, toutes les cours d’Europe disposent d’antiquaires qui parcourent les territoires, collectent des inscriptions et des monnaies, dessinent des monuments et parfois même creusent le sol. Les antiquaires du monde gréco-romain avaient déjà pressenti que l’étude du passé devait être un travail comparatif, s’intéressant aux Barbares comme aux Grecs. Les études antiquaires du xvi e au xviii e siècle doivent leur succès à leur parti pris de faire de la comparaison la colonne vertébrale de la discipline. L’antiquarisme avait commencé sur le sol italien, puis s’était étendu aux frontières de l’Empire romain pour s’intéresser aux cultures britannique, germanique et scandinave. Avec la diplomatie turque des rois de France, de Grande-Bretagne et des villes italiennes, la curiosité antiquaire gagne l’Afrique du Nord et le Proche-Orient et bientôt l’Asie, tandis que les conquérants de l’Amérique s’émerveillent de découvrir au Pérou et au Mexique des monuments antiques plus grandioses que ceux de Tarragone ou de Ségovie.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialesarchéologie pratiques savantespratique intellectuellecomparaison typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialeshistoireL’Antiquité ne se réduit plus au monde gréco-romain, elle est devenue un savoir universel qui se préoccupe de tous les continents et de tous les âges : on compare les Esquimaux du Grand Nord aux hommes d’avant le Déluge, les indigènes de la Virginie aux habitants des îles Britanniques d’avant la conquête romaine. Bien des antiquaires s’étaient aperçus que là où les textes faisaient défaut, les monuments et les objets pouvaient les remplacer, mais nul n’est allé aussi loin que John Aubrey dans la seconde moitié du xvii e siècle quand il affirme avec une rare sobriété : « Ces antiquités sont d’un âge si éloigné qu’aucun livre ne les peut atteindre. Aussi n’y a-t-il pas d’autre moyen de les ressusciter que de recourir à la méthode de l’antiquité comparative que j’ai élaborée sur le terrain en partant des monuments eux-mêmes historia quoque modo scripta, est [de quelque façon que soit écrite l’histoire, elle existe]19. » Aubrey est le premier antiquaire à tenter de dégager les lois d’une typologie générale des objets matériels qui constitue la méthode de base de l’archéologie au sens moderne du terme, et il est l’un des premiers à définir les règles de la field archaeology, de l’observation du sol pour déceler les étapes successives des habitats et des aménagements humains. Au même moment d’autres antiquaires qui observaient les urnes, les « pierres de foudre » (les silex taillés) et les mégalithes en déduisaient qu’il s’agissait d’objets et de monuments dus à l’industrie humaine dans un très ancien passé. Petit à petit émergeait ainsi l’idée d’une histoire comparée des techniques qui est le socle même de l’archéologie. En ordre dispersé et sans que leurs résultats paraissent définitivement acquis, les antiquaires ont ainsi jeté les bases de l’archéologie, mais ils n’avaient pas les moyens de faire de l’antiquarisme un champ scientifique unifié. Ils restaient pris dans les filets de la suprématie de l’écrit sur les traces matérielles et dans une vulgate chronologique qui faisait tenir l’histoire humaine dans les six petits millénaires de la révélation judéo-chrétienne. L’universalisme antiquaire était ainsi bridé par un point de vue théologique qui, en terre catholique comme en terre protestante, interdisait de jeter un pont entre l’histoire de la nature et l’histoire de l’homme. S’interroger sur l’historicité du Déluge avait conduit Isaac Lapeyrère très près du bûcher, et l’illustre Buffon avait été condamné en Sorbonne pour avoir suggéré que l’histoire de la nature ne trouvait pas la place qu’il lui fallait dans la chronologie biblique. L’universalisme antiquaire restait confiné dans un champ exclusivement occidental dont la supériorité s’imposait à toutes les autres cultures, et Leibniz était bien le seul à considérer que les échanges entre l’Occident et la Chine relevaient d’un véritable « commerce de lumière ». Une frontière invisible mais infranchissable empêchait donc de constituer les différentes branches du savoir antiquaire en une discipline autonome fertilisée par la complémentarité des techniques.

La mise en place de l’archéologie comme discipline

construction des savoirstraditionévolutionEntre 1830 et 1860 une révolution bouleverse les vieilles disciplines antiquaires. Elle s’exprime d’abord sur le plan du vocabulaire. Dans la décennie 1820-1830 le vocable d’« antiquaire » tend à être remplacé par celui d’« archéologue », et la notion d’antiquités est supplantée par celle d’archéologie. Aubin Louis Millin, un des grands pédagogues de l’archéologie au début du xix e siècle, écrivait :

Le mot « Antiquités » est trop vague : la connaissance des antiquités, réduite en théorie, doit être désignée par un nom particulier et univoque comme toutes les autres sciences ; on peut dire Archéologie, comme on dit Minéralogie, Zoologie, Physiologie20.

typologie des savoirsdisciplinessciences formelles et expérimentalessciences de la Terre et de l’Universgéologie typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialesarchéologieLa transformation de l’antiquarisme en archéologie est liée à un brusque changement de l’horizon scientifique et à l’affirmation des sciences positives constituées autour d’un corps de doctrine et de protocoles d’observation définis et partagés. Le comte de Caylus avait déjà plaidé après Aubrey pour la mise en place de règles d’observation et de démonstration modelées sur celles des sciences physiques. L’effort des archéologues de la première partie du xix e siècle débouche sur la construction d’un champ disciplinaire qui libère l’archéologue autant de l’influence du philologue que de celle de l’artiste, selon l’expression d’Eduard Gerhard, l’archéologue allemand qui élabora en 1850 le programme épistémologique de la nouvelle discipline dans le champ du monde méditerranéen. À cette révolution interne s’en ajoute une autre de type externe. Géologues et antiquaires découvrent dans les lits anciens des fleuves et des rivières des objets en silex taillés associés à des restes que les zoologues identifient comme ceux d’espèces éteintes. La vieille idée d’une antiquité de l’homme qui remonterait à plusieurs dizaines ou centaines de milliers d’années trouve sa confirmation dans ces observations et en particulier dans celles de Boucher de Perthes. En même temps que l’archéologie s’affirme une nouvelle période de l’humanité, la préhistoire, qui relie l’histoire de l’homme à celle de la nature. Le savoir antiquaire qui accompagnait les hommes depuis quelques millénaires ne peut résister à ce foudroyant déplacement de perspective et à l’autorité des preuves apportées par l’exploitation des gisements préhistoriques.

Silex biface de la période acheuléenne
            (paléolithique), Madrid.
Figure 2. Silex biface de la période acheuléenne (paléolithique), Madrid.

construction des savoirsépistémologieméthodeLa nouvelle discipline ne se contente pas d’unifier l’histoire de la nature et l’histoire humaine : elle intègre en un système cohérent trois types d’observations bien connues des antiquaires, mais qui n’avaient jamais été utilisées de façon coordonnée : la typologie qui est la reconstitution de l’histoire des types d’objets et de monuments dans le temps, la stratigraphie qui est l’observation dans le sol de la composition des couches qui le constituent, et la technologie qui permet de retrouver l’usage et la fonction des objets et des monuments du passé.

» Paysage de ruines romaines avec vestiges
            d’un temple de Saturne » ou « L’archéologue ». Tableau de Giovanna
            Maria Griffoni d’après Giovanni Paolo Pannini (1691-1765). Musée
            des Beaux-Arts, Palais Longchamp, Marseille.
Figure 3. » Paysage de ruines romaines avec vestiges d’un temple de Saturne » ou « L’archéologue ». Tableau de Giovanna Maria Griffoni d’après Giovanni Paolo Pannini (1691-1765). Musée des Beaux-Arts, Palais Longchamp, Marseille.

C’est avec raison qu’O.G.S. Crawford considérait que l’archéologie est née en 1859, l’année de la publication par Darwin de L’Origine des espèces : de fait l’archéologie, dans ses techniques d’observation, de relevé, d’extraction et de conservation, repose sur l’idée d’évolution. L’archéologie a connu une longue préhistoire et une courte histoire. Qu’elle traite des sociétés sans écriture ou avec écriture, elle est dépendante de la matérialité des objets et des traces observables autant que du contexte des découvertes ; la discipline de cabinet est devenue une science de terrain. Ainsi entendue, l’archéologie est une puissante méthode d’investigation dont les limites n’ont cessé de reculer. La réflexion formulée par Crawford il y a plus de cinquante ans apparaît comme visionnaire :

Où finit l’archéologie ? il nous est possible d’utiliser les techniques de l’archéologie pour explorer une période historique aussi riche en documents que celle des « siècles obscurs » ou une période moins riche telle que l’Égypte ou la Mésopotamie. Les archéologues du futur fouilleront peut-être les usines en ruine des xix e et xx e siècles, quand les radiations des bombes atomiques se seront dissipées. Ces questions technologiques apparaîtront alors comme légitimes. Comment ne le seraient-elles pas lorsqu’elles seront bien mieux connues21 ?
Notes
1.

Freud, 1989, p. 150.

2.

Crawford, 1953, p. 19.

3.

L’expédition des Grecs à Troie.

4.

Thucydide, Guerre du Péloponnèse, I, 10, 1-3.

5.

Schnapp, 1998, p. 405. D’après Gomaa, 1973, p. 68.

6.

Sur ce personnage, voir Gomaa, 1973 et l’article d’Aufrère, à paraître.

7.

Schiaparelli, 1947. Je remercie Sydney Aufrère de m’avoir signalé ce document.

8.

Barguet, 1967, p. 104-105.

9.

Ibid., p. 56. Voir Aufrère, art. cité.

10.

Bull, in Dentan, 1955, p 97.

11.

Diodore De Sicile, Bibliothèque historique, I, 51, 2.

12.

Péret, 1939.

13.

Lackenbacher, 1990, p. 183.

14.

Goossens, 1948, p. 149-160.

15.

Ibid., p. 151.

16.

Cassin, 1969.

17.

Chang, 1986, p. 296.

18.

Ibid., p. 4-5.

19.

Aubrey, 1980-1982, p. 275.

20.

Millin, 1826, p. 1.

21.

Crawford, 1953, p. 19.

Appendix A Bibliographie

  1. Aubrey, 1980-1982 : John Aubrey, Monumenta Britannica, éd. R. Legg et J. Fowles, Milborn Port.
  2. Aufrère, à paraître : Sydney Aufrère, « Les anciens Égyptiens et leur notion de l’antiquité, une quête archéologique et historiographique du passé ».
  3. Barguet, 1967 : Paul Barguet, Le Livre des morts des anciens Égyptiens, Paris.
  4. Cassin, 1969 : Elena Cassin, « Cycles du temps et cadres de l’espace en Mésopotamie », Revue de synthèse, 56, p. 242-247.
  5. Chang, 1986 : Kwang Chih Chang, The Archaeology of Ancient China, New Haven.
  6. Crawford, 1953 : Osbert Guy Stanhope Crawford, Archaeology in the Field, Londres.
  7. Dentan, 1955 : Robert C. Dentan (éd.), The Idea of History in the Ancient Near East, New Haven.
  8. Freud, 1989 : Sigmund Freud, « Sur l’étiologie de l’hystérie », in S. Freud, Œuvres complètes I, II, Paris.
  9. Gomaa, 1973 : Farouk Gomaa, Chaemwese, Sohns Ramses II und hoher Priester von Memphis, Wiesbaden.
  10. Goossens, 1948 : Godefroy Goossens, « Les recherches historiques à l’époque néo-babylonienne », Revue d’assyriologie et d’archéologie orientale, p. 149-160.
  11. Lackenbacher, 1990 : Sylvie Lackenbacher, Le Palais sans rival. Le récit de construction en Assyrie, Paris.
  12. Millin, 1826 : Aubin Louis Millin, Introduction à l’étude de l’archéologie, Paris.
  13. Péret, 1939 : Benjamin Péret, « Ruines : ruine des ruines », Le Minotaure, 12-13, p. 58-64.
  14. Schiaparelli, 1947 : Ernesto Schiaparelli, « Fossile eocenico con iscrizione geroglifica rinvenuto in Eliopoli », Bolletino della Società piemontese di archeologia e di belle arti, p. 11-14.
  15. Schnapp, 1998 : Alain Schnapp, La Conquête du passé, Paris.