Éric Jolly

espaces savantslieulaboratoire typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialesethnologie espaces savantscirculationmission Dakar-Djibouti, est à la fois la première des grandes missions ethnographiques françaises, la plus longue et la seule à avoir connu une notoriété durable. Au début des années 1930, cette expédition collective a été le laboratoire d’expérimentation de la méthode ethnographique et la vitrine prestigieuse d’une ethnologie française en cours d’institutionnalisation. À ce titre, elle a acquis très rapidement une dimension emblématique avant de devenir une référence obligée de tous les travaux sur la naissance de la discipline ou sur l’histoire de l’africanisme. S’il s’inspire de certaines analyses antérieures1, cet article examine avant tout les raisons et les implications du caractère itinérant de cette mission transafricaine qui associa raid spectaculaire et recherche scientifique, sondage erratique et collecte systématique, tournée promotionnelle et voyage initiatique.

espaces savantslieumuséeLes membres de cette mission sont les premiers chercheurs envoyés collectivement sur un terrain exotique pour y recueillir méthodiquement, d’une rive à l’autre de l’Afrique et sur une période de vingt-deux mois, des échantillons de la culture matérielle, de la langue ou de l’organisation sociale des populations rencontrées. Sous cet angle, Dakar-Djibouti fait figure de laboratoire ambulant agissant sur le terrain pour le compte du musée d’Ethnographie du Trocadéro et au nom de l’Institut d’ethnologie. Une telle expédition est conçue en effet comme le prolongement ou l’antenne mobile – d’enquête et de collecte – de ces deux institutions centrales qui la parrainent et l’encadrent.

Mais, si le lien avec l’Institut d’ethnologie est avant tout d’ordre théorique ou méthodologique, le point d’attache concret de la mission est incontestablement le musée d’Ethnographie. Cet établissement parisien expose le matériel de Dakar-Djibouti, avant le départ, et son « butin » scientifique, au retour. Pendant l’expédition – de mai 1931 à février 1933 –, ce même musée réceptionne les objets collectés ainsi que les notes ethnographiques et les rapports rédigés sur le terrain. Les membres de la mission Dakar-Djibouti jouent par conséquent un double rôle ; ils sont les pionniers et les « missionnaires » ambulants d’une discipline scientifique – l’ethnologie – en quête de reconnaissance et en voie de professionnalisation, mais ils sont également, plus prosaïquement, des « commis voyageurs » approvisionnant les institutions métropolitaines en documents ethnographiques.

De l’aspiration au voyage à l’exploration scientifique

Après la création de l’Institut d’ethnologie en 1925, les jeunes diplômés de cet organisme universitaire sont systématiquement envoyés en mission dans des contrées lointaines pour y mener des enquêtes ethnographiques. Initiateur et chef de la mission Dakar-Djibouti, Marcel Griaule incarne parfaitement cette première génération de chercheurs de terrain, curieux de tout et avides de voyages, d’aventures et de découvertes. Né en 1898, Griaule s’imagine d’abord « chevalier du ciel » : il s’engage dans l’aviation en 1918 et devient observateur aérien. L’année suivante, il publie à compte d’auteur un roman de jeunesse sur le monde céleste et héroïque des aviateurs en évoquant notamment, parmi ses personnages, un « saint migrateur » – saint Griaule – « animé d’un mouvement constant » et qui « voyage comme d’autres mangent2 ». En 1923, après avoir quitté l’armée, Griaule reprend ses études pour apprendre deux langues éthiopiennes ; puis, deux ans plus tard, il s’inscrit à l’Institut d’ethnologie, dont il est l’un des premiers diplômés. Griaule passe alors, définitivement, de l’observation aérienne à l’observation des sociétés exotiques, et de la conquête du ciel à l’exploration du continent africain.

espaces savantscirculationexpéditionÀ la fin de 1928, il effectue une première mission sur le terrain de six mois en Éthiopie. Dans le récit romancé de cette expédition, réalisée à dos de mulet, Griaule se présente déjà comme un explorateur prêt à affronter de multiples épreuves pour rapporter sa précieuse moisson de documents. Et il oppose cette nouvelle figure héroïque et conquérante de l’ethnographe, collecteur d’informations, à l’image désuète des chercheurs de cabinet, dont il se moque avec une ironie féroce :

Quelle leçon pour les hagiographes et les explorateurs de bibliothèque ! Qu’ils aillent donc un peu suer au soleil, et cahoter sur des selles indigènes, et bien peiner dans des réunions absurdes où sonnent des langues ardues, pour sténographier des vies de saints thaumaturges ! Qu’ils y aillent ! ils renouvelleront leurs stocks de textes battus et rebattus, ces coupeurs de traduction en quatre, ces discuteurs aux détails, ces chasseurs de virgule3.

espaces savantscirculationvoyageC’est également l’attrait du voyage et de l’ethnologie qui pousse l’écrivain Michel Leiris à participer à la mission Dakar-Djibouti. Avant son départ, il rêve à un périple synonyme d’aventure poétique et d’ouverture aux autres4. Si ce rêve reflète une influence surréaliste, une telle aspiration traduit également un objectif humaniste qui s’exprime plus clairement après son retour de mission. Témoignant de son expérience éthiopienne, Leiris fait l’éloge d’un « art du voyage » ouvrant à la connaissance « intime » d’un pays et de ses habitants5. Sur un plan méthodologique, il s’éloigne par conséquent des convictions de Griaule, qui prône une observation collective et distanciée incompatible avec l’idée d’intimité ou d’immersion ; mais son discours rejoint les motivations des promoteurs de l’ethnologie et de la mission Dakar-Djibouti. Tous manifestent la même volonté de s’ouvrir aux autres cultures – y compris au niveau artistique et musical – pour mieux les comprendre et les promouvoir, en combattant ainsi les préjugés raciaux6. Parmi les membres de l’expédition, seul le représentant des sciences naturelles – Abel Faivre – semble indifférent à cette quête d’altérité :

Ma seule vocation a toujours été celle d’explorateur ; et, maintenant plus que jamais, mon plus grand désir est de faire partie de missions scientifiques et de courir la brousse et le désert en quête de documents7.

construction des savoirspolitique des savoirscolonialismeEmpreint d’une grande ingénuité, l’enthousiasme de Faivre est représentatif de l’engouement général des Français pour l’exotisme colonial, surtout en 1931, lorsque l’Exposition coloniale internationale de Paris suscite une véritable ferveur patriotique et populaire. Cette année-là, les Français suivent avec une égale passion la progression de la Croisière jaune Citroën en Asie et le départ de l’expédition Dakar-Djibouti. Cette mission ethnographique s’inscrit d’ailleurs dans le prolongement des nombreux raids automobiles qui ont traversé l’Afrique au cours de la décennie précédente, en particulier la célèbre et médiatique Croisière noire. En 1924-1925, des véhicules Citroën reliaient l’Algérie au Cap en mêlant prouesses techniques et recherches anthropologiques. Six ans après cet exploit, source de fierté nationale, la prestigieuse expédition Dakar-Djibouti traverse elle aussi le continent, mais d’ouest en est. À l’époque du colonialisme triomphant, cette « mission de grand style8 » répond, sur le fond comme sur la forme, à l’attente de l’opinion publique et de la classe politique : elle fait honneur à la France et à ses colonies ; elle donne un visage plus humain à la colonisation ; et elle s’apparente à une exploration scientifique audacieuse.

Pour financer l’expédition, Georges-Henri Rivière 9 s’appuie ouvertement sur cet engouement populaire envers les colonies. Durant les neuf mois précédant le départ de la mission Dakar-Djibouti, il active ses réseaux et orchestre une campagne de presse efficace en inondant les journaux de communiqués et en montant avec succès plusieurs « coups médiatiques », dont le plus célèbre est le gala de boxe organisé au profit de l’expédition, avec pour tête d’affiche et pour caution antiraciste un Noir américain, champion du monde dans sa catégorie.

inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l’informationcarte« Équipée transafricaine10 », la mission Griaule veut marquer les esprits par sa durée et la longueur de son périple. Du reste, chaque rapport de la mission insiste sur les vingt-deux mille kilomètres parcourus11 ; et les visiteurs du musée d’Ethnographie sont invités à suivre la progression de la mission sur une carte piquetée de drapeaux12.

La première raison du caractère itinérant et spectaculaire de la mission Dakar-Djibouti est donc la volonté de rallier à ce projet, et plus généralement à la cause de l’ethnologie, l’opinion publique, l’administration coloniale, ainsi que les sponsors. Et cette stratégie se révèle payante : les journalistes écrivent une centaine de papiers enthousiastes, aux accents patriotiques ; les mécènes affluent ; les gouvernements de la Côte française des Somalis et de l’Afrique-Équatoriale française accordent des subventions substantielles ; et enfin, à l’acmé de cette mobilisation, le parlement français puis le Sénat votent en urgence, à la fin de mars 1931, une loi spéciale pour compléter le financement de la mission Dakar-Djibouti, transformée ainsi en entreprise nationale.

Les routiers de la recherche et leur « camp volant »

Composée de chercheurs de terrain, la mission Dakar-Djibouti est conçue dès l’origine comme un laboratoire itinérant doté de moyens humains et matériels suffisamment importants et performants pour pouvoir prélever le maximum d’objets et d’informations tout au long de son parcours. Pour garantir la liberté de mouvement et l’autonomie de la mission, Griaule dispose d’un bateau métallique démontable, de deux camions et d’une voiture avec remorque. Ces véhicules assurent le transport d’un matériel pléthorique, les déplacements du personnel européen et africain (soit une équipe de cinq à douze personnes), et enfin l’acheminement des objets ethnographiques depuis leur lieu de collecte jusqu’à un centre ferroviaire ou portuaire. Sur un plan méthodologique, ils autorisent la mise en œuvre de recherches extensives, de collectes massives et de sondages urgents.

Qu’il s’agisse d’équipement scientifique ou de mobilier de voyage, le matériel emporté par la mission a été choisi, construit ou éventuellement adapté pour concilier autonomie, mobilité et « rendement ». Durant les mois précédant le départ, Marcel Larget ne chôme pas : dans son atelier de Boulogne, ce bricoleur de génie fabrique les caisses de rangement, aménage les véhicules et conçoit un matériel de campement démontable ou pliant13 permettant de mener de front recherches et déplacements « sans aucune aide extérieure14 ». Dans le même esprit, Griaule et Larget imaginent un bateau facilement transportable, composé de tôles rivées pesant chacune dix-huit kilos15. Une fois monté, ce laboratoire flottant mesure dix mètres sur deux, et son faible tirant d’eau lui permet d’emprunter n’importe quel bief navigable, ouvrant ainsi la voie à des enquêtes dans les régions les plus inaccessibles du continent.

Pièce maîtresse de l’exposition consacrée au matériel de la mission, ce bateau novateur donne à l’ethnographie des allures de science moderne et en mouvement, servie par une technologie de pointe et par des pionniers que rien n’arrête. Mais en contrechamp, et avec le recul de quelques décennies, cette embarcation emblématique évoquera également une ethnographie intrusive et envahissante, indissociable du contexte colonial. Le bateau est d’ailleurs abandonné à l’entrée de l’Éthiopie sans jamais avoir été utilisé : le gouvernement éthiopien refuse l’entrée d’une embarcation à moteur qui, à ses yeux, évoque plus un patrouilleur militaire qu’un laboratoire scientifique16.

matérialité des savoirsinstrumentinstrument d’enregistrementenregistreurPour parfaire son autonomie, la mission emporte cinq tonnes de conserves alimentaires ainsi qu’un groupe électrogène fournissant le courant pour l’enregistrement phonographique, l’éclairage du camp et l’utilisation du poste récepteur TSF. Pour ses travaux scientifiques, l’expédition dispose de l’équipement le plus « complet » et le plus « moderne17 » : un appareil d’enregistrement phonographique à cylindres, quatre appareils photographiques, deux caméras, un électroscope de radioactivité, et divers instruments anthropométriques et météorologiques. Un tel choix obéit à une exigence de performance, de rentabilité et de professionnalisation des recherches de terrain. En privilégiant la haute technologie, la pluridisciplinarité et l’enregistrement, Griaule vise en effet deux objectifs : d’une part, tout saisir ou mesurer au travers d’enquêtes exhaustives et méthodiques, et, d’autre part, asseoir le statut scientifique de l’ethnographie. Car les utilisateurs de ce matériel perfectionné veulent apparaître comme les représentants itinérants d’une science exacte, appliquée à des terrains exotiques.

pratiques savantespratique artistiquephotographieUne telle image s’impose avec d’autant plus de force que les membres de Dakar-Djibouti gèrent eux-mêmes plusieurs « services scientifiques » ambulants. À chaque étape de leur voyage, leur camp de toile, rapidement monté, est à la fois un gîte relativement confortable et un laboratoire de campagne dont les différents services – scientifiques, techniques et sanitaires – se trouvent répartis entre les cinq tentes vertes de la mission18. Définie avant le départ, cette répartition est invariable, tout comme l’aménagement intérieur de chaque tente. L’une d’elles abrite le laboratoire photographique ; une autre le « secrétariat » et les dossiers d’archives rangés dans des classeurs métalliques ; une troisième la « bibliothèque », c’est-à-dire le service de documentation ; une quatrième la salle d’enregistrement sonore ; et la cinquième la pharmacie. À chaque équipement et à chaque membre du personnel est assigné une place ou un poste de travail bien défini : Marcel Griaule a la responsabilité de la chambre noire, Michel Leiris est le « secrétaire archiviste », Marcel Larget s’occupe de la pharmacie, Éric Lutten du « service électrique » et André Schaeffner des enregistrements.

espaces savantslieubibliothèqueL’existence et la permanence de ces services mobiles s’expliquent bien entendu par la nature même de cette expédition scientifique conçue comme un laboratoire autonome produisant en chemin son électricité, ses documents (ethnographiques, photographiques, sonores, etc.) et ses archives (rapports, notes de service, courrier, agendas, journal de bord, etc.). Mais cette explication est insuffisante tant qu’elle ne prend pas en compte l’influence du musée d’Ethnographie, « maison mère », jouant vis-à-vis de la mission Dakar-Djibouti un rôle de tuteur, d’administrateur central et de modèle. Le « camp volant » de Dakar-Djibouti, tel qu’il vient d’être décrit, est plus ou moins la version miniature et ambulante du grand laboratoire de recherche que Paul Rivet et Georges-Henri Rivière souhaitent implanter au musée d’Ethnographie en l’associant à différents centres de documentation (photothèque, bibliothèque) et à divers services techniques (laboratoire photographique notamment). D’ailleurs, la bibliothèque de la mission n’est qu’une annexe temporaire de la bibliothèque du musée d’Ethnographie, qui a prêté la totalité des livres de linguistique et d’ethnologie emportés sur le terrain, soit une centaine d’ouvrages. Couvrant toutes les zones traversées par l’expédition, ces livres sont consultés par les ethnographes au fur et à mesure de leur progression, puis renvoyés au Musée19.

espaces savantslieulaboratoireEn Éthiopie, les ethnographes se sédentarisent pour éviter la saison des pluies. Ayant laissé leurs véhicules à la frontière, ils s’établissent durant près de six mois sur le territoire consulaire italien qui jouxte la ville de Gondar. Aidés par une cinquantaine d’ouvriers, ils y construisent un camp en dur, vaste et confortable, en répartissant à nouveau les ateliers et les services dans des paillotes séparées20. Il s’agit cette fois d’un laboratoire fixe qui, au lieu de se déplacer vers les vendeurs d’objets et les informateurs potentiels, cherche au contraire à les attirer, avec un certain succès. Seconde différence : ce centre regroupe à la fois des chercheurs et des artistes tant européens qu’éthiopiens. Le peintre français Gaston-Louis Roux vient en effet de rejoindre la mission à Gondar, où il s’installe dans une maison indépendante pour y réaliser des copies, en compagnie d’un collègue abyssin21. Simultanément, Griaule et Lutten s’improvisent peintres pour seconder Roux et remplacer les peintures de l’église d’Antonios, qu’ils ont démarouflées et emportées. Si elle ne doit pas occulter le contexte politique de sa réalisation, une telle conjonction entre art et ethnographie évoque à nouveau le musée d’Ethnographie, lieu de rencontre entre savants et artistes d’avant-garde. Au moment de son inauguration, l’exposition du matériel de la mission attire par exemple les peintres surréalistes Paul Miró et Marcoussis ainsi que le sculpteur cubiste Henri Laurens 22.

L’urgence de la mission et la rapidité de la méthode

matérialité des savoirssupportsupport de communicationcollection scientifiqueEn traversant l’Afrique, Griaule se propose d’opérer des « coups de sonde » afin de repérer et d’étudier, par des enquêtes préliminaires, les « populations les plus urgentes à observer23 ». Dans le projet de loi présenté au Parlement en vue du financement de Dakar-Djibouti, cette urgence de la collecte ethnographique est l’un des principaux motifs avancés par Griaule pour justifier l’itinéraire et les méthodes extensives de la mission :

acteurs de savoirstatutcollectionneurIl faudrait agir sans retard. Du fait du contact chaque jour plus intime des Européens et des indigènes, des institutions, des langages, des techniques disparaissent, et les objets sont drainés par les collectionneurs et les missions étrangères24.

acteurs de savoirqualités personnellesEngagés dans une opération de sauvetage conforme aux idéaux et aux présupposés de la discipline, les membres de Dakar-Djibouti disposent donc d’une double autorité, morale et scientifique, pour saisir, enregistrer et archiver des cultures ou des langues exotiques vouées, croyait-on, à une disparition inéluctable25. À l’époque, l’idée d’un délitement rapide des sociétés sans machinisme est partagée par tous, y compris par les pères fondateurs de la discipline : Marcel Mauss et Paul Rivet 26. Cette conviction se fonde sur une vision stéréotypée des sociétés exotiques conçues chacune comme un ensemble homogène et figé, incapable de se transformer au contact des Européens, mais susceptible d’être « enregistré » dans sa totalité. Jamais méprisante, cette vision illustre les contradictions de l’ethnologie française au début des années 1930. Si Griaule et ses collègues participent à la revalorisation des sociétés africaines, en montrant qu’elles sont dignes d’intérêt27, ils les considèrent simultanément comme des condamnées en sursis dont il convient de se « saisir » à tout prix, pour les transformer en objets de musée ou en archives28.

L’urgence des travaux ethnographiques justifie, aux yeux de Griaule, l’emploi d’une « méthode sûre et rapide29 », fondée à la fois sur un travail d’équipe, des règles de collecte rigoureuses, un mélange d’enquêtes extensives et intensives, et enfin, on l’a vu, des moyens d’enregistrement modernes. Elle justifie également les contacts établis avec des coloniaux priés de participer eux aussi à cette entreprise de sauvetage des richesses culturelles de l’Afrique.

construction des savoirspolitique des savoirscolonialismeAmbassadeur itinérant de la méthode ethnographique, Griaule distribue gratuitement aux administrateurs qu’il rencontre la petite brochure publiée quelques jours avant le départ par le musée d’Ethnographie et la mission Dakar-Djibouti : Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques. Financé par les recettes du gala de boxe organisé en avril 1931, ce manuel de trente-deux pages a été conçu par Marcel Griaule et rédigé par Michel Leiris d’après les cours que Marcel Mauss dispensait à l’Institut d’ethnologie. Il s’adresse aux fonctionnaires d’outre-mer et leur donne des directives simples pour « recueillir méthodiquement des objets ethnographiques » qui enrichiront les collections du Trocadéro30. En diffusant sur son passage ces « instructions » méthodologiques, la mission veut jeter les bases d’une collaboration future entre, d’un côté, les deux organismes scientifiques qui la patronnent et, de l’autre, les coloniaux, invités à envoyer, en métropole, objets et informations ethnographiques31. C’est dans cette perspective que Leiris note l’adresse des militaires ou des fonctionnaires contactés32, mais ce programme ambitieux ne sera guère suivi d’effets. Dans les années 1930, les rares projets de collaboration entre ethnologues et autorités coloniales résultent moins d’une volonté politique durable que d’opérations de prestige liées aux grandes expositions internationales de 1931 et 1937 ; ce qui explique d’ailleurs les crédits exceptionnels alloués à Dakar-Djibouti 33.

À défaut de liens durables, plusieurs dizaines de fonctionnaires coloniaux ont néanmoins apporté leur concours immédiat à la mission, soit en lui offrant des objets, soit en la renseignant sur la présence, dans les environs, de peintures rupestres et autres « curiosités scientifiques ». Au Soudan français, un questionnaire préalable a même été rédigé par la mission et diffusé à l’avance à tous les commandants de cercle, sous forme de circulaire, « pour permettre à la mission de régler son itinéraire » en fonction des réponses reçues34.

Ethnographie muséale et collecte itinérante de spécimens

matérialité des savoirssupportsupport de communicationcollection scientifique espaces savantslieumuséeDans les années 1930, le poids de la muséographie sur l’ethnologie française est tel que la mission Dakar-Djibouti est d’abord une gigantesque entreprise de collecte d’objets ethnographiques ou, dans une moindre mesure, d’échantillons archéologiques, zoologiques et botaniques. Les 3 632 objets récoltés au cours du trajet sont envoyés au fur et à mesure au musée d’Ethnographie, pour combler ses lacunes et permettre l’ouverture d’une salle dédiée à l’Afrique noire. Quant aux plantes, aux animaux et aux ossements humains, dont les prélèvements sont moins systématiques, mais tout aussi méthodiques, ils sont destinés au Muséum national d’histoire naturelle, dirigé par Rivet. Pour Griaule, ce programme de collecte justifie à lui seul les déambulations transafricaines de la mission :

l’ethnographie muséale exige des séries exhaustives dont les éléments doivent être recueillis sur des vastes aires35.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialessciences du langagelinguistiqueÀ l’exception des études linguistiques et de l’enquête éthiopienne sur la possession, la collecte d’objets est au centre (ou au minimum le point de départ) de toutes les investigations menées par la mission. Elle évolue toutefois dans la durée, en fonction des pays traversés et des méthodes employées. Au Sénégal et au Soudan français, de Dakar à Mopti, les membres de la mission tentent d’appliquer à la lettre l’enseignement de l’Institut d’ethnologie : dans un souci de rentabilité et d’exhaustivité, ils « raflent36 » tout ce qu’ils peuvent trouver sur leur trajet ou au cours de leurs tournées, soit 1 848 objets usuels ou religieux en moins de quatre mois. Durant la première partie de leur itinéraire, cette volonté de « saisir » la culture matérielle des populations locales se manifeste aussi à travers l’enquête menée dans le village d’Alahina pour inventorier minutieusement, maison par maison, la totalité des objets présents à l’intérieur d’une concession familiale37. La rafle se double donc d’une « sorte de perquisition menée par une troupe d’Européens qui, crayon et mètre en main, fouillaient partout, suivis d’une demi-douzaine de boys ou gamins du village portant appareils photographiques et objets achetés dans les cases précédentes38 ».

En Éthiopie, en revanche, l’intensité de ces acquisitions décroît nettement, pour plusieurs raisons. La sédentarité de la mission interdit toute collecte extensive, et l’indépendance du pays oblige à une certaine retenue. En outre, dans ce pays de lettrés chrétiens, Griaule cherche avant tout à constituer de « belles » collections de peintures religieuses et de manuscrits anciens39. La collecte change donc de nature, avec la réintroduction des notions d’esthétisme et de rareté qui avaient été pourtant bannies au début de l’expédition, conformément aux directives de Mauss 40. Dans la ville éthiopienne de Gondar, l’heure n’est plus à l’achat frénétique d’ustensiles courants, mais à l’acquisition discrète et enthousiaste d’objets d’art, voire de chefs-d’œuvre41.

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptionfichePour chaque objet et pour chaque spécimen botanique ou zoologique, une fiche descriptive détaillée est établie à des fins documentaires, sur le modèle proposé dans les Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques 42. Mais le travail méthodique des membres de la mission ne s’arrête pas là : au fur et à mesure de leurs achats, il leur faut également numéroter l’objet, l’enregistrer sur un carnet d’inventaire, l’emballer soigneusement, le ranger, charger les caisses dans les camions, établir les bordereaux d’expédition et enfin s’occuper de l’acheminement jusqu’au musée d’Ethnographie du Trocadéro. Au plus fort de la collecte, Leiris, responsable de l’inventaire, se plaint de ce travail de « comptable » :

Nous avons un travail de plus en plus écrasant. Toute la journée se passe à recueillir des objets, à les étiqueter, les enregistrer, les emballer43.

Cette collecte méthodique et « rationnelle » est destinée à établir les « archives matérielles » des sociétés. À la suite de Mauss, qui présente l’objet comme « la preuve du fait social44 », ses élèves45 cherchent à accumuler un maximum de « pièces à conviction » pour en faire des témoignages définitifs sur les sociétés qui les ont produites ou utilisées :

Presque tous les phénomènes de la vie collective sont susceptibles de se traduire par des objets donnés, à cause de ce besoin qui a toujours poussé les hommes à imprimer à la matière la trace de leur activité. Une collection d’objets systématiquement recueillis est donc un riche recueil de « pièces à conviction », dont la réunion forme des archives plus révélatrices et plus sûres que les archives écrites […]46.

construction des savoirséconomie des savoirsconfiscationPour éviter la disparition de ces preuves, la mission s’autorise plusieurs vols ou « réquisitions » d’objets rituels47, au nom de la science et sous couvert d’un « permis de capture scientifique » délivré par décret48. Quelles que soient les raisons scientifiques invoquées, de tels « prélèvements » s’expliquent, bien entendu, par le contexte de la domination coloniale, mais les membres de Dakar-Djibouti se conduisent plus en « limiers du fait social49 » qu’en fonctionnaires coloniaux abusant de leur autorité. Griaule et ses collègues sont moins grisés par leur pouvoir et leur impunité que par la quête excitante d’un « objet sacré », secrètement tapi au fond d’une grotte ou d’un sanctuaire. À l’époque, la plupart des ethnographes sont persuadés qu’ils doivent vaincre les dissimulations ou les réticences de leurs informateurs pour pouvoir « saisir » leurs secrets ou leurs objets les plus sacrés. Il leur paraît donc légitime, le cas échéant, de recourir à la ruse ou à l’intimidation pour obtenir des « aveux » ou pour réquisitionner un objet témoin.

Tournées ethnographiques et enquêtes extensives

matérialité des savoirssupportsupport de conservationboîteTout au long de son parcours, la mission collecte des objets, mais aussi des « faits ethnographiques ». Si l’objectif est encore la « saisie » exhaustive des sociétés étudiées, cela passe cette fois par des enquêtes orales et par des observations enregistrées soit par écrit, soit sur pellicules. En croisant ces différents procédés, la mission peut ainsi mettre chaque société en caisses, en fiches et en images, à des fins d’archivage. Une telle performance scientifique suppose toutefois un travail d’équipe et des compétences pluridisciplinaires, selon une vision positiviste partagée par la plupart des pionniers de l’ethnographie française.

La pluridisciplinarité, vantée tant par Mauss que par Griaule, est contenue dans la définition même de l’ethnographie, conçue à l’époque comme un corpus de sciences et de méthodes50. Pour Dakar-Djibouti, Griaule tente de constituer une équipe de chercheurs aux compétences scientifiques complémentaires. L’éventail des disciplines prévues s’est néanmoins restreint à la suite des défections du célèbre préhistorien Henri Breuil, du jeune médecin colonial Léon Pales, diplômé en anthropologie physique, et du cinéaste Luis Buñuel. En définitive, la mission compte deux linguistes (Jean Mouchet et Deborah Lifchitz), un musicologue (André Schaeffner), un naturaliste (Abel Faivre), un homme de lettres (Michel Leiris), un mécanicien (Jean Moufle), deux « techniciens » (Éric Lutten, Marcel Larget), et un artiste peintre (Gaston-Louis Roux), proche de Leiris et du mouvement surréaliste. Par pragmatisme, Griaule négocie également la participation de deux voyageurs nobles et fortunés, prêts à débourser de grosses sommes d’argent pour se joindre à cette aventure prestigieuse51.

Au-delà de sa compétence originelle, chaque membre de la mission travaille sur plusieurs thèmes de recherche et assume plusieurs tâches, délimitées par des notes de services. Lutten, ex-agent commercial au Nigeria et au Cameroun, se charge des films, étudie les techniques artisanales et dirige le « personnel indigène ». Adjoint des services civils du Cameroun, Mouchet est le responsable des études linguistiques au cours de la première moitié du trajet, du Sénégal au Cameroun. Il collecte en chemin du vocabulaire comme d’autres récoltent des objets, en complétant des listes de mots. Second de la mission, Larget est géologue, intendant, infirmier, coiffeur et menuisier. Il est également responsable de la distribution des vivres et du transport du matériel. Schaeffner s’occupe des « observations musicographiques et chorégraphiques ».

Figure 1. La mission Dakar-Djibouti chez les Kirdi du Cameroun, 1932 : à gauche, André Schaeffner ; à droite, Marcel Griaule.
La mission Dakar-Djibouti chez les Kirdi du
            Cameroun, 1932 : à gauche, André Schaeffner ; à droite, Marcel
            Griaule.

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptionfiche inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l’informationliste acteurs de savoirprofessionsecrétaireSecrétaire de la mission, Leiris tient à jour, en plus de son Journal, l’agenda de l’expédition, les carnets de légendes photographiques, l’inventaire des objets récoltés et la liste des bénéficiaires du manuel de collecte. Il rédige par ailleurs les fiches d’objets et tape les rapports officiels. Ses recherches portent, en pays dogon, sur la « langue secrète des masques » et, en Éthiopie, sur les génies (zar) et la possession. En collaboration avec Schaeffner et Mouchet, il mène également des enquêtes extensives sur la circoncision. Diplômée de l’École des langues orientales pour l’arabe, le persan et l’amharique, Lifchitz (ou Lifszyc) succède à Mouchet, en Éthiopie, pour y travailler sur la linguistique, la population falasha et les textes magico-religieux. De son côté, Faivre cumule les fonctions de botaniste, taxidermiste, anthropologue et topographe, mesurant dans un même élan les crânes des Abyssins et leurs églises. Quant à Griaule, chef de mission, il détermine les itinéraires et les achats, prend et développe les photographies, coordonne l’activité des différents chercheurs et centre ses propres recherches sur les masques dogon et sur les jeux.

Travail d’équipe et pluridisciplinarité se combinent avec les enquêtes extensives et avec les « tournées » ethnographiques pour parvenir au meilleur « rendement52 » et pour tendre vers une observation exhaustive, même s’il ne s’agit que d’un premier « repérage ». L’objectif est en effet de tout voir, recenser et saisir en balayant l’ensemble des champs disciplinaires et des domaines d’étude, mais aussi en rayonnant autour des « points intéressants » pour explorer les villages environnants en voiture, à cheval ou à pied. Effectuées en marge de l’itinéraire principal, de telles tournées sont systématiques durant les sept premiers mois de l’expédition, et elles font l’objet de rapports détaillés53.

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptioncarnetCette détermination à « couvrir » toute une zone géographique va de pair avec une volonté d’exhaustivité thématique. Sur un carnet commun, les membres de la mission notent au fur et à mesure les thèmes à traiter et les objets à acquérir pour constituer des séries complètes et saisir la totalité des phénomènes sociaux ou religieux, dans une perspective monographique54. Dès qu’un ethnographe comble la lacune ainsi signalée, la note correspondante est barrée. Ce carnet dévoile aussi l’importance accordée à la coordination des enquêteurs : certaines notes précisent quel chercheur doit se charger de l’étude, et avec quel informateur. Durant les phases de recherches intensives, des réunions quotidiennes55 permettent d’ailleurs de spécifier le rôle et la position de chacun afin de couvrir totalement une thématique ou un rituel en cours, y compris sur un plan spatial. Cela peut prendre différentes formes : du déploiement des observateurs sur les lieux d’une cérémonie à la tournée régionale pour inventorier les « totems » dogon56. Dans l’esprit de Griaule, les ethnographes doivent être partout ou se déplacer partout : au centre et à la périphérie, de Dakar à Djibouti, sur les routes et les fleuves.

Maîtrise du terrain et contrôle de l’information

Ancien observateur aérien, Griaule a du « terrain » une vision quasi militaire, surtout pour sa première expédition collective. Chef de mission, ayant sous son autorité un grand nombre de personnes, il cherche constamment à concilier mobilité, exhaustivité et rigueur de l’observation en croisant les compétences, mais aussi en recoupant les informations et en quadrillant les lieux d’enquête. Lors de certaines tournées, un tel quadrillage s’effectue littéralement, pour être sûr de ne rien laisser échapper :

Nous divisions en secteurs les villages où nous arrivions avec nos porteurs, chargés d’appareils photographiques et autres instruments de travail ; chacun de nous explorait le sien de fond en comble, entrant dans toutes les cases, inventoriant tous les objets, les photographiant à leur place dans les cases ou pendant qu’il en était fait usage ; ceux qui paraissaient les plus intéressants étaient ensuite rassemblés, chacun muni d’une fiche57.

La scène se rapporte à la tournée effectuée autour de l’agglomération dogon de Sangha, entre le 10 et le 13 novembre 1931 58. Réalisée par une équipe autonome, cette mise en coupe du terrain n’est pas sans rappeler des procédés de fouilles archéologiques, avec toutefois une différence de taille : les ethnographes de Dakar-Djibouti, engagés dans une entreprise itinérante de collecte et de sauvetage, doivent agir avec rapidité. Par conséquent, leur quadrillage de l’espace est à relier à leur objectif scientifique d’exhaustivité et d’inventaire, mais aussi à leur souci de rendement. Sous l’autorité de Griaule, ils se répartissent sur le terrain comme ils se partagent le travail, avec discipline et efficacité :

6 h ½ Départ après avoir réglé la journée de ceux qui restent au camp. 7 h Arrivée au 1er village – Enquête – Toutes les cases, tous les greniers, tous les poulaillers, tous les abris sont visités […]. Chaque chevron de toiture est regardé. […] Ni trêve, ni repos. […] Dans les cahots de la brousse, on gagne un autre village. […] Rentré au camp, le travail continue. Rapport de ceux qui y sont restés. Classement des fiches, des objets, empaquetages. La nuit, développement photos […]59.

Cité fréquemment en exemple par Griaule 60, le dispositif mis en place pour « couvrir » les funérailles d’un Dogon est une autre illustration de cette volonté de tout saisir grâce à un déploiement coordonné des chercheurs. Quatre d’entre eux se positionnent sur le lieu du rituel en occupant différents postes d’observation stratégiques, après s’être réparti les tâches et les appareils de prise de vues. Depuis un promontoire rocheux, Lutten filme, tandis que Griaule prend des photos et reproduit, heure par heure, les positions successives des multiples acteurs du rituel, à travers une série de dix plans annotés. Au même moment, Leiris rédige sur le vif un compte rendu détaillé et minuté des événements, pendant que Schaeffner transcrit les chants et les mélodies61. L’expérience de Griaule dans l’observation aérienne pèse, de toute évidence, sur ce dispositif qui autorise une vision d’ensemble du terrain et des actions qui s’y déroulent. Mêlant quadrillage de l’espace et recoupement des informations, une telle méthode aboutit d’ailleurs à des descriptions ethnographiques remarquables de précision62, mais elle suppose un déploiement envahissant et éventuellement perturbant.

construction des savoirséconomie des savoirsconfiscation construction des savoirséconomie des savoirsachat construction des savoirsvalidationenquêteEn tout état de cause, une enquête et une collecte de cette ampleur, ou un quadrillage systématique des lieux, ne pouvaient véritablement s’exercer que dans un espace étroitement contrôlé et sécurisé sur le plan politique, en l’occurrence l’espace colonial ou le consulat italien de Gondar 63. Dans cette ville éthiopienne, la majorité des enquêtes et des achats d’objets s’effectue en toute discrétion à l’intérieur du camp de la mission, présenté comme un lieu d’asile et comme un îlot de tranquillité64, tant pour les chercheurs français que pour leurs collaborateurs éthiopiens (ou pour l’esclave qui s’y réfugie). Progressivement, cette enclave consulaire se transforme toutefois en « camp retranché » à la suite de conflits répétés avec les autorités locales, notamment en raison de litiges concernant les objets achetés ou prélevés65. Pourtant, les membres de la mission ne renoncent pas à tout repérer ou inventorier aux alentours, mais en employant des lettrés éthiopiens, payés pour effectuer de multiples plans et recensements.

Figure 2. La mission Dakar-Djibouti en pays dogon, septembre 1931.
La mission Dakar-Djibouti en pays dogon,
            septembre 1931.

Que Griaule s’entoure ou non de collaborateurs locaux, son objectif reste le même : mettre en place une équipe et des procédures d’enquête relativement lourdes afin de collecter des documents ethnographiques avec rapidité, exhaustivité et efficacité. Interdisant toute immersion dans la société étudiée, un tel dispositif est, bien entendu, à l’opposé du modèle de l’observation participante qui s’est déjà imposé chez les ethnologues anglo-saxons, depuis le travail de Malinowski chez les Trobriandais. Néanmoins, le contexte est différent : pour légitimer la discipline, les promoteurs de Dakar-Djibouti cherchent d’abord à valider une « méthode scientifique » qui se veut objective ; ce qui les conduit d’ailleurs à mettre sur le même plan collecte d’objets et recueil d’informations orales. Michel Leiris est le seul, au cours de la mission, à oser un regard moins distancié, au moment de son enquête sur la possession à Gondar. Mais, pour se rapprocher des possédés et partager leur intimité, il lui faut auparavant échapper au huis-clos du camp-laboratoire en allant s’installer pour plusieurs jours dans la maison de Malkam Ayyahou. Motivée peut-être par un sentiment amoureux, cette démarche – impossible pour un chef d’expédition – n’en annonçait pas moins la future posture de l’ethnologue66.

construction des savoirsépistémologieméthode construction des savoirsvalidationAu terme de son périple, la mission Dakar-Djibouti atteint plusieurs de ses objectifs : elle confère à l’ethnologie un surcroît de légitimité en démontrant son utilité et en validant, à l’échelle d’un continent, les méthodes ethnographiques enseignées depuis peu. Elle participe également au développement du musée d’Ethnographie et à sa transformation en un laboratoire d’ethnologie concentrant en un même lieu les dispositifs d’enseignement, de documentation et de recherche, conformément au projet élaboré par Rivet. Au cours de l’année 1933, les matériaux collectés et les compétences acquises pendant l’expédition précipitent en effet l’ouverture d’une salle d’exposition consacrée à l’Afrique, l’inauguration des départements d’ethno-musicologie et d’Afrique noire dirigés respectivement par Schaeffner et Griaule, et enfin la création de travaux pratiques sur la méthode ethnographique, dispensés pour la première fois au Trocadéro.

construction des savoirsépistémologieméthodeLa méthode expérimentée par la mission permet, idéalement, de saisir, classer et sauvegarder – sous forme d’archives écrites, visuelles et sonores – l’ensemble des éléments constitutifs d’une société exotique. À l’époque, une telle utopie méthodologique est indissociable de l’idéalisation de l’objet d’étude : chaque société étudiée est perçue comme une totalité homogène et ordonnée67 qu’il est possible d’archiver en procédant par inventaire et quadrillage systématiques. Mais ce souci d’ordre répond aussi à des raisons pratiques. De toute évidence, l’organisation logistique de cette expédition itinérante accentue la volonté de tout numéroter, inventorier et ranger – objets, fiches, photographies et matériel de campement –, afin que chaque chose soit à sa place à l’intérieur d’une caisse, d’un camion68, d’une tente ou d’un fichier thématique. Cette organisation, appliquée aux sociétés exotiques, poussera Griaule à vouloir tout classer, mais du point de vue « indigène » cette fois. Après la Seconde Guerre mondiale, il cherchera un système de classification dogon en numérotant chaque signe graphique inventorié et en lui attribuant une place et une seule au sein du système symbolique dont il postule l’existence.

Héritière des explorations naturalistes et des philosophies humanistes des siècles précédents, Dakar-Djibouti influence l’ensemble des travaux et des missions ultérieurs de Griaule. Non seulement elle inaugure ses grandes expéditions ethnographiques des années 1930, dans des régions repérées en 1931 ou 1932, mais elle amorce aussi une recherche de longue durée en pays dogon, de 1931 à 1956. Fidèle à sa mission de valorisation des cultures africaines, l’expédition Dakar-Djibouti va ainsi travailler à la renommée internationale des Dogon et, de manière indirecte, au développement touristique et à la patrimonialisation de leur société, archivée en 1931 à des fins testimoniales, avant d’être classée par l’Unesco, une cinquantaine d’années plus tard, à des fins de sauvegarde. Enfin, en tant qu’entreprise muséographique soucieuse de montrer la richesse et la diversité des cultures, Dakar-Djibouti prépare la mise en scène, par les Dogon eux-mêmes, de leur propre exception culturelle, par le biais d’exhibitions touristiques, de « festivals » et de petits musées villageois69.

Notes
1.

Cf. Jamin, 1982 et 1986.

2.

Fiemeyer, 2004, p. 21.

3.

Griaule, 1934a, p. 161.

4.

Leiris, 1930, p. 413.

5.

Leiris, 1935, p. 43-47.

6.

Dans un article intitulé « La mission Dakar-Djibouti et les beaux-arts », Griaule se donne pour objectif de montrer « à quelle richesse fabuleuse de concepts et de notions sont liées ces productions de peuples que nous tenons pour demi-sauvages » (Beaux -Arts, 1er février 1931).

7.

Lettre de Faivre à Rivet, 19 novembre 1931 (archives du musée de l’Homme, 2AM1K38a).

8.

Expression récurrente dans les communiqués et les rapports de la mission Dakar-Djibouti.

9.

Sous-directeur du musée d’Ethnographie, Rivière est également l’« administrateur pour Paris » de la mission Dakar-Djibouti.

10.

L’expression est celle d’un journaliste de La Dépêche coloniale (7 novembre 1930).

11.

Cf. Griaule, 1933a, p. 2 ; 1934b, p. 413.

12.

Lettre de Rivière à Griaule, 10 octobre 1931 (archives du musée de l’Homme, 2AM1A2d).

13.

Cf. Communiqué de la mission Dakar-Djibouti, 30 avril 1931 (archives du musée de l’Homme, 2Am1M2f).

14.

Griaule, 1932a, p. 121.

15.

Construit par les Ateliers et chantiers de la Haute-Seine, ce bateau démontable est financé par la SAMET (Société des amis du musée d’Ethnographie du Trocadéro).

16.

Leiris, 1981, p. 210, 233.

17.

Griaule, 1931, p. 329.

18.

Les deux autres tentes, de couleur jaune, servent de cuisine et de douches avec toilettes (cf. Paris-Midi, L Intransigeant et Le Petit Journal du 1er mai 1931, Les Annales coloniales du 2 mai 1931).

19.

Cf. Lettre de Leiris à Rivière, 28 novembre 1931 (archives du musée de l’Homme, 2AM1M2c), et lettre de Griaule à Rivière, 27 février 1932 (archives du musée de l’Homme, 2AM1M2d).

20.

Cf. Lettre de Marcel Griaule à Georges-Henri Rivière, 15 juillet 1932 (archives du musée de l’Homme, 2Am1M2d) ; Agenda 1932 de la mission, journée du 4 juillet (Fonds Griaule, Labethno, Nanterre).

21.

Roux, 1933, p. 11.

22.

Cf. Agenda de Dakar-Djibouti, 30 avril 1931 (Fonds Griaule, Labethno, Nanterre).

23.

Cf. Griaule, 1933a, p. 3 ; 1935, p. 258.

24.

Anonyme, 1931, p. 301.

25.

S’inspirant des communiqués de presse de Dakar-Djibouti, de nombreux journaux s’empressent de relayer cette idée d’une ethnologie de sauvetage, comme le prouve le titre d’un article de Paris-Soir, daté du 18 mars 1931 : « Une mission française va partir pour tenter de sauver des races condamnées. »

26.

Mauss, 1933, p. 44 ; Rivet, 1931, p. 1.

27.

Cela n’a rien d’évident, à l’époque. Au Sénat, le principal argument mis en avant par les détracteurs de la mission est l’inutilité de cette expédition, « attendu qu’elle étudie des civilisations qui n’ont aucun intérêt » (Agenda de Dakar-Djibouti, compte rendu de Leiris pour la journée du 31 mars 1931).

28.

Cf. Jamin, 1982, p. 81.

29.

Griaule, 1933b, p. 8.

30.

Instructions…, 1931, p. 30.

31.

Cf. Griaule, 1931, p. 327-328 ; 1932a, p. 118 ; 1933a, p. 3.

32.

Cf. Carnet du fonds Dakar-Djibouti, Labethno, Nanterre.

33.

Jolly, 2001, p. 179.

34.

Circulaire du 11 août 1931 signé par Fousset, Gouverneur du Soudan français (2AM1M2c).

35.

Griaule, 1933b, p. 8.

36.

Le terme est emprunté à Leiris (1981, p. 76).

37.

Cette liste des biens matériels est rédigée sur une quinzaine de fiches classées aux rubriques « Recensement » et « Habitation » (Fonds Dakar-Djibouti, Labethno, Nanterre).

38.

Lutten, 1934, p. 79.

39.

Griaule, 1932b, p. 233-234.

40.

Cf. Instructions…, 1931, p. 8.

41.

Cf. Griaule, 1934c.

42.

Instructions…, 1931, p. 24.

43.

Lettre de Leiris à sa femme, 4 juillet 1931 (Leiris, 1996, p. 138).

44.

Mauss, 1967, p. 9.

45.

Quatre membres de Dakar-Djibouti avaient suivi les cours de Mauss à l’Institut d’ethnologie : Marcel Griaule, bien entendu, mais aussi Jean Mouchet, Deborah Lifchitz et Michel Leiris.

46.

Instructions…, 1931, p. 6-7.

47.

Cf. Leiris, 1981, p. 82-83, 125, 122, 128. Sur le contexte de ces collectes d’objets ethnographiques, voir également Jamin, 1982 et 1985.

48.

Voir Annales coloniales du 12 mai 1931.

49.

Griaule, 1957, p. 59.

50.

Griaule, 1943, p. 684.

51.

L’un, le prince Michel Oukhtomsky, tombe très vite malade et est évacué sur Dakar un mois après son arrivée. L’autre, Fernando de la Gandara, offre 50 000 francs pour faire partie de la seconde moitié du voyage, mais cet arrangement financier tourne court pour des raisons inconnues (cf. Agenda 1931 de la mission, journées des 7 et 15 mars, Fonds Griaule, Labethno, Nanterre).

52.

Griaule, 1957, p. 15.

53.

« Principe de ce parcours [de Dakar à Bamako] : utilisation de la voie ferrée, arrêts aux points intéressants pour explorations méthodiques à pied ou en camion dans un périmètre ne dépassant pas cinquante kilomètres » (Les Annales coloniales du 17 septembre 1931).

54.

Fonds Dakar-Djibouti, Labethno, Nanterre.

55.

Cf. Agenda 1931 de la mission, journée du 5 octobre 1931 (Fonds Griaule, Labethno, Nanterre).

56.

Griaule, 1932a, p. 115.

57.

Griaule, Lyon-Républicain, 16 juillet 1933.

58.

Cf. Agenda de la mission et Journal de Leiris à la journée du 10 novembre 1931.

59.

Ce compte rendu d’une tournée au Sénégal est extrait d’une lettre envoyée par Griaule à sa femme, puis transmise à Rivière, le 7 juillet 1931 (archives du musée de l’Homme, 2AM1M2c).

60.

Griaule, 1933b, p. 10-11 ; 1957, p. 48-49.

61.

Cf. Jolly, 2001-2002, p. 88.

62.

Griaule, 1933c ; 1938, p. 281-322.

63.

Cf. Caltagirone, 1988.

64.

Griaule, 1932b, p. 230.

65.

Cela conduit d’ailleurs à la destruction par Larget d’une planche d’autel acquise par la mission, mais réclamée par les autorités en raison de son caractère sacré. Dans le contexte éthiopien, l’objet témoin, preuve du fait social, devient un témoin gênant qu’il faut dissimuler ou faire disparaître.

66.

Juste avant leur brouille, Griaule rend un hommage appuyé au travail de Leiris en soulignant avec admiration sa familiarité avec les possédées (Griaule, 1934b, p. 419).

67.

Cf. Griaule, 1943, p. 682.

68.

Comme l’écrit Griaule (1934b, p. 417), la mission Dakar-Djibouti « utilise des camions […] où chaque chose a son alvéole ».

69.

Cf. Ciarcia, 2003 ; Doquet, 1999.

Appendix A Bibliographie

  1. Anonyme, 1931 : « Mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti », Journal de la société des africanistes, I (1), p. 300-305.
  2. Caltagirone, 1988 : Benedetto Caltagirone, « Le séjour en Éthiopie de la mission Dakar-Djibouti », Gradhiva, 5, p. 3-11.
  3. Ciarcia, 2003 : Gaetano Ciarcia, De la mémoire ethnographique. L’exotisme du pays dogon, Paris.
  4. Doquet, 1999 : Anne Doquet, Les Masques dogon. Ethnologie d’une société savante et ethnologie autochtone, Paris.
  5. Fiemeyer, 2004 : Isabelle Fiemeyer, Marcel Griaule, citoyen dogon, Arles.
  6. Griaule, 1931 : Marcel Griaule, « La mission Dakar-Djibouti dans son rapport avec les études ethnologiques et archéologiques », Revue de synthèse, I (3), p. 327-332.
  7. Griaule, 1932a : M. Griaule, « Mission Dakar-Djibouti. Rapport général (mai 1931-mai 1932) », Journal de la société des africanistes, II, p. 113-122.
  8. Griaule, 1932b : M. Griaule, « Mission Dakar-Djibouti. Rapport général (juin-novembre 1932) », Journal de la société des africanistes, II, p. 229-236.
  9. Griaule, 1933a : M. Griaule, « Les résultats de la mission Dakar-Djibouti », Aethiopica, New York, avril, I (1), p. 1-3.
  10. Griaule, 1933b : M. Griaule, « Introduction méthodologique », Minotaure, 2, p. 7-12.
  11. Griaule, 1933c : M. Griaule, « Le chasseur du 20 octobre », Minotaure, 2, p. 31-44.
  12. Griaule, 1934a : M. Griaule, Les Flambeurs d’hommes, Paris.
  13. Griaule, 1934b : M. Griaule, « La mission Dakar-Djibouti », Bulletin de l’association française pour l’avancement des sciences, p. 413-120.
  14. Griaule, 1934c : M. Griaule, « L’enlèvement des peintures d’Antonios », Revue de Paris, 1er oct., p. 515-570.
  15. Griaule, 1935 : M. Griaule, « Le curieux totémisme des Dogons de Sanga », Le Mois, 57, 1er sept.-1er oct., p. 257-263.
  16. Griaule, 1938 : M. Griaule, Masques dogons, Paris.
  17. Griaule, 1943 : M. Griaule, « Cinq missions ethnographiques en Afrique tropicale », Comptes rendus mensuels des séances de l’Académie des sciences coloniales, Ix, p. 680-688.
  18. Griaule, 1957 : M. Griaule, Méthode de l’ethnographie, Paris.
  19. Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques, mai 1931, Paris, musée d’Ethnographie et mission scientifique Dakar-Djibouti.
  20. Jamin, 1982 : Jean Jamin, « Objets trouvés des paradis perdus (à propos de la mission Dakar-Djibouti) », in J. Hainard et R. Kaehr (éd.), Collection passion, Neuchâtel, p. 69-100.
  21. Jamin, 1985 : J. Jamin, « Les objets ethnographiques sont-ils des choses perdues ? », in J. Hainard et R. Kaehr (éd.), Temps perdu, temps retrouvé, Neuchâtel, p 51-74.
  22. Jamin, 1986 : J. Jamin, « L’ethnographie mode d’inemploi. De quelques rapports de l’ethnologie avec le malaise dans la civilisation », in J. Hainard et R. Kaehr (éd.), Le Mal et la Douleur, Neuchâtel, p. 45-79.
  23. Jolly, 2001 : Éric Jolly, « Marcel Griaule, ethnologue ; la construction d’une discipline » (1925-1956), Journal des africanistes, 71 (1), p. 149-190.
  24. Jolly, 2001-2002 : É. Jolly, « Du fichier ethnographique au fichier informatique. Le fonds Marcel Griaule et le classement des notes de terrain », Gradhiva, 30-31, p. 81-103.
  25. Leiris, 1930 : Michel Leiris, « L’œil de l’ethnographe (À propos de la mission Dakar-Djibouti) », Documents, Ii (7), p. 405-414.
  26. Leiris, 1935 : M. Leiris, « L’Abyssinie intime », Mer et outre-mer, Paris, juin, p. 43-47.
  27. Leiris, 1981 [1934] : M. Leiris, L’Afrique fantôme, Paris.
  28. Leiris, 1996 : M. Leiris, Miroir de l’Afrique, éd. J. Jamin, Paris.
  29. Lutten, 1934 : Éric Lutten, « Les enfants noirs ont aussi des poupées », Le Monde colonial illustré, 129, mai, p. 79.
  30. Mauss, 1933 : Marcel Mauss, « La sociologie en France depuis 1914 », in La Science française, Paris, t. 1, p. 36-48.
  31. Mauss, 1967 [1947] : M. Mauss, Manuel d’ethnographie, Paris.
  32. Rivet, 1931 : Paul Rivet, « Organisation des études ethnologiques », Congrès des recherches scientifiques coloniales, Exposition coloniale internationale Paris 1931, Paris, p. 1-3.
  33. Roux, 1933 : Gaston-Louis Roux, « La peinture en Abyssinie », Art et couleur, 43, p. 10-16.
Sources manuscrites
  1. Nanterre, Fonds Dakar-Djibouti et Fonds Griaule, Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative.
  2. Paris, Archives du musée de l’Homme, 2AM1K38a ; 2AM1A2d ; 2AM1M2c ; 2AM1M2d ; 2AM1M2f.