Luciano Canfora

La place des bibliothèques parmi les lieux de savoir semble aussi simple qu’évidente : elles sont des lieux de conservation et de communication de livres, manuscrits, imprimés et aujourd’hui numériques, et la constitution de leurs collections reflète un projet intellectuel modelé par des contraintes économiques comme par une politique de la circulation des savoirs.
Travailler sur les fonds imprimés anciens d’une bibliothèque patrimoniale, c’est avoir accès à un « livre rare» , pour les besoins d’une enquête érudite, mais c’est aussi découvrir, au hasard d’une page, les traces allusives et énigmatiques de ce projet, de ces contraintes et de cette dimension politique. On ne peut lire le texte indépendamment des marginalia manuscrites qui le bordent, révélatrices d’un horizon de réception particulier, celui d’un lecteur identifié ou anonyme, celui du monde lettré auquel il a appartenu.
Luciano Canfora nous raconte l’une de ses nombreuses enquêtes érudites, où tel un Sherlock Holmes philologue, il sait faire parler les moindres indices, les corréler, les situer dans un contexte plus large où ils prennent tout leur sens. Le lieu de l’enquête ? La
Biblioteca Civica de Rovereto, une ville du Nord de l’Italie, dans la région du Trentin-Haut-Adige. Parmi les 400.000 volumes imprimés, un fonds particulièrement significatif : celui de l’érudit Girolamo Tartarotti (1706-1761), né et mort à Rovereto, qui contitua le noyau originel de la Biblioteca Civica, créée en 1764.
Polymathe et auteur d’une œuvre importante où se croisent ses intérêts d’antiquaire, de philologue, d’historien régional et d’historien de l’Eglise, Tartarotti est surtout connu aujourd’hui pour ses traités sur les sorcières. Mais Luciano Canfora s’est intéressé aux annotations laissées par l’érudit sur ses livres personnels : il peut s’agir d’un développement polémique contre l’auteur du livre lu, d’un index rerum qui lui permettra de naviguer dans un ouvrage, d’une compilation de passages d’autres auteurs, ou de traces qui déroulent un fil conducteur d’un livre à l’autre, d’une bibliothèque à l’autre. Ces indices ténus racontent une histoire, celle de la circulation des ouvrages érudits au XVIIIe siècle, celle de la critique philologique qui en détermine la valeur et la rareté, mais aussi celle des intérêts, des intuitions, des interprétations de celui qui les a déposés.
Les annotations corrigent une erreur textuelle ou des frontispices fautifs, soulignent la rareté ou la qualité d’une édition, tissent des liens entre les livres de la bibliothèque de l’érudit, témoignant de ses intérêts intellectuels comme de son ouverture au protestantisme. Ce n’est sans doute pas un hasard si Luciano Canfora retrouve dans ce fonds l’un des quatre cents exemplaires de l’édition de la Bibliothèque du patriarche Photius publiée à Rouen en 1654, qu’il s’efforce de retrouver l’un après l’autre dans toutes les bibliothèques possibles, pour en collecter les marginalia
1 .
Ce sont ainsi des traces infimes, des signes, des citations latines, des références bibliographiques abrégées qui, patiemment collectés, dessinent peu à peu le portrait de Tartarotti. Pour mener une telle enquête, il faut entrer soi-même dans le labyrinthe de cette érudition en déroulant les fils de la culture classique et de la patristique, des savoirs historiques et de la critique philologique. Le texte de Luciano Canfora, inédit dans cette version française, crée un jeu de miroirs vertigineux avec son objet et invite le lecteur contemporain à entrer lui aussi dans ce labyrinthe, parsemé de citations grecques et latines : en chercheur virtuose, il nous apprend à regarder les marges des livres anciens et à pratiquer une archéologie de la lecture savante, à écrire avec lui une page de l’histoire secrète des bibliothèques européennes.
Christian Jacob

inscription des savoirslivreindex inscription des savoirsgenre éditorialcatalogue pratiques savantespratique lettréeannotationC’est un remarquable exemple de catalogage dans le domaine des études sur les « marginalia » que le volume Books with Manuscript, publié par R. C. Alston en 1994 : catalogue admirable, riche de renseignements exprimés sous la forme la plus concise, des volumes annotés à la main contenus dans les collections de la British Library – environ six cents pages en petits caractères, avec un index des propriétaires et des auteurs des notes manuscrites. Il s’agit de l’un des « enfants » de cette œuvre splendide qu’est le General Catalogue of Printed Books de la British Library, que l’on a défini non sans raison comme « l’un des joyaux de la couronne de Sa Majesté britannique ». Du reste, l’ouvrage a occasionné l’ajout de données nouvelles par rapport au catalogue de départ : la mise en valeur de marginalia considérés jusque-là comme insignifiants, ainsi que le signalement de livres « qui n’avaient jamais été catalogués et qui se sont présentés à l’auteur durant son enquête ou lui ont été signalés par d’autres »2.

En somme, c’est un modèle pour d’autres bibliothèques, grandes ou moins grandes. Je crois que le splendide travail effectué jusqu’à maintenant à Rovereto sur le plan du catalogage permet d’obtenir ici aussi un résultat du même genre. Les répertoires encore inédits qu’utilise le personnel de la Biblioteca Civica et que le Dr Baldi a eu l’amabilité de mettre à ma disposition pour ce travail me donnent à penser que Rovereto pourra très bientôt proposer un instrument comparable à Books with Manuscript.

inscription des savoirslivrecollection éditorialeLe matériau sur lequel j’ai pu travailler est extrêmement vaste, et je pense reprendre ce chantier à l’avenir. Pour l’heure, je peux offrir les résultats d’une enquête nécessairement partielle et provisoire, qui permet toutefois déjà de tirer certaines conclusions non dépourvues d’intérêt, qui nous aident à aborder notre sujet : l’usage des livres qui ont appartenu à une grande et précieuse collection privée, celle de Girolamo Tartarotti (1706-1761), lequel fut – comme chacun le sait – une figure éminente de la culture de Rovereto (et bien au-delà) au milieu du 18e siècle.

Pour ma part, je m’occupe surtout du monde antique, grec et romain, et de sa réception. C’est pourquoi l’enquête concerne surtout des oeuvres de la bibliothèque de Tartarotti qui ont un rapport avec ce champ d’étude. Partons d’une remarque générale : Tartarotti a abondamment pourvu ses livres d’apostilles – c’est-à-dire qu’il les a enrichis d’ajouts manuscrits à usage personnel. Je commencerai par deux exemples : les notes portées sur le De malis ac bonis libris de Théophile Raynaud (1587, Nice n 1 1663, Lyon3) et l’apparat ajouté aux Antiquités véronaises d’Onofrio Panvinio.

pratiques savantespratique lettréeannotation Tartarotti a annoté très attentivement le traité de Theophilus Raynaudus Erotemata de malis ac bonis libris deque iusta aut iniusta eorundem confixione. Cum indicibus necessariis (Lugduni, Sumptibus Ioan. Antonii Huguetan, et Marci Antonii Ravaud, M.DC.LIII, Permissu Superiorum) [coll. I.65.45]. Il écrit sur les feuillets blancs de la fin de l’ouvrage :

Theophilus Raynaudus inter atheos clancularios4 primae classis ponit Erasmum Roterodamum. Part. I, Erot. 4, n.o 38 : de malis et bonis libris ; iure an iniuria hic non discutio. Illud scio, eundem Raynaudum, ubi de stili acrimonia agit eodem libro, Erot. 9 n.o 160 quaeritque quatenus ea uti liceat in adversarios, Petri Blesensis auctoritate nixum, stili acerbitatem non damnare eo casu, quo timendum sit, Ne vaga et effrenis impunitas, excitaret praesumtionis invectiva. Quid noster atheus de hac quaestione ? En eius verba ex Enchiridio Christiani militis pag 246, edit. Lugduni Batavorum 1641 postquam probasset sacrarum Scripturarum auctoritate, vindictam non esse expetendam : Quid igitur futurum est, inquis, si procacitatem alienam mea lenitate aluero, et veterem ferendo injuriam invitaro novam ? Respondet Erasmus. Si potes malum sine tuo malo vel effugere, vel depellere, nemo te vetat facere : sin minus, cave dixeris, facere satius est quam pati. Si potes, emenda, vel beneficiis obruens,vel mansuetudine vincens […]

construction des savoirsvalidationcontroverseSa longue polémique contre Raynaud est intéressante, car le personnage se distingue par ses positions extrêmes et sa virulence. Il finit par être mis à l’index après s’être « heurté » à Richelieu et à Urbain VIII. Dans notre perspective, il est symptomatique qu’il défende ainsi Érasme de l’accusation d’athéisme, et nous avons affaire à un inédit de Tartarotti assez étendu !

pratiques savantespratique lettréeannotation construction des savoirslanguelangue savantelatin inscription des savoirslivreindexUn autre exemple remarquable, très différent, d’annotation autographe est celle qui figure sur les premiers et les derniers feuillets du volume d’Onofrio Panvinio Antiquitatum Veronensium libri VIII (Padoue, Frambotti, 1648) [coll. I.95.3]. Ici, Tartarotti a constitué pour son propre usage un « index rerum » magnifiquement structuré et pourvu en outre d’un apparat, ou d’un guide de lecture, dans lequel on lit notamment : « Qu’on n’ait garde de se fier à ces inscriptions [celles que transcrit Panvinio : il s’agit d’inscriptions d’époque romaine et tardo-antique] sans les avoir comparées avec Gruter, ce pourquoi nous avons ajouté à chacune d’elles les numéros correspondants dans le corpus gruterianus ». Rien de plus exact que ce jugement sur la valeur du recueil de Gruter, qui est le fondateur de l’épigraphie romaine scientifique (Tartarotti possède l’oeuvre : son exemplaire se trouve actuellement à la Biblioteca Civica, sous la cote I.81.6, avec le Thesaurus criticus du même Gruter dans son édition de 1602). Suit l’index ajouté de la main de Tartarotti, en latin, qui occupe pas moins de huit pages. Sur les feuillets du début, Tartarotti avait déjà entrepris une sorte d’indexation partielle : il signale dans une note isolée trois sujets avec les pages qui correspondent dans le texte (ce sont des notes en latin) :

  1. Gentiles aurum ex tempio gentilium diripientes infelici exitu pereunt ;
  2. Cimbrorum reliquiae in montibus Veronensium ;
  3. Cimbri a Romanis fusi prope Veronam, non ad Vercellas.

Toujours dans les premières pages, il faut signaler une précieuse compilation de passages d’auteurs sur Panvinio : il s’agit de deux longues citations de Scaliger et d’une réplique que Caspar Schoppe (Scioppius) adresse à celui-ci. Dans le premier de ces passages, tiré de l’Epistola ad Dousam de vetustate gentis Scaligerae (p. 21), Joseph-Juste Scaliger évoque sa rencontre avec Panvinio à Rome, « in Palatio montis Jordani », « coram Mureto ». Faute de place, je ne transcris pas ici cette longue note.

Quelques exemples de « parcours de lecture »

pratiques savantespratique lettréelectureJe traiterai maintenant de quelques notes qui se rapportent à d’autres oeuvres de la même collection et suggèrent ou esquissent un « parcours de lecture », c’est-à-dire l’existence d’un fil conducteur.

Parmi ceux de ses livres qui sont arrivés à la Biblioteca Civica de Rovereto se trouve un exemplaire de l’édition de Rouen de la Bibliothèque de Photius (1653), sous la cote A.65.85.

On lit sur cet exemplaire une brève note manuscrite, dont voici le texte :

Hunc librum inter raros numerat Crenius. Hancque | editionem optimam esse dicit de libris script. optimis | exercit. 3 fol. 27.

construction des savoirslangage et savoirsstyle inscription des savoirslivremanuscritUn premier problème concerne la graphie. Il est logique de se demander s’il s’agit d’une apostille de la main de Tartarotti, car ce n’est pas son écriture. Armando Petrucci, à qui j’ai soumis une reproduction de cette note, m’a fait la réponse suivante : « Cette écriture me paraît être du 18e siècle, et même tout à fait typique du 18e siècle, mais – pour autant que je puisse le dire – elle ne me semble pas appartenir à la zone italienne, ni à la zone française : elle peut donc être allemande ; la datation coïnciderait avec la période où a vécu Tartarotti 6 ».

La note manuscrite fait référence à l’oeuvre de Thomas Crenius De libris scriptorum optimis et utilissimis exercitatio, apud Abrahamum van der Mijn, Leyde, 1704 : il s’agit de la première « exercitatio ». La « tertia exercitatio » (que cite l’annotateur) est publiée en 1705 par une autre maison, Heyden. Ici, on lit à la page 27, après un long traitement consacré à ce que disait Sixtus Senensis de Basile de Césarée, dans sa Bibliotheca Sancta – oeuvre typiquement bibliographique : « Jam addo Photii verba, qui liber rarus est e col. m. 318. Cod. CXLI. Biblioth. edit. opt. Rothomag. MDCLIII. in fol. » […]

L’annotateur de l’exemplaire de Tartarotti a repris les deux éléments de cette rapide définition :

  1. le livre de Photius est « rarus » ;
  2. l’édition de Rouen est « optima ».

Ces deux jugements méritent notre attention :

  1. Photius, « liber rarus ». Crenius écrit en 1705, c’est-à-dire cinquante ans après l’impression et la diffusion de l’édition de Rouen, et après l’échec de la malheureuse entreprise « collective » de Capperonnier, Du Pin et Tournemine, que diverses circonstances semblaient préfigurer. L’initiative de proposer une nouvelle édition cinquante ans après la « Rothomagensis » n’avait pas seulement un sens parce qu’il s’agissait d’en faire une meilleure, mais aussi, au moins autant, parce que l’édition en question n’était plus en circulation commerciale chez les libraires. C’est pourquoi « qui liber rarus est ». Rappelons à ce propos que Crenius (dont le véritable nom était Thomas-Theodor Crusius), brandebourgeois d’origine (1648), a erré entre l’Allemagne, la Hongrie et la Hollande, pour devenir enfin correcteur d’épreuves à Rotterdam et à Leyde (où il mourut en 1728). Il avait donc une bonne connaissance des livres nouveaux annoncés sur le territoire hollandais, et notamment du Photius dont on disait imminente la parution, d’abord en Angleterre, puis chez Huguetan (un exilé calviniste) dans la contrefaçon – imprimée en Hollande, justement – des « Mémoires de Trévoux ». Dans les années où Crenius rédige les Exercitationes, on commençait à savoir que, une fois Du Pin exilé car suspect de philo-jansénisme, la nouvelle édition de la Bibliothèque de Photius ne verrait pas le jour. Aussi les érudits acquéraient-ils par les moyens les plus divers (et également les plus désinvoltes) les copies qui circulaient encore de cette édition devenue rare. On serait curieux de savoir par exemple – j’ignore si la chose est possible – quand et de qui Tartarotti a acquis parmi ses livres le Photius à présent conservé à Rovereto 7.
  2. « editio optima Rothomagensis ». Ce jugement particulièrement positif est celui qui a cours presque universellement, mais à tort, au sujet de l’édition8 de Rouen. J’en ai parlé dans un livre récent, consacré précisément à l’histoire de cette édition. Une opinion solide et très répandue veut qu’elle soit d’une qualité supérieure. Cette opinion est si répandue que Du Pin lui-même, qui avait conçu, et pendant quelque temps essayé de mettre à exécution, le projet de faire naître une nouvelle édition de la Bibliothèque, n’en répétait pas moins, dans la Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, au chapitre sur Photius (rédigé dans les dernières années du 17e siècle), l’éloge de l’édition de Rouen comme de « la meilleure » ! Ce qui étonne est donc le fait que l’annotateur de l’exemplaire de Tartarotti, pour exprimer cet avis courant, ait ressenti le besoin de recourir à cette citation égarée de Crenius, en passant, au beau milieu d’une pléthore d’éloges de la « Rothomagensis ». L’explication est très simple : celui qui a rédigé cette annotation avait sous la main le répertoire de Crenius et l’utilisait d’une façon plus ou moins habituelle. Nous pouvons également préciser que le rédacteur de cette note connaissait bien non seulement les Exercitationes de Crenius, mais en particulier la page qui évoque le commentaire de Basile à l’Exahemeron, lequel comprend une allusion fugace à la « Rothomagensis ». Or Tartarotti possède et utilise9 les trois fascicules de Crenius qui se trouvent aujourd’hui à la Biblioteca Civica, sous la cote C.81.24. On remarque même la présence dans sa bibliothèque des Exercitationes, ainsi que de bien d’autres écrits importants parmi la multitude d’ouvrages composés par Crenius. Par exemple, les quatre volumes des Animadversiones philosophicae et historicae (Leyde, 1697) [coll. C.95.26-29] ; l’interminable Dissertatio Epistolica De Furibus librariis (Leyde, 1716) [coll. D.41.22] ; le Museum philosophicum et historicum (Leyde, 1699) [coll. D.51.16]. Cela suggère une explication, et la rend préférable à toutes les autres possibilités : soit Tartarotti lui-même, soit une personne active dans son entourage, un « secrétaire », aurait écrit cette note sur le Photius. N’oublions pas que, aux yeux d’un spécialiste tel que Petrucci, l’écriture de cette note est « tout à fait typique du 18e siècle ». Cela signifie qu’elle a été rédigée alors que le Photius et le Crenius se trouvaient déjà tous deux dans la bibliothèque de Tartarotti.

construction des savoirstraditionsourceIl n’est pas inutile de faire observer, par parenthèse, que le Myriobiblon de Photius aussi bien que le Crenius sont des ouvrages qui devaient assurément intéresser l’auteur de l’Arte critica, dans laquelle les Exercitationes de Crenius sont ponctuellement exploitées. Relevons en outre que, du point de vue stylistique, la note dont nous nous occupons amplifie le texte de la source, tout en en reflétant fidèlement les articulations :

  1. Hunc librum inter raros numerat Crenius ~ addo Photii verba qui liber rarus est (selon Crenius) ;
  2. Hancque editionem optimam esse dicit ~ edit. opt. Rothom. (selon Crenius).

Ce sont donc des expressions intentionnellement choisies et longuement méditées : elles viennent de quelqu’un qui a longuement réfléchi sur la sèche remarque du bibliophile et en a extrait, en la grossissant, la valeur « bibliographique ». De là également le choix de rendre plus explicite le caractère subjectif du jugement de Crenius (numeratdicit), choix qui force légèrement le texte, étant donné que Crenius, surtout en ce qui concerne l’excellente qualité de l’« editio Rothomagensis », ne faisait probablement que répéter une « opinio communis » ! Ainsi, le rédacteur de cette note n’est pas véritablement et personnellement familier de l’ensemble de la bibliographie sur Photius, et croit qu’il est original de la part de Crenius de définir la « Rothomagensis » comme une « optima editio ».

On peut aller encore un peu plus loin. Si l’auteur de cette note a voulu signaler, comme une opinion respectable, le fait que Crenius « inter raros numerat » la Bibliothèque de Photius, cette opinion lui aura paru d’autant plus susceptible d’être partagée s’il avait déjà connaissance de deux autres échecs éditoriaux, de deux autres tentatives inabouties de préparer une nouvelle édition et traduction de la Bibliothèque : l’une à Venise et l’autre à Hambourg.

construction des savoirslangage et savoirslanguegrec pratiques savantespratique lettréecorrespondance acteurs de savoirstatutmoineUne lettre d’Apostolo Zeno à Giusto Fontanini (16 avril 1735) annonce ceci : « L’édition que l’on pense faire en Hollande des oeuvres de Photius ne fera point avorter celle que l’on médite ici de réaliser dans une version nouvelle, avec l’ajout de matières encore inédites. Mais on croit et espère que le moine grec qui la dirige et la soutient est un homme de valeur, et au plus haut point versé dans la langue grecque10 ». Le moine en question est Antonio Catiforo di Zante (1685-1763), qui a vécu à Venise, dans la communauté grecque, de 1710 à 1747 au moins ; auteur notamment d’une Vita di Pietro il Grande qui connut le succès, il fut peut-être proche de la franc-maçonnerie. Le projet relatif à Photius décrit par Apostolo Zeno en 1735 est annoncé comme achevé et presque prêt à être imprimé en 1742 dans le Catalogo de’ libri stampati novellamente publié par le libraire et éditeur Francesco Pitteri, en ces termes que l’on trouve à la dernière page du catalogue : « On travaille infatigablement à achever la grande oeuvre de Photius déjà promise, afin de la mettre au jour le plus rapidement, avec la plus grande profusion et le plus grand soin11 ». Mais l’édition, pour des raisons qui demeurent obscures, fut empêchée : on a sauvegardé une bonne partie des manuscrits, mais elle ne fut jamais confiée à la presse. Catiforo mourut en 1763, vingt ans après l’annonce de son éditeur, sans rouvrir ce dossier. Cet « échec » était presque certainement connu de Tartarotti, ou du moins de celui qui a rédigé sur son exemplaire la note que nous évoquons. Quoi qu’il en soit, les lettres d’Apostolo Zeno font partie de la bibliothèque de Tartarotti 12.

pratiques savantespratique lettréecorrectionÀ Hambourg, il en était allé d’une façon assez semblable. Là aussi, l’édition avait été mise en chantier, et même par un grand connaisseur de l’oeuvre de Photius, Johann Christoph Wolf (1683-1739). Mais ce projet-là fut également interrompu et ne fut jamais repris. Nous avons connaissance de deux lettres de Wolf à Maturin de La Croze, rédigées l’une et l’autre en 1736, dont nous concluons que Wolf a établi le texte jusqu’au chapitre 180 de la Bibliothèque. Wolf s’est arrêté en 1737, après avoir appris que Bernard de Montfaucon, en France, en se fondant sur les brouillons laissés par Capperonnier – qui du reste travaillait encore à son Photius en 1720 – s’apprêtait à réaliser une nouvelle édition. La nouvelle n’était pas exacte. Wolf est mort deux ans plus tard. En 1743, Uhl publie à Leipzig le Thesaurus Lacrozianus, qui contient, entre autres documents, les lettres de Wolf témoignant de l’entreprise avortée. Par conséquent, pour quelqu’un qui écrivait après 1742/1743 – et je crois que l’annotateur de l’exemplaire de Tartarotti écrivait après cette date – le livre de Photius semblait être plus que jamais « rarus » : en effet, la dernière édition était toujours vieille de presque un siècle et les diverses éditions que l’on savait en chantier s’étaient toutes soldées par des échecs.

Une dernière remarque, qui concerne cette fois l’usage que l’on a fait de cette édition. Je dois au directeur Baldi un examen extrêmement précis de l’exemplaire de Photius que possédait Tartarotti. Baldi a distingué au moins deux mains ayant laissé des traces de lecture – non pas avec des annotations, mais avec des marques de mise en évidence, que l’on trouve très nombreuses tout au long du texte. Cela n’est pas si fréquent. J’ai cherché à prendre connaissance des quatre cents exemplaires environ qui existent de cette édition, soit directement (pour un quart de l’effectif total) soit indirectement (le travail d’examen des marginalia n’est pas encore achevé). Pour l’instant, seule une infime minorité d’entre eux porte des signes de lecture (ils sont en revanche nombreux à porter des notes seulement sur les feuillets liminaires). En particulier, on rencontre un « signe » clair de mise en évidence au début du texte, à la col. 3, aussitôt après la fin de la Lettre à Tarasios qui constitue la préface de la Bibliothèque. Il s’agit de la correction d’une erreur à peu près inexplicable, celle par laquelle s’ouvre l’édition de Rouen : Theodoretus presbyter au lieu de Theodorus presbyter comme titre du premier chapitre. Qu’il faille lire Theodorus, c’est évident d’après le grec imprimé en regard […] ainsi que d’après les divers index qui précèdent le texte et dans lesquels le nom est toujours, à raison, Theodorus. Pourtant, la correction manuscrite de cette erreur ne se trouve – pour autant que je le sache à cette heure – que dans l’exemplaire de Rovereto ayant appartenu à Tartarotti.

Figure 1 - Page de titre et frontispice de l'édition de
              l’Onomasticon de Pollux (Amsterdam, 1706 – coll. BNU)
Figure 1. Figure 1 - Page de titre et frontispice de l'édition de l’Onomasticon de Pollux (Amsterdam, 1706 – coll. BNU)

Signalons ici une autre annotation portée sur le volume des Quaestiones Tullianae de Schott (Andreas Schott, Tullianarum Quaestionum de instauranda Ciceronis imitatione libri IV, ex Officina Plantiniana, 1610 [coll. C.86.6])13. La note a été rédigée par une main qui paraît correspondre à l’écriture de Tartarotti en 1756. Je cite son texte, parce qu’il est analogue à la première partie de la note que l’on trouve sur le Photius. Ici aussi l’annotation se rapporte à la rareté du volume : « liber infrequens ». On lit sur le feuillet de garde :

emptus ——–∫——–∫——
Liber infrequens atque elegans

Ce doit être la main de Tartarotti. Il convient de relever, comme on l’a dit, que l’annotation est analogue, du point de vue du contenu, à celle qui figure sur le Photius (et dans laquelle Schott occupe également une place centrale) – à cette différence que, dans le cas du Photius, l’idée est exprimée à travers un jugement sur les termes employés par Crenius.

Une autre note, de la même main qui a rédigé celle du Photius, se trouve sur le feuillet de garde de l’Onomasticon de Pollux, dans l’édition de Wolfgang Seber, édition retouchée par divers auteurs, dont Hemsterhuys, dernier nommé sur le frontispice (Amsterdam, 1706).

Laudem huius editionis omnium optimae vide apud Clericum Bibliot. Choisie14. Tom. X f. 277 sgg.

inscription des savoirslivreprix construction des savoirséconomie des savoirsCe n’est pas sans raison qu’il est fait référence à la page 277, alors que la recension de Le Clerc commence à la page précédente et se poursuit jusqu’à la page 297. En effet, à la page citée, on lit non seulement la « laus » de cette édition de Pollux par Hemsterhuys – « on n’en peut donner de meilleure édition » – mais aussi et surtout une appréciation concernant la rareté du volume dans le commerce, appréciation tout à fait semblable à celle que nous connaissons par la note du Photius. Voici les mots de Le Clerc : « Il y avoit longtemps que l’Onomasticon de Pollux étoit rare, et que l’on ne pouvoit l’avoir sans l’acheter fort chèrement ». Enfin est parue une nouvelle édition, et cela rend accessible une édition précieuse, dont le prix n’est plus prohibitif comme celui des éditions antérieures de Pollux, qui dataient du milieu du 17e siècle. La situation est la même que celle de la « Rothomagensis ». C’est ainsi que l’on peut comprendre l’arrière-plan économique de ce genre de jugements : les grandes éditions du siècle précédent circulent encore, mais à des prix extrêmement élevés ; l’apparition de nouvelles éditions (même de réimpressions avec de nouvelles « notae variorum ») a l’effet d’un prix maximum et met en tout cas sur le marché un livre qui, parce qu’il est neuf, est plus accessible.

espaces savantslieubibliothèqueCette note, certainement écrite de la même main qui a annoté le Photius, se trouve – on l’a dit – sur l’édition Hemsterhuys de Pollux (1706), c’est-à-dire sur une oeuvre que l’on peut, du point de vue typologique, considérer comme apparentée à la Bibliothèque de Photius : toutes deux sont de vastes réservoirs de l’érudition antique et médiévale. On a donc affaire à un genre d’oeuvres caractéristique de la « bibliothèque » de Tartarotti (comme c’était prévisible, du reste).

Je voudrais énumérer ici, simplement en guise d’exemples, certains titres : Claudius Aelianus, Varia Historia, avec les notes de Gesner, Gronovius, Perizonius, etc., Leyde-Amsterdam, 1731 ; parmi les répertoires modernes : J. Gronovius, Thesaurus Graecarum antiquitatum (1732), avec des suppléments ; J. G. Graevius, Thesaurus antiquitatum Romanarum (1732-1737) ; Utriusque Thesauri antiquitatum nova supplementa (1737) ; J. Gruterus et T. Reinesius, Syntagma inscriptionum antiquarum cum primis Romae veteris, 1682 ; T. Garzoni, La piazza universale di tutte le professioni. À ces titres s’ajoutent les recueils de textes : Cotelerius (J. B. Cotelier), Ss. Patrum opera, Amsterdam, 1724 (retouché par Le Clerc !) ; J. M. Gesner, Scriptores rei rusticae veteres, Leipzig, 1735 ; Clemens Alexandrinus, Opera, édition de J. Potter, Oxford, 1715. Un genre connexe est celui des répertoires biographiques raisonnés : R. Bellarminus, De scriptoribus ecclesiasticis liber unus, dans la réédition de 1728 ; C. Gryphius, Vitae selectae eruditissimorum hominum, Bratislava, 1739 ; P. Crinitus, De honesta disciplina libri V [Vies des poètes romains] [G. 116.3] ; T. Boccalini, Ragguagli di Parnaso 15.

Il faut enfin signaler l’oeuvre la plus explicitement censoriale de la contre-réforme bavaroise, dans son édition originale : J. Gretser, De iure et more prohibendi et abolendi libros haereticos et noxios, Ingolstadt, 1603 [p. 167], avec une marque du précédent possesseur, Joh. Nic. Maralt (1670). En ce qui concerne l’usage de ce livre, remarquons que des références à Gretser se rencontrent dans diverses notes manuscrites présentes sur les volumes de la bibliothèque de Tartarotti, selon le même mécanisme que dans le cas de la référence à Crenius dans le Photius ou dans celui de la référence à Le Clerc (Bibliothèque choisie X, p. 277) dans le Pollux.

Citons d’autres oeuvres de caractère bibliographique et introductif : le Polyhistor de Morhof, évidemment la Bibliotheca Graeca de Fabricius et – fait rare – l’Historia Bibliothecae Fabricianae, que l’on peut considérer comme un fleuron de la Biblioteca Civica de Rovereto ; enfin, le Crenius déjà mentionné.

Autres notes manuscrites que l’on peut attribuer à Tartarotti avec sûreté

acteurs de savoirstatutéruditJe nommerai avant tout le vaste recueil d’oeuvres de Conrad Samuel Schurzfleisch, helléniste protestant (1641-1708), professeur à Wittemberg et, à la fin de sa vie, bibliothécaire à Weimar. L’abondance des oeuvres de Schurzfleisch – qui était à l’époque le plus grand des hellénistes allemands – dans la bibliothèque de Tartarotti est remarquable : il ne s’agit pas seulement des oeuvres techniques, mais aussi d’ouvrages d’érudition, comme les Elogia scriptorum illustrium, dans l’édition de 1729, et des Epistolae arcanae (1711-1712). Dans le cas des Elogia, il faut observer le soin avec lequel Tartarotti rectifie, au moyen d’annotations pertinentes, le désordre des frontispices de l’exemplaire qu’il possède, qui était de fait constitué de plusieurs fascicules.

Sur la page qui précède le frontispice du De haeresiarchis d’Ittig16 [coll. C.74.10 (1)], une note manuscrite renvoie à Johann Friedrich Mayer, De fide Baronii et Bellarmini (Amsterdam, 1697), p. 146 ; Johann Friedrich Mayer (1650-1712) est l’un des principaux représentants de la « Confession d’Augsbourg ». Quant au texte cité par Tartarotti dans sa note sur le frontispice d’Ittig, il est explicitement consacré à la critique de Baronio : De fide Baronii et Bellarmini ipsis pontificiis ambigua. Il est fréquent que Mayer critique Baronio : en qualité de praeses, il dirige notamment la Dissertatio anti-Baroniana (Num Christus Petrum baptizaverit ?), Leipzig, 1705. L’attention récurrente portée à Baronio, souvent mis en cause également dans l’Arte critica, est attestée, entre autres passages, dans le chapitre 4 du livre III de cette oeuvre (p. 46) : « Le grand Baronio offre un exemple suffisant. Combien de bourdes n’a-t-il pas commises dans son vaste ouvrage ? »

pratiques savantespratique lettréeexégèse construction des savoirstraditionreligionchristianismeprotestantismeParmi les livres de Tartarotti qui portent la marque de possession de son père, nous trouvons aussi Caspar Ziegler, In libros Hugonis Grotii de iure belli ac pacis cum notis et animadversionibus, editio secunda auctior, Wittemberg, 1676 [coll. G.65.14]. La présence de l’ouvrage est intéressante, car Ziegler est l’un des canonistes protestants dotés de la plus haute autorité : son commentaire de Grotius est un monument de la doctrine juridique (et du droit naturel, plus précisément) développée par les milieux protestants. Ziegler est l’auteur, notamment, de la Dissertatio de torturis, dans laquelle il soutient que l’usage de la torture est légitime dans certaines conditions ! La présence des protestants dans cette bibliothèque est très significative. Je me contente de signaler deux titres qui me semblent tout à fait révélateurs. Tout d’abord, le Museum philologicum et historicum de Casaubon rassemblé par Crenius (encore lui !) en 1699, ouvrage déjà mentionné [coll. D.51.16]. Sa présence en dit long : Casaubon est le principal démolisseur des Annali de Baronio, et on se souvient que Tartarotti signale la dissertation de Mayer contre Baroni dans sa note sur le livre d’Ittig. Pour finir, le Hierozoicon de Samuel Bochart [coll. A.34.2/3], pasteur protestant de Rouen qui, à la fin du 17e siècle, avait renouvelé l’étude de l’hébreu et l’exégèse vétéro-testamentaire (Sugli animali nelle Sacre Scritture).

Un premier bilan

construction des savoirstraditionreligionchristianismeprotestantismeÀ cette étape et à titre provisoire, on peut indiquer deux grandes tendances culturelles qui se font jour lorsque l’on parcourt rapidement la bibliothèque de Tartarotti à travers les notes et les autres traces manuscrites que l’on y rencontre :

  1. une ouverture à la doctrine protestante, voire un goût pour la fréquentation de figures « hérétiques », qui se manifeste sous les formes et dans les domaines les plus variés. À ce sujet, il vaut la peine de mentionner la note manuscrite que Tartarotti porte sur son exemplaire des Osservazioni sopra la Merope del Maffei de Lazzarini (Rome, 1743) [coll. I.202.39], où il signale qu’à la page 29 se trouve un jugement « sur la traduction de Lucrèce par Alessandro Marchetti » ;
  2. aucune séparation entre culture classique et culture patristique, dans la plus pure tradition du 17e siècle finissant (de tendance protestante, sceptique ou philo-janséniste).

construction des savoirslangage et savoirsstyle pratiques savantespratique intellectuellecritiquePour clore cet exposé rhapsodique, et sûrement incomplet, je voudrais m’attarder un peu sur une oeuvre dont l’édition sera l’une des réalisations les plus méritoires de la Biblioteca Civica de Rovereto, à savoir l’Arte critica, libri III de Tartarotti. Je ne prétends nullement m’engager dans une analyse de cette rapide esquisse, où les thèmes sont souvent seulement indiqués, mais le choix même des sujets et la répartition des thèmes en chapitres méritent déjà l’attention. Et tout d’abord le découpage en trois livres : le premier concerne la critique textuelle proprement dite ; le second l’évaluation du style dans la perspective de la critique textuelle (ce qui correspond à ce que les philologues appellent habituellement l’ « usus scribendi »17) ; le troisième, qui est le plus neuf et que l’on ne s’attendrait pas à rencontrer dans une ars critica, aborde la « critique » des faits historiques, c’est-à-dire la reconstruction des événements à partir de sources nombreuses et variées. Il y a là l’idée, très intéressante et en avance sur son temps, d’une unicité de méthode entre la critique des textes et la critique historique.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialessciences des textesphilologieComme on le sait, le grand « saut » accompli par la critique textuelle à la fin du 18e et au début du 19e siècle est le passage d’une appréciation de type axiologique à une appréciation généalogique des témoins. À tort ou à raison, le nom de Karl Lachmann est celui que l’on lie à cette avancée de l’ars critica. Dans l’Arte de Tartarotti, cette exigence n’est pas explicite, mais je dirais qu’elle y est latente.

construction des savoirstraditionsource pratiques savantespratique lettréebrouillon inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l'informationarbreÀ lire les titres et les brouillons, on sent très bien à quel point il était conscient que la qualité des témoins est importante ; jusque-là, rien que de tout à fait traditionnel. Cependant, un texte à peine développé comme le troisième chapitre de la première partie (Regole per conoscere l’età de’ codici manoscritti) constitue un indice en faveur de l’appréciation généalogique : la classification selon une trame chronologique des témoins conservés est en effet la principale prémisse pour établir leur éventuelle dépendance réciproque. Encore faut-il ajouter ici que l’intuition d’une ressemblance entre la critique des textes et la critique des sources historiques (dans la reconstruction des faits) poussait à aller plus loin en direction de la découverte de la priorité du critère généalogique. De fait, dans la critique des sources historiques, le principal objectif – dans le but de déterminer la vérité (historique)18 – est d’établir si une source disparue dépend d’une autre et doit donc être considérée comme superflue (c’est-à-dire « descripta » !), ou bien si elle possède au contraire une valeur autonome. Dans la critique historique, rien n’est plus immédiatement évident que la priorité des jugements qui concernent la dépendance ou l’indépendance des témoins, puisque c’est là le concept fondamental de la généalogie. Aussi est-ce de cette critique que provient la puissante impulsion qui fera passer de la critique impressionniste (les « meilleurs » exemplaires) à la critique scientifique (les exemplaires indépendants).

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialessciences des textesphilologie inscription des savoirslivretexte pratiques savantespratique intellectuelleconjectureNous ne savons pas à quelles conclusions serait arrivé Tartarotti, s’il était venu à bout de sa tâche. Peut-être aurait-il affronté la question dans le chapitre 3 de la troisième partie (Se gli autori moderni circa i fatti antichi meritino alcuna fede [Si les auteurs modernes méritent la moindre confiance au sujet des faits antiques]), mais le chapitre est resté à l’état d’esquisse. De toutes les manières, le thème est effleuré lorsque, dans le paragraphe De’ moderni [Sur les modernes], Tartarotti fait observer que même les auteurs qui sont anciens par rapport à nous doivent être considérés comme des modernes par rapport aux faits dont ils parlent. Il est inutile de faire des conjectures superflues. Il est certain, en revanche, qu’un commentaire systématique des présupposés méthodiques de l’Arte critica pourrait nous offrir des découvertes intéressantes. Pour conclure, je signale qu’il cite avec admiration Richard Simon, dans le chapitre 2 de la troisième partie, et adopte pour principe de son raisonnement la démarche de l’Historia critica veteris testamenti (Irénopolis [Saumur], 1700). Or, c’est ce livre qui valut à l’oratorien Simon la foudre des censeurs et bien des tracas, puisque l’auteur fut exclu de son ordre pour cet ouvrage. Et dans cette Histoire critique, bien connue de Tartarotti19, on trouve déjà clairement énoncée la notion moderne d’histoire du texte.

Notes
1.

Voir Luciano Canfora, La Bibliothèque du patriarche. Photius censuré dans la France de Mazarin, traduit de l’italien par L.-A. Sanchi, Paris : Belles lettres, 2003

2.

Cf. G. Frasso, Libri a stampa postillati, in Aevum, 69, 1995, p. 618

3.

Sur Raynaud, cf. C. Sommervogel, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, VI, col. 1517-1550

4.

Clancularios, « camouflés » (clanculare, « dissimuler »)

5.

L’intérêt de Tartarotti pour Photius semble confirmé par d’autres livres dont la présence dans sa bibliothèque est révélatrice : par exemple, C. Iustellus, Iuris canonici veteris collectiones, Paris, 1661. Moins significative est la présence de la Storia ecclesiastica de Philostorge dans le recueil complet des Historiae Ecclesiasticae libri X, Turin, 1746 : il s’agit en effet d’un recueil général, qui comprend bien d’autres choses que Philostorge.

6.

Lettre du 11 novembre 1996

7.

À l’heure actuelle, on a identifié plus de 400 exemplaires de cette édition.

8.

Sur l’avis favorable des érudits (tout particulièrement dans le Manuel du libraire et de l’amateur de livres de Jacques-Charles Brunet) à l’égard de l’édition de Photius publiée en 1653, cf. L. Canfora, La Biblioteca del Patriarca, p. 20-25, en particulier p. 21, n. 27 [en français : La Bibliothèque du patriarche, Belles Lettres, 2003]. Pour la période antérieure, voir les jugements extrêmement élogieux de G. de Bure (Catalogue des Livres de la Bibliotheque de […] M. le duc de la Vallière, 1783 : « C’est la meilleure édition d’un ouvrage recherché et très estimé ») et R. Duclos (Dictionnaire bibliographique, 1790, II, p. 391 : « ouvrage estimé et recherché surtout dans cette édition ») ; ces formules sont la source des bibliographes postérieurs.

9.

Cf. Arte critica, livre II, chapitre 2

10.

Lettere di Apostolo Zeno cittadino veneziano, istorico e poeta Cesario […] Seconda edizione […], V, Venise, 1785, no 875, p. 106

11.

« Storia dell’anno », 1742, p. 400. Sur cette importante aventure éditoriale, cf. M. Losacco, Su alcuni marginalia foziani di Antonio Katiphoros, erudito di Zante (1685-1763), dans V. Fera, G. Ferraù et S. Rizzo (éd.), Talking to the Text : Marginalia from Papyri to Print […], II, Messine, 2002, p. 821-850.

12.

Et à présent du fonds ancien de la Biblioteca Civica de Rovereto.

13.

Le timbre circulaire « Ad Bibliothecam civitatis Roboreti » indique l’entrée de la bibliothèque de Tartarotti, en 1763, dans le fonds de la Biblioteca Civica.

14.

Jean Le Clerc, Bibliothèque choisie […], 1703-1713 (le volume 10 paraît en 1712). Jean Le Clerc est un auteur de prédilection de Tartarotti, également en tant que théoricien de l’ « ars critica ».

15.

À partir d’oeuvres de ce genre, il n’y a qu’un pas à faire pour arriver aux « journaux » littéraires.

16.

T. Ittig, De haeresiarchis aevi apostolici, Leipzig, 1703

17.

On apprécie ici le rôle du motif de l’évolution du style comme variante nécessaire du critère de l’ « usus » (sur ce point, voir déjà ce que dit Photius de Démosthène dans le chapitre 265 de la Bibliothèque).

18.

Et le « règne du vrai » est le premier concept que rencontre le lecteur de l’Arte critica !

19.

On trouve une trace de la lecture de l’Histoire critique de Richard Simon sur le dernier feuillet de garde, avant le plat [I.199.50] : « Balena integrum hominem vorare non potest 8. Lib. 3 » ; « Augustini aevo LXX interpretes pro prophetis reputabantur Lib. 3 90 » ; « Jesuitarum laudes Lib. 3 94 » ; « De Enochi libro Lib. 3 105 » ; « Liber Levi Ben Gerson Rivae impressus anno 1560. Lib. 3 150 ».