Richard Schneider

espaces savantslieujardin acteurs de savoirstatutlettréLorsque l’on évoque en Occident la vie des lettrés chinois, on pense immédiatement à des paysages de montagnes, parsemés de petits pavillons aux multiples toitures recourbées. Si cette vision conventionnelle fut largement inspirée par les porcelaines et chinoiseries importées, à partir du xviii e siècle, elle fut sans doute aussi répandue et confortée, aux siècles suivants, par les récits des voyageurs. Il est vrai que l’exotisme extrême-oriental s’exprimait fortement dans une architecture qui ne pouvait manquer d’impressionner les visiteurs. Certains en furent si fortement marqués qu’ils n’eurent de cesse de tenter de construire des jardins chinois ou japonais en Occident ; on sait l’influence que ces derniers eurent sur la conception des jardins anglais, jusque dans la France de la fin du xix e siècle, comme l’attestent le petit jardin japonais d’Émile Guimet, les jardins d’Albert Kahn ou ceux de Claude Monet 1, pour ne citer que les plus connus.

Ces jardins et pavillons, indissociables de l’environnement des lettrés et de leur art de vivre, sous-tendent cependant une vision du monde qui peut échapper à un Occidental, tant elle est intimement liée à la culture et à la pensée chinoises.

Des conditions matérielles et des choix raffinés

acteurs de savoirstatutlettré acteurs de savoirprofessionmarchandC’est sous la dynastie des Ming, lors d’un développement économique sans précédent, que de riches marchands se mirent à rivaliser avec les lettrés : signe de réussite sociale, les jardins et les somptueuses demeures n’étaient plus réservés aux seuls lettrés fonctionnaires. Les marchands entendaient concurrencer les lettrés, dans le domaine littéraire aussi bien que dans celui des biens matériels. Un lettré, Fan Lian (1567- ?), note déjà avec amertume dans son journal :

acteurs de savoirstatutfonctionnaire matérialité des savoirsmobiliertable matérialité des savoirsmobilierDans ma jeunesse je n’ai pas vu beaucoup de meubles de bois précieux, tables à écrire ou chaises. Les gens du commun ne possédaient que des meubles en bois de ginkgo et des tables carrées en laque dorée. […] Pendant les ères Longqing (1567-1573) et Wanli (1572-1620), les beaux meubles se répandirent jusque chez les fonctionnaires modestes. […] Il est assez étrange de voir de petits fonctionnaires, par ailleurs bien logés, s’installer de confortables lieux de repos séparés par des panneaux de bois. Dans la cour, ils élèvent des poissons rouges et cultivent toutes sortes de fleurs. À l’intérieur, on trouve plusieurs tables de grande qualité et un balai en crin de cheval pour enlever la poussière. Ils appellent cette pièce « studio ». Je me demande bien ce qu’ils y étudient2.

acteurs de savoirmodes d’interactioncompétition acteurs de savoirstatutcollectionneurCette rivalité entre les lettrés détenteurs du savoir et du bon goût et les marchands enrichis, cependant, n’entraîna pas d’antagonismes violents ; les marchands surent sans doute satisfaire les besoins des lettrés en produits nouveaux et rares, provenant des pays limitrophes, notamment l’Inde, l’Asie du Sud-Est et le Japon. Certains d’entre eux se mirent aussi à collectionner les livres, les peintures et les objets chers aux lettrés, sans toujours échapper aux traquenards des faussaires.

espaces savantsterritoirecapitale acteurs de savoirstatutlettré acteurs de savoirprofessionmarchandC’est dans ce contexte économique et social que les lettrés ressentirent le besoin de se distinguer des marchands. Les réactions vinrent de la ville de Suzhou 3, considérée comme la capitale de la beauté, lieu privilégié des beaux esprits, peintres et lettrés « retirés » : le cadre était propice, non loin du lac de l’Ouest (Xi hu), lieu de villégiature souvent peint et dépeint. C’est un lettré nommé Wen Zhenheng qui rédigea, entre 1620 et 1627, un ouvrage dont le titre, Zhangwu zhi, peut être traduit par Traité des choses superflues 4. Wen Zhenheng était l’arrière-petit-fils du grand peintre Wen Zhenming 5, issu donc d’une famille de Suzhou, remarquable par ses peintres, calligraphes et fonctionnaires. L’ouvrage de Wen Zhenheng n’était pas le premier de cette veine, mais il est sans doute le plus systématique : il prétendait traiter de tous les aspects de la vie quotidienne du lettré, et définir ce qui est « élégant » (ya) et ce qui doit être rejeté parce que jugé « vulgaire » (su). C’est davantage un traité pratique de savoir-vivre qu’un traité d’esthétique lettrée : il vise très certainement à distinguer le marchand du lettré. L’ouvrage débute par le logement et, tout d’abord, par le choix de son emplacement :

espaces savantsterritoirecampagneLe meilleur endroit pour se loger est en pleine nature (montagnes et rivières), sinon ce sera dans un village, ou enfin dans les faubourgs d’une ville. Si on ne peut s’installer dans un milieu naturel, on recherchera un joli jardin, mais si l’on doit s’installer dans une ville, il faudra que la cour close soit élégante et propre, que les pavillons soient calmes. Kiosques et terrasses donneront une impression d’espace et tranquilliseront au plus haut point. Il faudra aussi planter des canneliers et des bambous rares, on disposera ustensiles de bronze, stèles, peintures et calligraphies. Le maître des lieux en oubliera son âge, et l’hôte sa fatigue. Durant les chaleurs estivales, on aura l’impression d’une brise rafraîchissante, pendant les frimas, on ressentira une douce chaleur. Si l’on dilapide vainement terre et bois, couleurs rouge et blanche, travail des pieds et des mains, on n’obtiendra qu’une cage à oiseau ou une écurie, rien d’autre6.

acteurs de savoirmodes d’interactionretrait acteurs de savoirstatutfonctionnaireCe texte exprime une préférence manifeste pour un lieu en pleine nature. Le lettré aimait se « retirer du monde », et ses poèmes comme ses peintures y font souvent allusion. Ce besoin de retraite peut s’expliquer par le fait que le fonctionnariat n’était pas une sinécure et exposait à tous les périls, voire à des persécutions officielles7. Le lettré était pris entre la tentation de la retraite et la défense de son statut qui le poussait à l’ostentation : il fallait tenir son rang dans le monde lettré, mais aussi être vu du menu peuple, susciter admiration et respect ; le lettré devait recevoir ses pairs, entretenir des liens sociaux durables8, afficher ses préférences littéraires et artistiques. Sa demeure, protégée des encombrements de la ville, restait en partie visible du dehors ; les passants pouvaient en admirer les fleurs et les arbres, les invités pressentaient le bon goût du propriétaire des lieux avant même de franchir le seuil.

acteurs de savoirsexe et genrefémininToutefois, il s’agit d’une demeure privée : c’est là que vit le lettré, avec épouse, concubines et domestiques. S’il est en fonction, il se rend le matin à son yamen (bureau d’État), suivi d’une escorte. C’est chez lui qu’il reçoit ses pairs ou les lettrés de passage ; mais, si les divers pavillons sont abondamment décrits, il n’est pas fait état de gynécée, ni de lieux plus triviaux encore.

Les lettrés aisés s’efforçaient sans doute de suivre avec rigueur les règles édictées dans le Zhangwu zhi [Traité des choses superflues], mais les lettrés pauvres, fruits secs des examens, très nombreux, se signalaient différemment à la société. Possédant peu de biens, il leur était plus confortable de se référer à un passé mythique, forcément admirable, où, affirmaient-ils, « les gens vivaient en harmonie et savaient se contenter de peu » ; ils pouvaient même parfois faire des remontrances à ceux qui faisaient étalage d’un luxe trop tapageur. Ce fut le cas d’un certain personnage nommé Qi Biaojia, qui dépensa la plus grande partie de sa fortune à construire, détruire et reconstruire son jardin ; il s’attira les sévères remontrances d’un lettré confucéen, qui lui reprocha amèrement son égoïsme : « le surplus de salaire et des récompenses devait aller au soutien de son clan9 ».

Un lettré aisé et très en vue pouvait d’ailleurs passer à un état de grande pauvreté et par suite être oublié de tous. C’est ce qu’il advint, par exemple, à Zhang Dai dont la fortune ne survécut pas à l’effondrement de la dynastie des Ming, en 1644 ; il rédigea sa propre épitaphe :

construction des savoirstraditiondestruction espaces savantsterritoireempire acteurs de savoircorpsvêtementDans sa jeunesse, c’était un adepte des vêtements de soie, il adorait le luxe au plus haut point, il aimait les belles maisons, les jolies courtisanes, les jeunes servantes, les vêtements frais, les repas fins, les beaux coursiers, les lampes éclatantes, les feux d’artifice, les jardins, la musique, les bibelots antiques, les peintures de fleurs et d’oiseaux ; il se plongeait dans des débauches de thé et d’oranges, c’était un insecte dévoreur de livres et un démon de poésie, malhabile la moitié de sa vie ; tout cela n’est plus que l’illusion d’un rêve. Quand il parvint à l’âge de cinquante ans, l’Empire s’écroula, sa famille périt, il se réfugia dans les montagnes. Ce qui lui reste à présent, c’est un lit cassé, une table boiteuse, un tripode tordu, un luth désaccordé, avec quelques fragments de livres, une pierre à encre défectueuse, et rien d’autre10.

Ainsi le lettré demeure-t-il un lettré même dans la misère : il lui reste, en effet, quelques attributs indispensables à son statut pourtant diminué, comme le tripode, le luth, quelques écrits et la pierre à encre. Une résidence de lettré comportait des bâtiments, dont le plus prestigieux était le cabinet d’étude, mais aussi un environnement naturel, le jardin, ensemble d’arbres, de fleurs, de rochers, de pièces d’eau, entourant les pavillons d’un écrin de verdure. Le jardin était généralement associé à l’idée de retraite : le lettré aime à se retirer à l’écart des vicissitudes du monde, des dangers de la Cour, de la pression sociale extrêmement forte, des devoirs de la charge de fonctionnaire. Cette vision, fort ancienne et aussi très littéraire, fut véhiculée par le poète Tao Yuanming (365-427) dans une pièce intitulée Retour :

Je prends plaisir à me promener dans mon jardin,
Il y a bien une porte, mais elle reste toujours fermée.
Devenu bien vieux, je m’y promène m’appuyant sur une canne,
De temps en temps, je lève la tête et regarde au loin.
Les nuages inutilement s’échappent des creux,
Les oiseaux, fatigués de leur vol, savent quand il faudra s’en retourner.
[…]
Je me plais aux conversations privées avec mes proches,
Je noie ma mélancolie en tirant mon plaisir du luth et des livres.

inscription des savoirslivrecollection éditoriale matérialité des savoirssupportsupport de communicationcollection artistique pratiques savantespratique artistiquepoésieCe poème, très allusif, était en adéquation avec les sentiments des lettrés, dès lors qu’ils étaient en butte aux tracas liés à leurs fonctions. Néanmoins, la vie sociale en province, et tout spécialement dans le Sud, aux environs de Suzhou, présentait suffisamment d’intérêt aux yeux d’un lettré fortuné, pour qu’il ne se coupât point de la société, ni de la fréquentation de ses collègues. Ce sont ces derniers, en effet, qui, au moins autant que la simple possession de livres ou de bibelots, peuvent apporter la considération et confirmer le statut de lettré. La fréquentation des lettrés requiert un lieu d’accueil digne de leur visite, des jardins et des pavillons arrangés avec goût. Elle suppose aussi que l’on puisse les entretenir des préoccupations propres à cette classe : livres, musique, poésie, et enfin leur montrer ses collections. Nous sommes donc bien loin de la porte fermée aux visiteurs, évoquée par Tao Yuanming ; elle ne l’est même pas pour les importuns, et le petit peuple est flatté de pouvoir approcher des riches demeures.

acteurs de savoirmodes d’interactioncompétitionIl existait à cette époque une émulation entre lettrés fortunés et marchands enrichis pour construire des jardins : on écoute les conseils de ses pairs, on voyage pour visiter des jardins privés, et c’est ainsi que se constitue un public pour une nouvelle littérature consacrée aux jardins, aux pierres, aux fleurs, aux thés, à l’encens, bref à tout ce qui peut contribuer à la valeur d’une résidence.

Des « utilités » du jardin

acteurs de savoirmodes d’interactionretraitLe jardin du lettré était entouré de murs formant une protection contre le monde extérieur et « vulgaire ». Il s’agissait d’une nature recréée, selon le bon goût, de sorte qu’elle ressemblât à une peinture : un véritable « monde en petit11 ».

construction des savoirstraditionreligiontaoïsme construction des savoirstraditionreligionbouddhisme construction des savoirstraditionreligionL’esthétique n’était pas l’unique préoccupation des lettrés : en fait, tout l’environnement matériel, du jardin jusqu’au moindre objet, était sous-tendu par des concepts religieux, taoïstes principalement, mais avec parfois des influences bouddhistes.

pratiques savantespratique rituelleexercice spirituel typologie des savoirssavoirs non canoniquesoccultismegéomancieCette dimension spirituelle est présente dans bien des aspects de la vie du lettré : son jardin, ou à défaut ses paysages en pot (penjing, ou bonkei en japonais, dont le bonsaï n’est qu’une variante), lui rappelle les forces cosmiques qui l’entourent ; le prunus fleuri au printemps symbolise le renouveau de la nature, le bambou l’exubérance de la croissance, les orchidées les forces créatrices encore endormies dans la pénombre humide. Si les objets associés à son cabinet d’étude n’avaient qu’une valeur esthétique, ils ne seraient que « passe-temps pour vieilles dames dans leur gynécée » et ne pourraient être tenus pour « indispensables à l’homme de qualité12 ». On sait qu’en Chine la géomancie (fengshui) régissait tout projet de construction, déterminant impérativement son emplacement. Il est cependant frappant que l’on ne trouve qu’exceptionnellement des traces de ces croyances dans la littérature lettrée. C’est à peine si Zhang Dai mentionne avec mélancolie la disparition d’un pavillon de son enfance :

espaces savantsterritoiremontagnemon oncle fit construire une maison, au pied de la montagne. Il croyait à la géomancie et avait entendu dire que le pavillon empêchait les influences favorables de descendre jusqu’à lui. Alors, il voulut à tout prix le racheter. Une nuit suffit à le déménager […]. Souvent, dans mes rêves, je cherche à y retourner13.

pratiques savantespratique artistiquepratique musicale pratiques savantespratique artistiqueSous les Ming, la dimension religieuse des jardins s’estompe : ils deviennent des lieux de rencontre, les lieux privilégiés de la vie sociale. On y reçoit ses pairs, on y joue de la musique, on y donne des représentations de théâtre, on y fait admirer ses collections d’antiquités, comme on le voit souvent représenté sur les peintures. L’invitation d’autres lettrés signifiait que l’on pouvait leur demander de composer un poème élogieux sur le jardin ou d’exécuter une peinture ou une calligraphie. Ces usages entretenaient un tissu social et maintenaient l’esprit de caste.

Un lettré ne s’improvisait pas jardinier, il avait recours, dans ce domaine, à des traités. Le premier d’entre eux, Ye yuan [L’art du jardin]14, fut composé entre 1631 et 1634 par un dénommé Ji Cheng, architecte de jardin. Cet ouvrage, dans l’ensemble, consiste en un traité technique. Les jugements esthétiques (distinguer le vulgaire de l’élégant) y sont rares. La préoccupation de développer une harmonie générale y prévaut. La nécessité d’un tel ouvrage avait dû s’imposer : lorsqu’un lettré se retirait de la vie officielle, et s’il s’était enrichi, il avait à cœur de se faire bâtir une demeure entourée de jardins. Tu Long 15, qui parvint jusqu’au rang de ministre des Rites à la cour de Pékin, tombant en disgrâce à la suite d’une cabale, décida de rentrer chez lui, dans le Sud, pour y mener une vie oisive. Dans un de ses ouvrages, Kaopan yushi [Remarques sur une vie oisive], il nous donne une description pleine de douceur de sa résidence et surtout de ses jardins :

espaces savantslieupalaisUne fois passée la porte de la Grande Splendeur16, c’est un autre monde que celui de Chang’an 17. Dans mon sommeil nocturne, je n’ai plus rêvé des bruits de sabot des chevaux du palais de Huaqing 18. Chez moi, je retrouve le pavillon Caizhitang [« à la cueillette des amadouviers »]. Derrière ce pavillon, il y a un kiosque de trois travées, entouré de divers arbustes et de petits bambous. La chambre à coucher et la cuisine sont au milieu des bambous. La tête reposant sur l’oreiller, j’entends constamment le chant des oiseaux. À l’ouest de la maison, voici deux vieux canneliers, âgés de plusieurs centaines d’années. Lorsque vient l’automne et qu’ils sont en fleurs, ils emplissent la cour de leur parfum. Dans un endroit incultivable, j’ai fait creuser un petit étang, et y ai planté quelques nénuphars roses et blancs. À côté de l’étang, il y a quelques pêchers. Au troisième mois, leurs fleurs roses comme le brocart se reflètent dans l’eau, comme les innombrables beautés se fardant dans le miroir des eaux du palais Epang 19 ou de la tour Milou [« où l’on perd son chemin20 »]. On trouve aussi des lotus et des fleurs en boutons, donnant une sensation de mélancolie en automne. Par ailleurs, je me réjouis de ce que les gens d’une grande pauvreté n’ont aucun ressentiment contre les maisons luxueuses de l’aristocratie des régions de Wu et de Yue 21.

construction des savoirspolitique des savoirsrégime politiquearistocratieCe texte, rédigé par l’un des plus éminents lettrés de son temps, signale les éléments qui président à la constitution d’un jardin : les arbres, les fleurs et l’eau. Il est aussi intéressant de noter que l’aristocratie redoutait les réactions des pauvres devant tant de richesses.

acteurs de savoiracteur non humainvégétalEu égard à ces critères, il n’est pas étonnant que les traités du bon goût aient réservé une très large part aux plantes. Celles-ci sont inventoriées non pas pour leurs vertus médicinales, mais en fonction de ce que peut et doit être un jardin canonique. Le Traité des choses superflues décrit nombre de fleurs qu’il y a avantage à semer, ainsi qu’une grande variété d’arbres et de cucurbitacées. La mention de ces légumes peut surprendre un lecteur occidental, mais les melons, aubergines et autres sont considérés comme suffisamment esthétiques pour être sujets de peinture. En outre, l’érudition lettrée n’est jamais bien loin. Wen Zhenheng, dans sa notice consacrée aux aubergines, note que :

Cai Zun, alors qu’il était sous-préfet de Wuxing, avait planté devant sa résidence des amarantes22 et des aubergines violettes, et s’en nourrissait fréquemment23, ainsi que sa concubine. Comment pourrions-nous nous passer de leur goût ?

En dehors de leur valeur gustative, d’autres propriétés étaient mises en avant. Ainsi, la poésie dispute le kaki à l’utilitarisme :

Il a sept avantages : un, il connaît une grande longévité ; deux, il donne beaucoup d’ombre ; trois, il ne connaît pas les nids d’oiseaux ; quatre, il ne connaît pas les insectes ; cinq, aux cinquièmes gelées, ses feuilles sont adorables ; six, ses fruits sont excellents ; sept, ses feuilles produisent beaucoup d’engrais.

typologie des savoirsdisciplinessciences formelles et expérimentalessciences de la vie et de l’environnementsciences de la vie par type d’organismesbotanique acteurs de savoiracteur non humainvégétalMais les arbres de prédilection sont le pêcher (tao)24, le prunier (li)25, le prunus (mei)26 et l’abricotier (xing)27. Ces arbres à fleurs ont une forte valeur symbolique et aussi émotionnelle. Le pêcher est symbole de mariage, la couleur de ses fleurs évoquant la beauté des courtisanes, et les courtisanes elles-mêmes. Il est également symbole de longévité, car la légende taoïste rapporte qu’auprès du palais céleste de Xiwangmu 28 se trouve un pêcher tortueux qui ne fleurit que tous les trois mille ans. Le bois de pêcher repousse les démons, on en fait des charmes (taofu) que portent les voyageurs. Il a aussi une forte connotation littéraire : on ne peut manquer d’évoquer le Récit de la source des pêchers de Tao Yuanming 29. Le prunus, dont les fleurs annoncent la fin de l’hiver, fait partie d’un trinôme, les trois amis (du lettré) – sanyou : le pin, le prunus et le bambou. Quant à l’abricotier, il est lui aussi chargé de réminiscences historiques : Confucius enseignait sur un tertre entouré d’abricotiers ; sous la dynastie des Tang, l’empereur offrait un banquet aux nouveaux promus au grade de « lettré accompli » (jinshi) dans le Jardin aux abricotiers (xingyuan), ce qui a fait surnommer les candidats à cet examen les « abricotiers rouges » (hongxing).

espaces savantsterritoiremontagne typologie des savoirssavoirs non canoniquesoccultismemagieLe Traité des choses superflues, peu disert à l’égard des arbres en pot30, déjà évoqués, s’oppose sur ce point à Tu Long qui, dans ses Remarques, est prolixe à leur sujet. Tu Long les classe, au troisième chapitre de son livre, parmi les fleurs en vase, les grues, les poissons rouges et toutes « choses » susceptibles d’être disposées dans le jardin. La tradition très ancienne des arbres en pot est certainement liée à des pratiques religieuses, et spécifiquement taoïstes31, que l’on retrouve au Vietnam et en Thaïlande ; en revanche la tradition japonaise, d’où le taoïsme est absent, semble moins marquée par ces origines magiques. Les arbres en pot diffèrent cependant des bonsaïs japonais, par la taille, souvent plus grande, et par les essences utilisées, en raison des climats fort différents entre les deux pays. Les paysages en pot, agrémentés de pierres figurant des montagnes, furent aussi plus fréquents.

Placé à l’extérieur, auprès d’un pavillon, l’arbre en pot reste visible de l’intérieur ; comme les pierres aux formes tourmentées et étranges, il est une figuration de la nature telle qu’elle est représentée sur les peintures. L’essence de l’arbre, pin, prunus ou autre, évoque les mêmes souvenirs littéraires que les arbres de taille « naturelle » ; le lettré peu fortuné, devant se contenter d’un jardin « grand comme un grain de moutarde », pourra se satisfaire d’un tel monde recréé pour lui.

Quant au jardin, les arbres et les fleurs ne lui suffisent pas : il lui faut aussi des rochers, un étang, voire de véritables cours d’eau.

Étangs et rochers

acteurs de savoiracteur non humainnature matérialité des savoirsmatériaupierreLes pierres en Chine sont plus que des minéraux. À l’origine considérées comme les os du monde, elles en conservèrent toujours, tant auprès du peuple que des lettrés, une importance chargée de mystère. Elles avaient aussi été considérées avec crainte et révérence dans l’Antiquité chinoise, au moins avant les Tang :

espaces savantsterritoiremontagneMon ancêtre m’a dit que la fabrication de montagnes artificielles en pierre était néfaste (buxiang) ; c’est que, sans doute, les pierres sont les os de la terre et qu’il ne convient pas d’exhiber leurs formes à l’extérieur32.

inscription des savoirsécriturecalligraphieOn rapporte que Mi Fei, peintre et calligraphe des Song, saluait les rochers, qu’il appelait « grands frères ». C’est sous les Tang qu’apparaissent les premiers témoignages portant sur l’importance des rochers aux formes étranges ; c’est ainsi qu’une peinture de Yan Liben (environ 600-673) nous montre l’arrivée à la Cour33 des ambassadeurs de pays tributaires. On y distingue des pierres aux formes tourmentées, apportées par des personnages venant peut-être du Sud-Est asiatique, si l’on en juge par leur aspect.

On ne se contenta plus de placer des pierres dans son jardin, il fallut aussi en disposer dans son studio, parmi d’autres objets antiques. Les premiers catalogues de pierres apparurent sous les Song 34. Comme d’autres domaines de prédilection des lettrés, c’est sous les Ming que se développa l’engouement pour les collections de pierres : de nombreuses notices dans le traité de Wen Zhenheng en témoignent, ainsi que des monographies ou catalogues, parfois illustrés, qui leur étaient entièrement consacrés.

Les rochers sont associés aux étangs et aux cours d’eau dans le traité de Wen Zhenheng 35, car ils sont complémentaires :

La pierre donne une impression d’antiquité, l’eau donne une impression d’éloignement. Jardin, végétation, eau et pierre sont absolument indispensables […]. Un pic et voici le Huashan 36 immense, une cuillerée d’eau et voici fleuves et lacs sur dix mille lieues.

L’ornement le plus habituel d’un jardin est l’étang. On recense en fait deux sortes d’étangs : le grand (guangchi) et le petit (xiaochi).

Pour les plus grands, on pourra disposer au milieu un pavillon (xie) avec une terrasse, ou bien un îlot, aux rives plantées d’iris, de joncs, avec divers arbres au milieu. Le regard n’apercevra plus d’horizon, c’est ce qu’on appelle immensité […]. Sur les bords de l’étang, on plantera des saules pleureurs, mais on évitera les pêchers et les abricotiers. Afin de donner vie à l’ensemble, on y mettra des canards et des oies sauvages, il en faudra quelques dizaines pour former des groupes. Pour les plus grands étangs, on disposera d’un pavillon lacustre, ce sera exquis si l’on peut imiter les peintures.

Quant au petit étang, il n’est plus question d’impression d’immensité, ni de pavillon ; en comparaison, il donne davantage l’impression d’une sorte de bibelot :

On creusera un petit étang devant les marches de la maison ; il devra être entouré de pierres du Grand Lac (Taihu)37. Si la source est pure, on apercevra le fond. On y mettra des poissons rouges38 et des plantes vertes, on les admirera se jouant dans l’eau […].

Mais l’eau de ces vastes étendues ne pouvait entrer dans la préparation du thé qui nécessitait une eau très pure, sans goût de vase, ni même être versée sur la pierre à encre. Pour ces usages, l’intéressé devait obligatoirement creuser un puits artificiel :

Le puits doit être situé au bas d’une bambouseraie, d’où l’on aperçoit clairement l’origine de la source. On disposera par-dessus un attirail pour puiser de l’eau, sinon on le fermera d’un petit couvercle. La margelle s’appelait autrefois « lit argenté » (yinchuang), cela vient d’un usage très ancien. Le puits abrite une divinité, c’est pourquoi on pourra placer à côté une pierre percée d’une petite niche. En toute saison, on pourra disposer en hommage une coupe d’eau pure.

Trouver une source d’eau pure pour le thé était l’une des préoccupations des lettrés les plus raffinés. Zhang Dai, dans le chapitre consacré au thé de Maître Min, mentionne que les moines d’un monastère gâtaient leur puits, très réputé, avec du fumier, car des domestiques venaient fréquemment s’en servir pour leur maître et réclamaient à manger aux moines ; s’ils n’étaient pas servis, ils les rouaient de coups. Ce Maître Min, rapporte Zhang Dai, utilisait l’eau d’un puits très éloigné, qu’il faisait venir par bateau :

Pour puiser l’eau à la source du mont Bienveillant, il faut curer le puits, attendre dans le calme de la nuit que la nouvelle eau sourde, la recueillir rapidement et remplir le fond de la jarre avec des pierres de la montagne39.

Les pierres

matérialité des savoirsmatériaupierreLes pierres se distinguent par la taille et aussi par leurs formes et leurs couleurs : les plus grandes, qui sont aussi les plus difficiles à trouver, agrémentent les jardins ; les plus petites sont placées dans les cabinets d’étude ou dans les vestibules, afin que les visiteurs puissent les admirer. C’est leur lieu de provenance qui permet de marquer leurs différences :

La pierre de Lingbi est la meilleure, suivie par celle de Ying. Mais toutes les deux sont extrêmement coûteuses. En acheter est passablement difficile, les pierres les plus grandes sont aussi difficiles à trouver, celles hautes de plusieurs pieds font partie de la catégorie des objets rares […]. De nos jours, on se sert de grandes pièces de cinabre, de pierre bleutée, de pierre verte, pour en faire des repose-pinceaux, des pierres à paysage en pot, c’est suprêmement vulgaire40 !

La pierre de Lingbi (Lingbi shi) tire son nom de la préfecture de Lingbi dans la province du Anhui. Celles qui sont exposées à l’intérieur ont la réputation de garder les parfums. À cause de leur rareté et de leur prix, on trouvait (et, sans doute, encore de nos jours) des imitations : il s’agissait en réalité de pierres du lac Taihu, retaillées au burin de manière artificielle. La texture de la pierre de Lingbi est proche de celle du marbre de Dali, plus connue, en Occident, sous le nom de « pierre de rêve » ; elle est grisâtre, parfois proche du noir ou du vert pâle, avec des impuretés plus sombres, qui permettent d’y voir des paysages de montagnes dans la brume.

La pierre de Ying, quant à elle, est extraite de veines situées entre les sous-préfectures de Yingde et de Zhenyang dans la province du Guangdong. On en connaît diverses variétés, certaines très foncées, d’autres légèrement vertes. De petite taille41, elles servent à faire des compositions de paysages.

Ces deux variétés de pierres sont particulièrement recherchées lorsqu’elles ont des formes tourmentées, tordues, trouées ; un tel état est extrêmement rare dans la nature, aussi leur donne-t-on artificiellement des formes inhabituelles. Une pratique singulière consiste à immerger une pierre dans l’eau d’un lac et à la sortir quelques décennies plus tard, rongée comme naturellement par les éléments. Les pierres du lac Taihu se prêtaient particulièrement à cette technique, comme le décrit Wen Zhenheng :

Les pierres du lac Taihu qui sont tirées de l’eau sont très coûteuses ; longtemps immergées et rongées par les vagues, elles se creusent et prennent une forme adorable. Celles qui sont obtenues de la montagne42 sont appelées « pierres hâtives » (zaoshi). Elles ont un aspect buriné et rugueux et servent à faire de fausses pierres dites tanwo 43.

D’autres variétés de pierres peuvent être utilisées, mais elles sont bien moins réputées, comme les pierres du mont Kun, dans la province du Jiangsu. Wen Zhenheng affirme que seules les pierres blanches sont estimables, les autres sont vulgaires. Pour d’autres variétés de pierres, il va jusqu’à s’interroger sur le goût des possesseurs de tels objets.

Une pierre particulière retient l’attention, elle tire son nom de la ville de Dali, capitale de la province du Yunnan :

inscription des savoirsvisualisationimagecouleurCelles qui sont blanches comme le jade, ou noires comme l’encre sont précieuses. Les blanches avec des traînées verdâtres ou noires avec des traînées grisâtres sont de qualité inférieure. Mais si l’on peut se procurer une pierre ancienne, ciel se fondant dans un paysage embrumé, comme les paysages peints par Mi Fei, ce sera vraiment une pierre de qualité supérieure sans égale. Les anciens en faisaient des paravents, de nos jours on commence à en faire des plateaux de table et des dossiers de divan, ce n’est pas conforme à l’usage ancien.

matérialité des savoirsmobiliertableL’amateur de pierres apprécie les « impuretés », les taches et veines qui composent un paysage de montagnes de façon naturelle. La place de ces pierres est donc sur le bureau du lettré ou sur une table, toujours à l’intérieur.

Cette notion de naturel peut paraître étrange pour des jardins complètement créés par la main de l’homme. Le travail au burin, souvent nécessaire, déprécie la valeur de la pierre, on en voit un autre exemple avec la pierre dite de Yong (yongshi).

Les pierres ou les rochers, à moins d’être d’une forme étrange et tourmentée, ce qui était très apprécié, sont souvent agglomérés pour former un ensemble supposé représenter des collines ou des montagnes ; à ce titre, ils ne peuvent être disposés près d’un pavillon, mais doivent être visibles dans un « lointain » renforçant la sensation de l’observateur d’être au pied des montagnes. Si la résidence est bâtie dans la nature, en un site réputé pour ses beautés naturelles et évoquant une peinture, le lettré aura l’illusion que son jardin et la nature ne font plus qu’un.

Les pavillons

La nomenclature des pavillons, en chinois, est assez riche, rendant leur traduction malaisée. Les termes les plus fréquemment rencontrés sont lou, pavillon à plusieurs étages, et ge, pavillon à deux étages ; ting désigne un kiosque, tang un hall d’entrée, zhai un studio, caotang une chaumière, xuan une véranda à fenêtres, xie un pavillon sur terrasse. À côté de cela, on rencontre des pièces attenantes, comme wu qui est une pièce donnant sur un corridor couvert ; les termes shi et liao sont des pièces qui, selon les traités, ont des fonctions précises, bureau, pièce propice à la méditation, salles de bains, etc.

Le Ye yuan, s’il passe rapidement sur les pavillons, fournit cependant des remarques pratiques sur la disposition des pavillons dans le jardin :

espaces savantslieubibliothèquePour ce qui est de l’emplacement de la bibliothèque, elle doit être érigée dans la forêt du jardin, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de celle-ci : on choisira un emplacement calme, de sorte qu’en traversant le jardin, le promeneur ne se doute pas de sa présence. À l’intérieur du jardin, on construira les studios (zhai), bâtisses (guan), maisons (fang), pièces (shi), de façon à avoir une vue sur le paysage ; elles seront calmes et élégantes, donnant une impression profonde de nature (montagnes et forêts). Si on veut construire à l’extérieur, on examinera d’abord la forme du terrain : carrée, circulaire, rectangulaire, plate, large, étroite, courbe, restreinte. Si, à l’avant, les pavillons occupent plus de la moitié de l’espace, l’aspect sera naturel. Que l’on construise des pavillons (lou) ou bâtiments (wu, ting ou xie), il faut prendre en considération leur forme et effectuer des modifications suivant les matériaux.

matérialité des savoirsmobilier pratiques savantespratique artistiquearchitectureLes traités des lettrés détaillent minutieusement non seulement chaque pavillon, mais aussi les portes, murs, fenêtres, escaliers, terrasses, auvents, balustrades ; Wen Zhenheng et d’autres auteurs nous apportent des précisions suggestives, par exemple sur la porte d’entrée à deux battants (men) :

La règle est d’utiliser du bois ; on se servira de bambou tacheté, qui sera cloué en diagonale, par deux ou par quatre, mais pas par six. De part et d’autre, on posera des panneaux inscrits de phrases parallèles44, selon son goût, on se laissera guider par des extraits de poèmes des Tang ; les meilleurs seront gravés sur le panneau.

Le hall (tang) est le bâtiment d’entrée, où l’on accueille les visiteurs. C’est en fait le passage obligé pour entrer dans une résidence, et le hall lui-même est souvent surmonté d’un petit pavillon, comme s’il s’agissait d’une tour de garde :

Pour ce qui est de la construction d’un hall, il convient qu’il soit imposant et raffiné ; sur l’avant et à l’arrière, il doit y avoir des pavillons à étages et une cour.

espaces savantslieubureauLe cabinet d’étude (xiaozhai), bien entendu, est largement commenté :

construction des savoirslangage et savoirsstyleclartéIl devra être propre et clair, mais sans trop d’ouvertures : propreté et clarté confortent l’esprit, trop d’ouverture fatigue la vue. Sous l’auvent, on établira une coursive, ou bien un passage pour circuler, tout cela sera très commode. La cour intérieure devra être assez spacieuse pour qu’on puisse planter des arbres et des fleurs, exposer des bonsaïs ; en été, on enlèvera la fenêtre donnant sur le nord, afin d’établir un courant d’air. Dans la cour, on arrosera avec l’eau de cuisson du riz, l’humidité fera ainsi croître la mousse, l’aspect vert sera adorable ! Le long des murs, on plantera des fougères (selaginella uncinata), ce sera exubérant et verdoyant !

construction des savoirstraditionreligionLa pièce au Bouddha (fotang) peut surprendre chez des lettrés supposés confucianistes45 ; il faut, sans doute, lui prêter une conception esthétisante, voire un intérêt pour des objets exotiques46 plus que pour la pratique d’une religion :

Dans cette pièce, on installera une statue du Bouddha provenant du Tibet, d’une mince dorure rouge, au visage compatissant, aux merveilleux attributs, semblable aux statues des Song ou des Yuan.

construction des savoirséducationinitiation pratiques savantespratique artistiquepratique musicaleLe salon de musique, qinshi (bureau de la cithare), fait référence à l’instrument de musique lettré par excellence, le qin, sorte de cithare à sept cordes de soie et perforée de deux trous rectangulaires, adopté avec de substantielles modifications au Japon sous le nom de koto. Instrument connu depuis au moins l’époque des Royaumes combattants (v e-iii e siècle av. J.-C.), c’est surtout sous les Ming que les lettrés s’approprièrent l’instrument, estimant que les personnes « ignorantes et vulgaires » ne devaient pas y être initiées :

Il convient que la pièce soit pleine et non vide […]. L’ermite, s’il se trouve au milieu des pins ou des bambous ou dans une petite grotte, ou dans un endroit pur et vaste, aura l’impression d’être dans un lieu retiré. Si, en plus, c’est un lieu avec des sources et des pierres, le son du qin n’en sera que plus pur, comme dans le « Palais sous la lune froide47 », quelle merveille48 !

La pièce à thé (chaliao) est sans conteste le lieu d’échanges intellectuels :

pratiques savantespratique corporelleposition du corpsposition assise espaces savantslieubureauOn construira une pièce attenante au cabinet d’étude. On y placera les instruments pour le thé et on enseignera à un jeune serviteur à maîtriser la préparation du thé afin que l’on puisse y discuter de choses élégantes à longueur de journée. Par temps frais ou le soir, on pourra s’y asseoir en tailleur, c’est là la principale occupation des lettrés retirés, on ne saurait s’en passer !

La salle de bains (yushi), peu commune en Chine du Nord, était très prisée au Sud, en particulier à Suzhou :

Elle compte deux pièces, séparées par un mur. Dans la pièce de devant, un fourneau en fonte, où l’on brûle des branches. Il faut que la pièce soit bien close, afin que n’y entre pas la froidure du vent. Près du mur, on creusera un puits qui servira de réservoir, dont on tirera l’eau. À l’arrière, une rigole servira de conduite d’évacuation. On ne manquera pas de disposer du nécessaire de bain et de serviettes.

Le kiosque à toit de chaume (maoting) est en fait un simple toit supporté par quatre piliers, très fréquemment représenté sur les peintures de paysage :

On se sert de paille blanche pour couvrir le toit d’un tel kiosque à quatre côtés. Si on utilise de la palme, il durera plus longtemps. Si on utilise quatre troncs de palmier comme piliers, cela n’en sera que plus simple et d’aspect élégant, et en outre résistera mieux à l’épreuve du temps. À l’extérieur, sur les côtés, des tiges de bambous seront nouées pour former une balustrade. Ce sera élégant et raffiné.

construction des savoirsépistémologiecroyanceComme on le voit, la principale préoccupation de l’homme de goût était l’esthétique, la beauté et l’harmonie, permettant d’établir une barrière entre sa caste et les autres. Ce constat repose uniquement sur les écrits des lettrés qui nous sont parvenus. Cependant les lettrés ne pouvaient être totalement à l’abri des préjugés et des croyances populaires, malgré tous leurs efforts. On remarquera que, dans ces traités, il n’est jamais question du choix de l’emplacement de la demeure par la méthode du fengshui (géomancie), pourtant omniprésente dans la culture chinoise. De nombreuses croyances et interdits ne pouvaient donc qu’influencer ces choix malgré la pression intellectuelle qui était très forte. Un manuel rédigé sous la dynastie précédente, la dynastie mongole des Yuan, à l’usage des familles qu’on suppose aisées, traite de tous les aspects de la vie quotidienne, des choses à faire et à ne pas faire ; ce manuel, comparable aux ménagiers en Occident, donne par exemple des « conseils » à suivre impérativement, pour des raisons d’hygiène, fortement teintés de taoïsme et de superstitions :

Il faut qu’il y ait un cours d’eau à gauche ; c’est ce qu’on appelle le dragon vert. À droite, un chemin allongé, c’est ce qu’on appelle le tigre blanc. Par-devant, un étang, c’est ce qu’on appelle le moineau rouge. Par-derrière, un tertre, c’est ce qu’on appelle le guerrier noir. C’est l’endroit le plus précieux ; s’il n’y en a pas, c’est un signe néfaste. Sinon, on plantera des arbres : à l’est, on plantera un pêcher ; au sud, on plantera des prunus ; à l’ouest, des ormes ; au nord, des abricotiers. […] Si l’on plante à l’est de la maison des saules, ce sera profitable aux chevaux. Si on plante à l’ouest de la maison des jujubiers, ce sera profitable aux bœufs. Si, à la porte du milieu, il y a un arbre gui, la maison connaîtra richesse et honneurs sur trois générations. Si, à l’arrière, il y a des arbres yu, les cent démons n’oseront pas s’approcher.

Bien entendu, on ne trouve d’allusion à ces pratiques ni dans les traités ni dans les récits des lettrés.

Pavillon dans le jardin de l’Humble
            administrateur, Suzhou.
Figure 1. Pavillon dans le jardin de l’Humble administrateur, Suzhou.

espaces savantslieujardinLes jardins impériaux, comme les jardins privés, sont attestés en Chine depuis l’Antiquité, mais leur développement, leur mise en scène, leur théorisation connurent une vogue sans précédent avec l’émergence d’une classe marchande pouvant entrer en concurrence avec les lettrés. Ces marchands, conscients de leur importance sociale, voulurent mimer les pratiques des lettrés, jusqu’à se présenter aux examens officiels. Bâtir des pavillons entourés de jardins était l’un des moyens pour parvenir à ce but ; posséder des objets de collection en était un autre ; la culture et le savoir devaient en être un troisième. Les manuels de bon goût, que l’on voit fleurir vers la fin des Ming, n’étaient donc pas nécessairement destinés aux seuls lettrés fortunés : les marchands, nouveaux riches, sensibles aussi aux railleries qu’ils ne manquaient pas de susciter, en ont très certainement profité. Les lettrés pauvres, de leur côté, pouvaient fréquenter ces nouveaux riches, souvent mécènes, et les meilleurs d’entre ces lettrés « retirés » n’hésitaient point à fournir à ces derniers de savantes biographies fort élogieuses. L’antagonisme traditionnel, peut-être amplifié dans la littérature, entre les lettrés et les riches marchands, était sans doute suffisamment atténué pour ne pas entraver le développement économique de la fin des Ming, voire faciliter l’importation de produits rares jusqu’alors.

Notes
1.

Le jardin d’Émile Guimet est situé dans une partie reculée du musée Guimet, à Paris ; celui d’Albert Kahn est à Boulogne, et celui de Monet à Giverny (Eure).

2.

Fan Lian, Yunjian jumu chao [Choses vues à Yunjian], chap. 2, p. 24b.

3.

Province du Jiangsu.

4.

L’ouvrage n’a pas été traduit en langue occidentale, mais a été largement étudié in Clunas, 1991.

5.

Sur ce peintre, l’un des plus célèbres de la Chine, voir Clunas, 2003.

6.

Wen Zhenheng, Zhangwu zhi, chap. 1.

7.

Cf. Gu Jiegang, 1938.

8.

Voir aussi sur ce sujet Clunas, 2003.

9.

Cf. Handlin Smith, 1992, p. 60.

10.

Il existe une traduction en anglais de ce texte, par Ye Yang, in Vignettes from the Late Ming, a Hsiao-p’in Anthology, 1999. J’ai traduit ici la version chinoise, citée in Tao-an meng-yi, 1982.

11.

Voir Stein, « Jardins en miniature d’Extrême-Orient, le Monde en petit », BEFEO, 42, 1943, p. 1-104 [repris in Stein, 1987].

12.

Zhao Xigu (on ne connaît presque rien de ce personnage, si ce n’est qu’il était actif sous l’ère Qingyuan, 1195-1200), préface au Dongtian qinglu [Propos purs en communiant avec le Ciel] ; trad. angl. 1955, p. 86-88.

13.

Zhang Dai, Souvenirs rêvés de Tao’an ; trad. franç. 1995, p. 132.

14.

Ji Cheng, Ye yuan ; trad. angl. 1988.

15.

Tu Long (1577-1605), démissionna de ses fonctions de magistrat et se retira pour se consacrer à la littérature et à la composition de pièces de théâtre. Il rédigea des traités à l’usage des lettrés sur le thé, l’encens, les ustensiles de promenade et autres ; son ouvrage le plus connu Kaopan yushi, regroupe divers écrits, parfois plus développés que ceux de Wen Zhenheng.

16.

L’une des portes de Pékin.

17.

Ancienne capitale des Tang, actuellement Xi’an.

18.

Ce palais, construit en 644, près de Chang’an, capitale des Tang, abrita les amours de l’empereur Xuanzong et de sa célèbre concubine Yang Guifei ; cette dernière, tenue pour responsable de la décadence de l’État, fut mise à mort à la suite d’une rébellion. Par allusion prudente à cet événement, l’auteur désigne ici le Palais impérial de Pékin qu’il quitte sans regret.

19.

Ce palais avait été construit sur ordre du premier empereur des Qin (221-210) ; jamais achevé, il fut détruit à la chute de la dynastie.

20.

Sorte de labyrinthe construit par l’empereur Yang des Sui (605-617), où il se livrait à toutes sortes de plaisirs.

21.

Yue et Wu désignent de façon littéraire les provinces du Jiangsu et du Zhejiang, situées au sud de la Chine.

22.

Amaranthus gangeticus : plante vivace décorative aux feuilles comestibles rouges et vertes (« amarante à tête d’éléphant »).

23.

L’allusion est tirée du Nan shi [Histoire du Sud], chap. 29, p. 775.

24.

Prunus persica.

25.

Prunus salicina.

26.

Prunus mume.

27.

Prunus armeniaca.

28.

La reine Céleste est une divinité du panthéon taoïque.

29.

Tao Yuanming (365-427) est l’un des plus grands poètes antérieurs à la dynastie des Tang. Ce récit est une brève fiction racontant l’histoire d’un pêcheur qui perd son chemin et se retrouve dans un village totalement coupé du monde. Les habitants sont aimables, accueillants (et ne paient pas d’impôt !). À son retour, le pêcheur signale sa découverte aux autorités, qui dépêchent immédiatement des fonctionnaires pour recenser ce village, mais ils ne le retrouveront pas.

30.

Ces paysages en réduction comprenant, outre des arbres, des rochers, par exemple, sont appelés penjing et connus au Japon sous le nom de bonkei. On parle de bonsai dans le cas d’arbre ou groupe d’arbres en pot.

31.

Voir Stein, 1987, p. 17-118.

32.

Cité par Stein, 1987, p. 44.

33.

Cette peinture, intitulée Zhigong tu, est conservée au Musée du Palais Gugong à Taipeh.

34.

Le Yunlin shipu [Catalogue des pierres de Yunlin], rédigé par Du Duan, répertorie une centaine de pierres, les décrivant en détail et précisant aussi les méthodes d’obtention de telles pierres.

35.

Wen Zhenheng, chap. 5.

36.

Shânxi, au sud de la préfecture de Huayin.

37.

La pierre était déjà citée dans Yunlin shipu et servait aussi à bâtir les petits ponts du jardin. Elle était appréciée pour sa dureté et son éclat, et aussi en raison de ses crevasses et trous irréguliers.

38.

Sous les Ming, en 1596, parut un ouvrage intitulé Zhusha yupu [Traité des poissons rouges], rédigé par Zhang Qiande. Peu après, Tu Long rédigeait une notice sur le même sujet dans ses Remarques sur une vie oisive.

39.

Zhang Dai, trad. fr. 1995, p. 61-62.

40.

Wen Zhenheng, chap. 3 et 9.

41.

Certaines peuvent cependant atteindre 1,70 mètre, cf. Hu Kemin, 2002, p. 45. Voir aussi le jardin de pierres de Hangzhou.

42.

Le mont Bian, près de Wuxing.

43.

Les pierres appelées tanwo sont des pierres longtemps immergées dans les eaux d’un lac.

44.

Les phrases parallèles sont très prisées en Chine comme au Japon ; on compose une phrase sur un panneau, et le second panneau sera de la même structure et viendra en écho à la première. Il existe de nombreux recueils de telles phrases que les calligraphes n’ont plus qu’à recopier.

45.

C’est-à-dire se rapportant à l’une des « trois religions » : confucianisme, bouddhisme et taoïsme.

46.

De telles statuettes semblent avoir été très communes et sans doute peu coûteuses à cette époque. Zhang Dai (trad. fr. 1995, p. 111) mentionne qu’il a connu un artisan, de religion musulmane, affirmant avoir détruit plus de 800 statuettes de bronze d’origine tibétaine, pour récupération.

47.

Air musical connu.

48.

Cette notice est extraite d’un autre ouvrage, qui lui est contemporain, le Kaopan yushi de Tu Long ; la notice de Wen Zhenheng est brève et obscure.

Appendix A Bibliographie

Sources
  1. Fan Lian, Yunjian jumu chao [Choses vues à Yunjian], [fin des Ming], Yangzhou, 1983.
  2. Ji Cheng, Ye yuan [L’Art du jardin], 1631-1634 ; The Craft of Gardens, trad. du chinois par A. Hardie, New Haven-Londres, 1988.
  3. Tu Long, Kaopan yushi [Remarques sur une vie oisive], [fin des Ming], Taipeh, 1966.
  4. Vignettes from the Late Ming, a Hsiao-p’in Anthology, trad. du chinois par Ye Yang, Seattle, 1999 ; version chinoise citée in Tao-an meng-yi, Hangzhou, 1982.
  5. Wen Zhenheng, Zhangwu zhi [Traité des choses superflues], [fin des Ming], Taipeh, 1966.
  6. Zhang Dai, Souvenirs rêvés de Tao’an, trad. du chinois par Br. Teboul-Wang, Paris, 1995.
  7. Zhang Qiande, Zhusha yupu [Traité des poissons rouges], 1596.
  8. Zhao Xigu, Dongtian qinglu [Propos purs en communiant avec le Ciel], trad. anglaise par R. H. Van Gulik, « A Note on Ink-Cakes », Monumenta Nipponica, XI, 1, 1955, p. 84-100.
Autres références
  1. Cahill, 1982 : James Cahill, Chinese Painting of the Late Ming Dynasty, 1570-1644, New York-Tokyo.
  2. Clunas, 1991 : Craig Clunas, Superfluous Things : Material Culture and Social Status in Early Modern China, Cambridge.
  3. Clunas, 2003 : Cr. Clunas, Elegant Debts : The Social Art of Wen Zhengming 1470-1559, Londres.
  4. Gu Jiegang, 1938 : Gu Jiegang, « A Study of Literary Persecution during the Ming », Harvard Journal of Asiatic Sudies, vol. 3, 3-4, 1938, p. 254-311.
  5. Handlin Smith, 1992 : Joanna F. Handlin Smith, « Gardens in Ch’i Piao-chia’s Social World : Wealth and Values in Late-Ming Kiangnan », The Journal of Asian Studies, vol. 51, 1, p. 55-81.
  6. Hu Kemin, 2002 : Hu Kemin, Scholar’s Rocks in Ancient China : The Suyuan Stone Catalogue, New York.
  7. Stein, 1987 : Rolf Alfred Stein, Le Monde en petit : jardins en miniature et habitations dans la pensée religieuse d’Extrême-Orient, Paris.