Samuel Kassow

construction des savoirspolitique des savoirsguerre pratiques savantespratique intellectuelledocumentation construction des savoirstraditionarchivage pratiques savantespratique lettréecorrespondancePeu avant sa capture par la Gestapo à Varsovie, le 7 mars 1944, Emanuel Ringelblum envoya une lettre à un ami où il soulignait l’importance des archives clandestines, portant le nom de code « Oneg Shabbes », qu’il avait enterrées dans le ghetto1. Dans cette lettre, Ringelblum, qui se cachait dans un abri, dans la partie aryenne de la ville, se demandait ce qu’il adviendrait des documents enfouis si aucun de ceux qui avaient été impliqués dans ce projet ne survivait à la guerre2. Son inquiétude était fondée. De la soixantaine de collaborateurs qu’il entraîna dans cet extraordinaire projet documentaire, trois seulement ont survécu à la guerre et, sur les trois, un seulement, Hersh Wasser, savait où les archives avaient été enterrées. La recherche commença pendant l’été 1946, sous les ruines de ce qui avait été une école et une soupe populaire, au 68 de la rue Nowlipki.

pratiques savantespratique intellectuelledocumentation matérialité des savoirssupportsupport de conservationboîte typologie des savoirsdisciplinessciences formelles et expérimentalessciences de la Terre et de l'UniverstopographieSe repérant à l’aide des flèches d’une église et de photos d’avant-guerre, les topographes et les ingénieurs aidèrent les chercheurs à retrouver l’emplacement exact ; et, en septembre 1946, une équipe de l’Institut historique juif découvrit la première cache de l’archive – des milliers de documents serrés dans dix boîtes en fer-blanc. Mais ces boîtes, enterrées au début du mois d’août 1942, n’avaient pas été hermétiquement fermées : l’eau s’était infiltrée à l’intérieur et avait détruit de nombreux documents et photographies. Wasser avait aussi la certitude que ces dix boîtes n’étaient qu’une toute petite partie de ce que le groupe avait enterré. Les fouilles continuèrent, mais les chercheurs ne trouvèrent rien d’autre. Puis, en décembre 1950, les ouvriers polonais d’un chantier de construction tombèrent sur deux pots de lait scellés, enterrés en février 1943 : c’était une deuxième cache de documents. Couvrant la période allant d’août 1942 à la fin janvier 1943, ils étaient en bien meilleur état3. Wasser se souvenait également d’une troisième cache, ménagée juste avant le déclenchement de l’insurrection du ghetto, le 19 avril 1943. Cette cache, qui apparemment contenait d’importants documents sur les préparatifs de la résistance armée, était dissimulée sous la boutique d’un fabricant de brosses, au 34 de la rue Swietojerska, qui, avec le temps, était devenu le site de l’ambassade de Chine à Varsovie. Bien des recherches suivirent, la dernière en 2003, mais sans résultat. En tout et pour tout, ce qu’on avait pu sauver de la première et de la deuxième cache formait un ensemble d’environ 35 000 documents. Les pertes ont peut-être été équivalentes. Comme le souligna Rachel Auerbach, l’une des trois survivantes du groupe, l’Oneg Shabbes eut plus de chance dans le sauvetage de ses documents que dans celui de ses effectifs.

construction des savoirsvalidationtémoignage construction des savoirspolitique des savoirsnazisme construction des savoirstraditiontransmissionLes archives de l’Oneg Shabbes furent l’exemple le plus massif et le mieux organisé d’un phénomène largement répandu : la détermination des Juifs, pris au piège par les nazis, à laisser une trace écrite de ce qui leur arrivait. Outre l’Oneg Shabbes, les ghettos de Lodz, Vilnius, Bialystok et Kovno eurent aussi leurs archives. À côté de ces archives collectives, bien des Juifs, à titre personnel, dans les ghettos, les camps de concentration et même dans les complexes des fours crématoires à Auschwitz-Birkenau, prirent la plume et tinrent la chronique des horreurs dont ils étaient témoins.

construction des savoirstraditionsource construction des savoirsépistémologiesignetrace inscription des savoirsécriturePourquoi ces Juifs écrivaient-ils ? Pourquoi prirent-ils le risque de tenir des archives secrètes ? Pour certains, l’écriture était une source de consolation personnelle ; pour d’autres, c’était un fil de vie qui, malgré sa fragilité, les reliait au monde, à l’extérieur des ghettos et des camps. Dans bien des cas, la décision d’écrire fut une forme de résistance. Ils voyaient les équipes de cinéastes nazis dans les ghettos, ils voyaient les affiches qui comparaient les Juifs à des rats et à des poux, ils comprenaient bien l’intention des nazis de mettre en forme et de fixer l’image des Juifs pour la postérité. Aussi pensèrent-ils qu’écrire et tenir des chroniques étaient une manière d’affirmer que, quoi qu’il arrive, ce seraient eux, et non les nazis, qui écriraient l’histoire des Juifs. Les générations futures se souviendraient d’eux sur la base des sources juives, et non allemandes. Écrire était un acte optimiste, une manière d’affirmer qu’Hitler perdrait la guerre, même si les chroniqueurs avaient peu d’espoir de voir le jour chéri de la libération. Après tout, s’ils avaient été convaincus que les Allemands allaient gagner, pourquoi auraient-ils pris la peine de laisser des archives secrètes et d’enterrer leurs journaux intimes ? Écrire était bien un acte de résistance. La plume et le papier, comme les revolvers, devenaient des armes. Les Allemands s’efforçaient de ne laisser aucune trace de leurs crimes. Ces Juifs ont fait tout leur possible pour s’assurer qu’ils n’y réussiraient pas.

Après-guerre : les chantiers à l’emplacement
          de l’ancien ghetto juif lors de la reconstruction de la ville de
          Varsovie, 1945-1946.
Figure 1. Après-guerre : les chantiers à l’emplacement de l’ancien ghetto juif lors de la reconstruction de la ville de Varsovie, 1945-1946.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialeshistoire pratiques savantespratique intellectuelledocumentationSi cet « impératif documentaire », selon l’expression de David Roskies, a pris une importance particulière sous l’occupation nazie, il avait commencé à se manifester bien avant la guerre. Quand il débuta l’Oneg Shabbes en 1940, Ringelblum, de toute évidence, n’avait aucune idée des projets futurs des nazis à l’égard des Juifs : il continuait simplement un cheminement entamé longtemps auparavant, où la documentation et l’écriture de l’histoire étaient considérées comme une mission nationale.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialeshistoirehistoire des religions typologie des savoirsdisciplinesdivisions historiques des savoirshumanisme construction des savoirspolitique des savoirsnationalismeAu début du xx e siècle, l’étude de l’histoire juive, étroitement associée à la collection de documents et du folklore, était devenue un aspect essentiel de la recherche d’une nouvelle identité séculaire juive en Europe orientale, pour la synthèse de la tradition juive et du nationalisme moderne. On vit apparaître des intellectuels comme Yitzhak Leibush Peretz, S. Ansky, Shloyme Zanvl Rappoport et l’historien Simon Dubnow, qui questionnèrent le primat de la religion traditionnelle : ils écartaient le principe de l’intervention divine pour mettre en lumière le rôle central du peuple dans la survie de la nation juive. Par la réécriture créatrice et la réévaluation de l’histoire juive, comme récit de l’inventivité et de l’ingéniosité d’une nation, de sa « volonté de vivre » – par opposition au récit d’une alliance entre Dieu et son peuple –, ces auteurs façonnèrent de nouveaux discours qui permirent aux Juifs laïques d’harmoniser leur culture et les valeurs de l’humanisme libéral contemporain. Dubnow, par exemple, expliquait que l’histoire pouvait devenir la nouvelle religion des Juifs laïques4.

construction des savoirstraditionsource construction des savoirstraditionhistoriographieMais, selon la mise en garde de Dubnow dans son célèbre appel de 1891, on ne pouvait pas étudier l’histoire sans sources. Il lança un appel à la communauté juive d’Europe de l’Est pour rassembler ces sources et organiser les archives5. Effectivement, une cinquantaine d’années seulement séparait l’appel de Dubnow et la fondation de l’archive Oneg Shabbes en 1940 et, pendant ce demi-siècle, les historiens juifs d’Europe de l’Est, sans aucune aide des gouvernements, des archives d’État ou des universités, transformèrent la collecte de sources et de documents en phénomène de masse et l’écriture de l’histoire en mission nationale pour le peuple juif.

construction des savoirstraditionarchivageLa traduction littérale du mot yiddish « zaml » est « collectionner ». Mais, avec le temps, il prit un sens plus large, désignant l’effort collectif pour fabriquer une nouvelle culture juive laïque, pour créer des archives, sauvegarder des documents et faire savoir que les Juifs non seulement feraient leur propre histoire, mais qu’ils l’écriraient. Après tout, la communauté juive d’Europe centrale était un peuple en situation extraterritoriale, sans État propre pour y fonder des archives et protéger des matériaux historiques. Si les Juifs ne protégeaient pas leurs propres sources, qui alors écrirait leur histoire ?

La découverte de l’archive, 1946.
Figure 2. La découverte de l’archive, 1946.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialeshistoirehistoire sociale construction des savoirstradition acteurs de savoirstatutcollectionneurCes « zamlers » (collecteurs) réunirent non seulement les archives et les chroniques de la communauté, mais aussi le folklore, les proverbes, les plaisanteries – toutes les traditions orales de la culture populaire. Cette tâche réunissait les savants et les Juifs ordinaires. Elle révélait un respect nouveau pour les masses juives, leur mode de vie et leur langage autrefois méprisé, le yiddish. Selon la formule de l’historien juif polonais Isaac Schiper, souvent reprise par Ringelblum, il était grand temps pour les historiens de ne plus se focaliser uniquement sur le « Juif du Sabbath », les rabbins, les riches, les savants et leurs commentaires religieux. Les historiens juifs, comme le soulignait Schiper, devaient découvrir ce qui les entourait : le Juif des« jours ouvrables » – le monde du travail, la culture populaire et l’histoire économique6. Cette nouvelle histoire mettrait un accent majeur sur l’histoire sociale et sur ce que les historiens ultérieurs appelleraient Alltagsgeschichte– l’histoire du quotidien.

construction des savoirsépistémologieobjectivité construction des savoirsépistémologievérité construction des savoirstraditionhistoriographie Dubnow qui, en 1891, avait comparé la situation de l’histoire des Juifs d’Europe de l’Est à un continent non cartographié, chargeait les futurs historiens juifs, comme Ringelblum, de poursuivre deux objectifs, pas nécessairement conciliables. Le premier était d’écrire une histoire objective, rigoureuse et savante. Le second était d’utiliser l’histoire pour fabriquer une identité juive moderne et laïque ; et étayer une confiance nationale7. Les historiens devraient chercher la vérité et, ce faisant, ils devraient instruire et consoler leur peuple. Cette tension créative entre savoir objectif et savoir comme mission nationale devait caractériser la recherche historique juive en Europe de l’Est – et imprégner le projet Oneg Shabbes de sa détermination fervente à prouver que vérité et justice étaient en fin de compte les deux faces d’une même médaille.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialeshistoire construction des savoirstraditionmémoire Dubnow a également marqué l’avènement d’un nouveau rôle de l’histoire dans la conscience de bien des Juifs d’Europe de l’Est. Comme l’a fait remarquer le professeur Yosef Hayim Yerushalmi, le genre d’histoire que Dubnow préconisait avait peu en commun avec la mémoire collective de la tradition religieuse juive et constituait même une menace pour elle, significative à bien des égards. Dans son étude si originale, Zakhor, Yerushalmi a souligné la tension qui existait selon lui entre ce sentiment émergent de l’histoire, répandu par Dubnow, et une mémoire collective juive qui utilisait des événements frappants et archétypaux pour insister sur la temporalité propre à l’Alliance, estomper la distinction entre passé et présent et mettre en évidence la relation privilégiée entre Dieu et le peuple juif. Les historiens juifs modernes ont mis en cause cette mémoire collective en recourant aux faits et à l’objectivité. Dieu s’est retiré à l’arrière-plan, et les Juifs sont devenus, dans l’esprit de l’historien, un peuple à étudier comme un autre.

typologie des savoirsobjets d’étudetempspasséL’historien n’intervient pas simplement pour remplir les trous de la mémoire. Il remet en question sans répit même les souvenirs qui ont survécu sans perte. De plus, et il partage ce trait avec les historiens dans tous les domaines d’enquête, il cherche en définitive à retrouver la totalité du passé, dans ce cas précis le passé juif dans sa totalité, même s’il n’est directement concerné que par un segment de celui-ci. Aucun sujet potentiel n’est indigne de son intérêt, aucun document, aucun artefact ne sont indignes de son attention8.

Malgré les critiques suscitées par sa thèse, la description que Yosef Yerushalmi fait de la tâche de l’historien – retrouver la totalité du passé et récupérer tous les documents et artefacts possibles – ressemble de manière frappante à celle que Ringelblum donnait de l’Oneg Shabbes.

espaces savantscirculationexpédition typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialesethnographieLa collecte (zamling)devint rapidement un mouvement majeur. En 1912, Shloyme Zanvl Rappoport (mieux connu sous le nom de S. Ansky) organisa une expédition ethnographique à travers l’Ukraine. Ce premier signe du nouvel intérêt de l’intelligentsia juive pour la culture populaire fait des émules : en 1915, le grand écrivain yiddish Yitzhak Leibush Peretz invita les Juifs vivant dans une Europe de l’Est ravagée par la guerre à rassembler les documents et à écrire leur propre histoire. S’ils ne le faisaient pas eux-mêmes, leurs ennemis le feraient certainement. Un peuple qui n’écrit pas sa propre histoire, avertissait Peretz, ne pourrait pas se sortir des épreuves, ni se protéger, et encore moins convaincre les étrangers qu’il méritait respect et autodétermination9.

pratiques savantespratique lettréecompilation construction des savoirspolitique des savoirsnationalisme espaces savantslieuécoleUn an plus tard, en 1916, à Vilnius, un groupe d’intellectuels juifs publia le premier des zamlbikherde la ville, un almanach de la vie juive en temps de guerre10. Dans ces zamlbikher, des articles et des reportages réunissaient le passé et le présent : des études sur l’architecture traditionnelle des synagogues côtoyaient des reportages sur les nouvelles écoles et les soupes populaires, des articles sur la psychologie sociale des Juifs voisinaient avec des compilations de plaisanteries et de folklore, les études des nouvelles écoles laïques se mêlaient aux comptes rendus du commerce du livre et de l’édition juifs. Cet effort collectif rapprochait les Juifs pratiquants et non pratiquants, les hébraïsants et ceux qui parlaient yiddish, les Sionistes et les Bundistes. Le premier zamlbukhde Vilnius parut en 1916, à un moment où la ville était sous occupation allemande et où les Juifs se battaient pour se faire reconnaître par l’occupant comme une nationalité. Les enjeux étaient importants : reconnaissance des écoles juives, permission d’organiser un réseau juif distinct d’organisations d’assistance, égalité de traitement avec les Polonais. Les zamlbikher, qui, à première vue, semblaient n’être guère plus qu’une collection de miscellanea, devinrent en réalité une arme cruciale d’autodéfense nationale. On y trouvait la croyance implicite que l’émergence de la nation juive en Europe de l’Est était en cours, la somme de ce que les Juifs faisaient, en tant que peuple, une nation moderne, et pas simplement un groupe religieux. On serait tenté de dire que les centaines, les milliers de documents réunis étaient autant de petits cubes qui à la fois archivaient et facilitaient la construction d’une nouvelle conscience populaire. Clairement, ce que l’on connaîtrait plus tard comme l’Alltagsgeschichte, était déjà une composante majeure de ce processus documentaire qui retraçait le développement d’une nation juive extraterritoriale en Europe de l’Est. Ce souci des détails de la vie quotidienne et de l’histoire matérielle aboutirait à l’œuvre de l’Oneg Shabbes.

Après les pogroms ukrainiens de 1918-1921, un autre historien juif, Eliyahu Cherikover, organisa une grande archive pour documenter les pertes juives – et pour demander justice. Les documents de Cherikover aidèrent à défendre Shalom Schwartzbard, qui assassina le dirigeant ukrainien Simon Petlyura en 1926. C’était là un autre exemple clair de zamling mis au service d’objectifs nationaux.

construction des savoirsépistémologieréflexivité Cherikover, Dubnow et de nombreux intellectuels de Vilnius qui participèrent aux zamlbikherjouèrent un rôle de premier plan dans la fondation du YIVO (l’Institut scientifique yiddish) à Vilnius en 1925 11. Le YIVO avait deux objectifs principaux : promouvoir la recherche savante en yiddish et utiliser les perspectives d’une recherche pluridisciplinaire dans cette langue pour soutenir le moral et la vitalité culturelle d’un peuple aux abois. Si les Juifs ordinaires en savaient plus sur eux-mêmes et leur langue, selon le YIVO, ils auraient davantage de respect pour eux-mêmes et plus de détermination à se battre pour leurs droits. Pour saisir la totalité de l’expérience juive en Europe de l’Est, le YIVO s’efforça consciemment de jeter des ponts entre l’histoire, la sociologie, la linguistique, la psychologie et l’anthropologie et de développer de nouvelles méthodologies interdisciplinaires.

Eliyahu Cherikover prit la direction de la section historique du YIVO, et Simon Dubnow fut membre de son comité. Une des premières lettres que Cherikover reçut en 1925 venait d’un jeune étudiant de Varsovie, passionné d’histoire, Emanuel Ringelblum. Il n’avait pas encore vingt-cinq ans, mais demandait à devenir membre du YIVO et s’engageait à aider la jeune organisation par tous les moyens possibles. Il en devint, plus tard, l’un des savants les plus importants.

acteurs de savoirmodes d’interactionengagement construction des savoirspolitique des savoirsguerreL’Oneg Shabbes s’enracinait ainsi dans les nombreux processus culturels qui parallèlement transformèrent la communauté juive dans la Pologne de l’entre-deux-guerres. Emanuel Ringelblum fut profondément impliqué dans trois sphères majeures de la vie juive polonaise : la recherche historique, les activités d’entraide et un engagement politique radical. À partir de 1930, il fut de facto le dirigeant de la section historique du YIVO en Pologne. Il travailla pour le Joint Distribution Committee comme éditeur de son journal mensuel, Folkshilf, et comme organisateur de l’effort héroïque d’assistance aux Juifs polonais chassés d’Allemagne en 1938. Pendant toute sa vie d’adulte, il fut aussi un membre passionné du parti radical de gauche Poalei Tsiyon (Travaillistes de gauche sionistes) et il aida à diriger sa grande branche culturelle et éducative, l’Ovnt kursn far arbeter(Cours du soir pour les travailleurs). Il est essentiel d’avoir à l’esprit cette interaction de l’histoire, de la politique et de l’auto-assistance pour comprendre l’évolution de Ringelblum et la genèse de l’Oneg Shabbes.

Comme la plupart des historiens juifs importants dans la Pologne de l’entre-deux-guerres, Ringelblum était originaire de Galicie, puisqu’il naquit à Buczacz en 1900 ; il est apparenté du côté de sa mère à Shmuel Agnon, le prix Nobel de littérature. La semaine de son dix-septième anniversaire, début novembre 1917, on apprit deux événements d’une importance capitale dans l’histoire juive moderne : la promesse par la Grande-Bretagne d’un foyer national juif en Palestine et la Révolution bolchevique. Si bien des Juifs considéraient le sionisme et le communisme comme des idéologies concurrentes, Ringelblum s’engagea toute sa vie dans un mouvement qui essayait de les combiner. Quand en 1920 le Poalei Tsiyon se divisa en deux branches, Ringelblum resta avec la faction de gauche (le Poalei Tsiyon de gauche), qui affirmait que la route pour Jérusalem passait par Moscou. C’était la révolution mondiale menée par les Soviétiques, et non pas les promesses des Anglais, qui ouvrirait la voie vers la libération juive, dans une Palestine socialiste et binationale12.

Le Poalei Tsiyon de gauche allait influencer Ringelblum à bien des égards. Il fit naître en lui un engagement fervent pour l’étude de l’histoire juive et l’amour du yiddish ; en outre son dévouement envers les masses juives et sa profonde conscience morale modelèrent son évolution comme historien et leader de sa communauté. Le fondateur du parti, Ber Borochov (1881-1917), laissa aussi un autre héritage à ses disciples : la conviction que la recherche yiddish – un objectif intéressant en lui-même – devait être une entreprise collective. Ringelblum garda toujours cette conviction profondément ancrée en lui. Au début des années 1930, quand l’extrême gauche du parti appela à boycotter le YIVO, Ringelblum se précipita pour prendre sa défense13. Son radicalisme était réel, de même que son empressement à rejoindre ses adversaires idéologiques dans un effort commun pour faire avancer la culture yiddish et l’histoire juive. C’est ainsi également que l’archive de l’Oneg Shabbes réunit rabbins et communistes, sionistes et antisionistes dans une cause commune.

espaces savantslieuuniversitéEn 1919, Ringelblum arriva à l’université de Varsovie où, après quelque hésitation, il décida de devenir historien. Là, il rencontra le professeur Marceli Handelsman, son directeur de thèse officiel, et le Dr Isaac Schiper, qui accompagna son parcours d’historien polonais juif. Schiper et Handelsman n’étaient pas seulement de grands savants : ils étaient aussi des intellectuels publics et, comme tels, furent des modèles pour le jeune Ringelblum – bien que Handelsman, d’origine juive, se soit converti au catholicisme et que Schiper ait déjà quitté le Poalei Tsiyon. Handelsman, qui devint plus tard un dirigeant du petit Parti Démocratique polonais, aida Ringelblum à publier son premier livre et le mit en relation avec le monde plus vaste des historiens polonais. Il lui permit aussi d’organiser une section juive au Congrès historique international de Varsovie en 1933 14.

acteurs de savoirmodes d’interactionretrait Schiper aida Ringelblum à définir son programme d’historien juif : considérer l’histoire juive non pas comme dans un splendide isolement, mais dans le contexte d’une interaction constante avec le monde non juif ; comprendre l’importance de l’histoire économique et de la lutte des classes ; explorer les racines anciennes de la culture populaire yiddish. La relation de Ringelblum avec Schiper devait par la suite connaître des hauts et des bas, mais l’impact intellectuel fut décisif15.

Ringelblum arriva à Varsovie à un moment où l’histoire polonaise et juive polonaise suscitait un intérêt croissant. Maintenant que les Juifs se trouvaient à nouveau sous la souveraineté polonaise, leur histoire prenait une importance et une urgence nouvelles, elle pourrait contribuer à redéfinir les relations entre ces deux peuples. Les antisémites polonais utilisaient des arguments historiques pour étiqueter les Juifs comme parasites étrangers et intrus, et exiger qu’ils quittent le pays16. De leur côté, comme Ringelblum le souligna dans un article de 1926, les historiens juifs devaient défendre leur peuple et montrer qu’ils vivaient en Pologne de plein droit et non par tolérance17. Ils devaient rappeler la participation des Juifs aux guerres d’indépendance de la Pologne et montrer comment le dur travail et la sueur des Juifs avaient construit le pays. Les historiens juifs devaient utiliser l’histoire des artisans et des travailleurs juifs pour réfuter les accusations des Polonais selon lesquelles les Juifs seraient des profiteurs de naissance et des spéculateurs qui n’avaient jamais travaillé aux champs ou avec leurs mains.

construction des savoirstraditionvulgarisation pratiques savantespratique artistiquelittérature acteurs de savoirmodes d'interactioncontroverseLes historiens juifs se lancèrent aussi dans les vives batailles intestines qui marquèrent la vie politique de la communauté juive de Pologne entre les deux guerres : religion contre laïcité, yiddish contre hébreu, sionisme contre nationalisme de la diaspora, travailleurs contre classe moyenne. D’obscures controverses historiques devinrent des pommes de discorde. Les organismes communautaires juifs des xvi e et xvii e siècles étaient-ils les gardiens de l’unité juive ou les instruments d’une exploitation de classe ? Pouvait-on mettre au crédit de la religion la survie des Juifs au fil des siècles ou devait-on regarder du côté des facteurs économiques ? La littérature et le théâtre yiddish étaient-ils les créations récentes d’un radicalisme politique moderne ou étaient-ils profondément enracinés dans une culture populaire séculaire ? L’histoire devint elle aussi un thème majeur de la culture juive populaire de l’entre-deux-guerres. Bien des romans historiques yiddish devinrent des best-sellers. Les articles de vulgarisation des historiens juifs alimentèrent des rubriques régulières de la presse quotidienne en yiddish ou en polonais.

matérialité des savoirssupportsupport de communicationjournal acteurs de savoircommunautécercle acteurs de savoircommunautéCet ensemble de facteurs explique que de jeunes historiens juifs comme Ringelblum aient eu le sentiment d’être autant des combattants que des savants. Juifs, ils n’avaient aucun espoir de mener une carrière académique conventionnelle dans la Pologne de l’entre-deux-guerres. (Pendant bien des années, Ringelblum subviendrait à ses besoins en enseignant dans un lycée de filles, devant se contenter de quelques heures, réservées en fin d’après-midi, pour ses recherches historiques.) Néanmoins, ils considéraient le travail savant comme une mission nationale et ils se réunirent pour former une communauté d’historiens. En 1923, Ringelblum et Mahler organisèrent le Cercle des Jeunes Historiens (Yunger Historiker Krayz) à l’université de Varsovie. Le Cercle tenait un séminaire mensuel, qui attira plus de quarante participants réguliers et se poursuivit jusqu’en 1939 (parmi les quelques vétérans qui ont survécu à la guerre se trouvaient Joseph Kermish, Isaiah Trunk et Artur Eisenbach – tous des historiens juifs importants). Le Cercle devint l’épine dorsale de la section historique du YIVO en Pologne. Il devait publier deux journaux, Yunger Historiker, qui paraîtrait en 1926 et en 1929, et Bleter far geshikhte, qui paraîtrait en 1934 et 1938 18.

Ringelblum avait peu de temps à consacrer à ses recherches historiques – il cumulait plusieurs emplois à temps partiel pour faire vivre sa famille. Néanmoins, dans les années 1920 et 1930, sa production d’historien fut tout à fait honorable. Il publia le premier ouvrage universitaire dédié aux débuts de la communauté juive à Varsovie ; des articles qui ont fait date sur les relations entre Polonais et Juifs au xviii e siècle ; une importante monographie sur le rôle des Juifs dans le soulèvement de Kosciuszko ; une magnifique enquête sur le commerce du livre juif ; plusieurs articles sur l’histoire de la médecine juive en Pologne ; une excellente étude des discussions sur la restructuration économique des Juifs polonais au xviii e siècle. Et il parvint à construire cette œuvre pratiquement sans aucun soutien financier et avec le maigre temps dont il disposait. Après tout, il n’avait pas encore trente-neuf ans quand la guerre éclata.

construction des savoirsvalidationenquête acteurs de savoircatégorie socialeéliteLes recherches historiques de Ringelblum avant la guerre se caractérisent par deux thèmes fondamentaux. Le premier était l’histoire des masses juives. Comme Jacob Shatzky l’a fait remarquer, Ringelblum a contribué à « démocratiser » le contenu de l’historiographie juive polonaise19. Il se sentait une responsabilité particulière à l’égard des Juifs oubliés du passé : les femmes, les apprentis, les mendiants. Les historiens juifs, croyait-il, avaient accordé trop d’attention aux élites – les rabbins, les savants, les riches hommes d’affaire – et oublié le peuple. Parallèlement à cet intérêt pour l’« histoire vue d’en bas », Ringelblum montra un sens aigu de l’importance de la culture matérielle et de l’histoire de la vie quotidienne. Avec Raphael Mahler, il élabora un programme de cours d’histoire adapté aux travailleurs dont le projet avait été lancé à la fin des années 1920 : cet enseignement comprenait par exemple une étude approfondie de la géographie, de la culture matérielle, des effets du climat sur les sociétés humaines, de l’évolution de l’alimentation, de l’impact du logement, une enquête sur le vêtement et bien d’autres objets. Ce programme stipulait que l’histoire juive serait enseignée avec l’histoire non juive, et non pas comme un sujet à part20.

Emanuel Ringelblum dans sa jeunesse.
Figure 3. Emanuel Ringelblum dans sa jeunesse.

Le second thème fondamental dans la recherche de Ringelblum – sur lequel il travailla aussi pendant la guerre – était l’histoire des relations entre Polonais et Juifs. Il essaya de s’opposer à deux perceptions radicalement différentes de ces relations. La première voyait la Pologne comme une terre d’accueil généreuse où les Juifs purent trouver refuge. Pour la seconde, la Pologne était un pays marqué par un antisémitisme éternel et atavique, et les relations entre Polonais et Juifs s’enracinaient dans une histoire d’antagonisme insurmontable et d’éloignement mutuel. Ringelblum pensait que la vérité était plus compliquée. Les relations entre Polonais et Juifs reflétaient une interaction constante de rivalité et de coopération, d’éloignement religieux et de liens personnels étroits, de tension économique et de collaboration mutuelle. Les historiens, selon lui, pouvaient aider les deux peuples à se comprendre et à abattre les barrières du préjugé et de l’ignorance. Les Polonais en viendraient à considérer les Juifs comme un peuple réel, non comme un « autre » abstrait, tandis que les Juifs pourraient se rendre compte que leurs voisins polonais n’étaient pas leurs ennemis naturels. Les deux peuples avaient vécu côte à côte pendant des siècles ; et, selon la formule qu’emploie Ringelblum dans son premier livre sur les débuts de l’histoire de la communauté juive à Varsovie, aucune « Muraille de Chine » ne les séparait21. Au début de la Seconde Guerre mondiale, pendant un bref interlude de coopération entre Juifs et Polonais, Ringelblum commença à chroniquer l’histoire de l’occupation, dans l’espoir de rendre service non seulement à la science à venir, mais aussi à la compréhension future entre les deux peuples.

La certitude qu’il existait un lien indissoluble entre Juifs et Polonais ne quitta jamais Ringelblum. Hersh Wasser, un secrétaire de l’Oneg Shabbes, rappelait ses propos :

Je ne considère pas l’archive comme un projet séparé, comme une affaire seulement de Juifs, pour les Juifs et par les Juifs. Tout mon être se révolte contre ce concept. En tant que Juif, en tant qu’historien et socialiste, je ne peux être d’accord avec une telle approche. Dans la complexité globale des processus sociaux, où tout est interdépendant, il est impossible de nous isoler dans notre monde étroit. La souffrance comme la libération des Juifs font partie d’une [histoire plus large]22.

pratiques savantespratique discursiveoralité acteurs de savoircommunauté Ringelblum voulait que les historiens juifs sortent de leur tour d’ivoire et travaillent avec le peuple. L’histoire n’était pas seulement une activité savante. C’était aussi la construction d’une communauté, un processus pour rapprocher, au sein de la communauté juive, les savants et les gens ordinaires. Ringelblum voulait que les historiens encouragent des amateurs à créer des sociétés historiques, à écrire des histoires locales, à rassembler des chroniques anciennes, à étudier les vieilles pierres tombales et à photographier l’architecture des synagogues. L’histoire orale le fascinait, et il rédigea de longs questionnaires détaillés pour guider les passionnés d’histoire locale dans l’étude de leurs régions. Il prit aussi la tête de la Société de l’étude du pays (Landkentenish), un groupe qui encourageait le tourisme éducatif pour les Juifs polonais23.

construction des savoirstraditionsource construction des savoirspolitique des savoirsnationalismeBien qu’il ait considéré l’histoire comme une mission nationale, Ringelblum veilla aussi à ce qu’elle conservât sa probité de discipline savante et ne glissât pas dans la propagande et le nationalisme simpliste. Juste avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, dans un compte rendu du livre de Philip Friedman, History of the Jews of Lodz from the Earliest Settlement until 1863, Ringelblum avait exprimé quelques inquiétudes sur les dilemmes auxquels devaient faire face les historiens juifs en Pologne. Impliqués qu’ils étaient dans la bataille acharnée pour protéger l’honneur des Juifs et combattre pour leurs droits, comment pourraient-ils progresser sur le chemin étroit qui devait être le leur entre l’activité savante engagée et une apologétique pitoyable ? Comment pourraient-ils écrire sur leur peuple sans succomber à la tentation de répondre aux attaques antisémites par un nationalisme juif ampoulé ? Selon l’expression même de Ringelblum, l’historien devait naviguer par une voie étroite, entre Scylla, l’apologétique, et Charybde, la mégalomanie nationaliste juive. Seule une histoire basée sur de hauts standards professionnels et des sources solides pourrait en définitive résister à l’épreuve du temps. Le meilleur moyen pour l’historien juif de servir son peuple était d’écrire une histoire juste et exacte reposant sur les faits, de révéler le négatif avec le positif, sans se soucier des retombées éventuelles24.

C’était une règle dont Ringelblum se souviendrait dans l’Oneg Shabbes. Juste après la guerre, le docteur Mark Dvorzhetsky, un survivant du ghetto de Vilnius et des camps de concentration allemands, posa la question suivante dans un article : « Devons-nous dire toute la vérité ? » Les Juifs devaient-ils écrire sur la police juive qui livra leurs frères aux Allemands ? Devaient-ils révéler les détails de la corruption et de la perte du sens moral dans les ghettos25 ? Pour Ringelblum et le reste de l’Oneg Shabbes, il n’y avait qu’une seule réponse : oui. L’archive rassembla un ensemble considérable de matériaux négatifs. Mais dans ce processus, elle soulignait aussi implicitement l’héroïsme tranquille de ceux qui n’avaient pas perdu leurs repères moraux : les organisateurs des comités d’immeubles dans le ghetto, les femmes désintéressées qui nourrirent les enfants pauvres, les personnels de soins et les enseignants qui travaillèrent dans des conditions désespérées, les Juifs ordinaires qui s’efforcèrent de nourrir leurs familles sans perdre leur dignité morale. On trouvait dans le projet de Ringelblum la conviction implicite que l’objectivité savante était gage de légitimité.

Au début de la guerre, Ringelblum venait juste de rentrer à Varsovie, de retour de Suisse, où il avait pris part au 21e Congrès sioniste en qualité de délégué du Poalei Tsiyon de gauche. En quelques jours, les défenses polonaises s’effondrèrent, et nombre des principaux dirigeants juifs fuirent la capitale polonaise. Artur Eisenbach, le beau-frère de Ringelblum, le supplia de partir, mais il refusa. Durant le siège de Varsovie, il découvrit, comme beaucoup d’autres citoyens ordinaires, qu’il était capable de courage physique. Il assurait ses tours de garde pour la défense civile sous un feu nourri et il porta à l’hôpital une femme blessée pendant une attaque aérienne. Tous les jours, Ringelblum faisait un long trajet jusqu’à son bureau au quartier général du Joint Distribution Committee où il participait à l’organisation des secours d’urgence et à l’aide aux réfugiés26.

La guerre lui permit de nouer deux fils majeurs de son activité antérieure, l’histoire et l’assistance sociale. Il devint un dirigeant de premier plan de la plus grande organisation juive d’entraide à Varsovie, l’Aleynhilf, et il aida à coordonner l’aide aux réfugiés et les soupes populaires. Il contribua aussi à organiser un réseau très étendu de comités d’immeubles et il essaya d’en faire la base sociale de l’Aleynhilf. Il ne fut pas le seul à utiliser délibérément l’Aleynhilf pour créer des postes réservés à l’intelligentsia juive – les enseignants, les écrivains, les savants et d’autres qui auraient pu, autrement, être condamnés à mourir de faim dans le ghetto. C’était cet encadrement, recruté par Ringelblum pour l’Aleynhilf, qui devait former l’épine dorsale de l’Oneg Shabbes.

construction des savoirsépistémologiesignetrace acteurs de savoirprofessioncopiste acteurs de savoircommunautécomitéL’Oneg Shabbes instaura une division efficace du travail. Au centre se trouvait un comité exécutif qui se réunissait chaque samedi pour lever des fonds et planifier la stratégie et le programme des activités. Il y avait aussi les rédacteurs, ceux qui procédaient aux interviews et des contributeurs occasionnels, ainsi qu’un groupe de copistes et de transcripteurs. L’archive s’efforçait de faire de multiples copies de tous ses documents, afin de s’assurer qu’une partie au moins survivrait. Il y avait aussi un « groupe technique », dirigé par le professeur et écrivain Israel Lichtenstein, qui avait la garde matérielle des documents et attendait les ordres pour les enterrer27.

construction des savoirspolitique des savoirssecretLes collaborateurs de l’archive étaient exposés à un danger constant. Mener des entretiens avec les réfugiés dans les centres d’accueil crasseux et surpeuplés les exposait au risque du typhus. Il y avait aussi la menace permanente des agents de la Gestapo, et l’archive se donna un mal extraordinaire pour maintenir le secret. Pour cette raison, la plupart des entretiens étaient présentés comme une collecte de données pour l’assistance sociale, et l’archive rassembla beaucoup d’information sous couvert de concours d’écriture et d’enquêtes pour l’Aleynhilf. L’un des plus grands succès de Ringelblum fut que les Allemands n’eurent jamais vent de cette archive clandestine.

L’équipe était suffisamment soudée pour assurer le secret et suffisamment diverse pour avoir accès à un éventail d’informations très large. Bien que l’archive se soit donné pour règle d’éviter des contacts étroits avec le Judenrat, pour des raisons de sécurité, l’un de ses membres les plus importants, Shmuel Winter, un ancien dirigeant du YIVO, y joua un rôle majeur ainsi que dans l’Autorité du Ravitaillement. Winter aida l’Oneg Shabbes de multiples manières : argent, nourriture, informations d’une importance décisive.

acteurs de savoirprofessionsecrétaireLes deux secrétaires, Hersh Wasser et Eliyahu Gutkowski, jouèrent eux aussi un rôle crucial. Avec Ringelblum, ils gardaient trace des activités quotidiennes de l’archive, contrôlaient les projets en cours et s’assuraient que les rédacteurs menassent à bien les tâches qui leur étaient attribuées. Wasser comme Gutkowski avait des contacts étroits avec les mouvements de jeunesse et les organisations de résistance dans le ghetto.

pratiques savantespratique manuellesavoir-faireD’autres membres de l’archive apportèrent un large spectre de savoir-faire et de contacts. Rabbi Shimon Huberband fut un lien essentiel avec la communauté juive orthodoxe. Nehemia Tytelman se spécialisa dans la collection des chansons de rue et du folklore du ghetto, tandis que Yehuda Feld, membre du parti communiste clandestin, fournissait des informations sur les enfants et les réfugiés ainsi que des histoires bien tournées sur la vie du ghetto. Peretz Opoczynski laissa une série de brillants reportages, Rachel Auerbach un journal et un essai important sur la soupe populaire dont elle s’occupa au 40 de la rue Leszno. Et il y en eut bien d’autres…

Le programme de Ringelblum était étendu et ambitieux. Avec le temps, il ajouta à ses premiers objectifs la collecte des artefacts et des documents, l’étude de la société juive, le rassemblement des témoignages individuels, la documentation sur les crimes nazis, les messages d’alerte au monde extérieur sur le meurtre de masse qui était en train d’être perpétré. Ces différents objectifs n’étaient pas exclusifs les uns des autres, et l’archive les poursuivait parallèlement. Si la plupart des documents venaient de Varsovie, l’Oneg Shabbes essaya d’élargir le plus possible son champ géographique.

inscription des savoirslivrecollection éditoriale pratiques savantespratique intellectuelledocumentationDurant la première année de ses activités, parallèlement à la collecte documentaire, l’Oneg Shabbes discuta des priorités et des directives à donner à ses collaborateurs. Au début, Ringelblum voulait que l’Oneg Shabbes accumulât le plus de matériaux possible, sans référence à un programme particulier ou à des hypothèses préconçues. La guerre changeait la société juive si rapidement, et les événements étaient si imprévisibles, selon lui, qu’il serait stupide d’orienter a priori la collection de documents pour l’adapter à une conception personnelle de ce qui était important ou non, ou encore d’essayer d’anticiper sur ce qui serait pertinent. Il sentait aussi qu’écrire des monographies ou conduire des études particulières serait un gaspillage de temps et aurait peu de résultats durables ; un tel travail deviendrait vite suranné après la guerre. Comme Hersh Wasser se le rappellait, Ringelblum disait qu’il était plus important pour l’archive de créer une documentation et une base de données pour les historiens à venir28.

construction des savoirspolitique des savoirsgestionprojetAu milieu de l’année 1941, cependant, tant de documents avaient été accumulés dans l’archive que l’équipe de l’Oneg Shabbes commença à remettre en cause sa réticence à étudier et à établir des priorités. Le comité exécutif, qui comprenait plusieurs militants du YIVO, décida de lancer un nouveau projet, à savoir une étude massive de l’expérience de la guerre. Ils empruntèrent la méthodologie du YIVO, avec les limites imposées par la nécessité du secret : questionnaires détaillés, entretiens et concours d’essais. Ringelblum appela ce projet « Deux ans et demi » :

Le Projet était divisé en trois (en fait quatre) parties : une section générale, une section économique, une section sur la culture, les sciences, la littérature et les arts, et une section consacrée à l’assistance mutuelle. Il avait commencé au début 1942, dirigé par Menakhem Linder, Lipe Bloch et moi-même. J’ai dirigé la première et la troisième section, Linder la section économique, et Bloch celle sur l’assistance mutuelle. [Nous avons impliqué de nouvelles personnes…] Le projet était destiné à former un ensemble de plus de 1 600 pages imprimées et il aurait été l’un des documents les plus importants de la guerre. Aux réunions du personnel de l’Oneg Shabbes, qui duraient habituellement plusieurs heures, nous travaillions [sur les thèses et les instructions] pour diriger [l’étude de ces sujets]29.

L’ampleur de ces « Deux ans et demi » était considérable. Un plan partiel, écrit de la main d’Eliyahu Gutkowski, traitant principalement du ghetto de Varsovie lui-même, contenait 81 subdivisions consacrées uniquement à celui-ci ! Une liste partielle des thèses et des orientations élaborées par l’équipe de l’Oneg Shabbes comprenait des études sur les femmes, la jeunesse, les enfants, la corruption, les Juifs dans la zone d’occupation soviétique, la vie religieuse, la vie des écrivains et des intellectuels, les relations entre Polonais et Juifs, les relations entre Allemands et Juifs, la vie économique, l’histoire sociale du ghetto, les rues du ghetto, les opinions sur le futur du peuple juif, les comités de maisons, les soupes populaires, les salaires, les prix, la police juive, etc.30. Ringelblum voulait que ces études reflétassent la diversité et le ferment culturel qui caractérisaient la communauté juive de Pologne :

À côté des adultes, des jeunes gens et même, dans des cas exceptionnels, des enfants travaillèrent avec l’Oneg Shabbes. L’Oneg Shabbes essaya de donner une image complète (alzaytig)de la vie juive durant la guerre. Notre souci était d’être capables de fournir une image photographique de ce que les masses populaires juives ont vécu, pensé et souffert. Ainsi, en décrivant par exemple les expériences d’un shtetl, un village, nous avons essayé de réunir le récit d’un adulte et d’une jeune personne, d’un Juif religieux pour qui le rabbin, la synagogue et le cimetière sont importants… et d’un Juif laïc qui choisit de mettre l’accent sur d’autres thèmes qui ne le sont pas moins31.

Quand les déportations à Treblinka commencèrent, en juillet 1942, le projet avait atteint sa vitesse de croisière, mais il restait largement incomplet. Dans la dernière semaine du mois, Ringelblum ordonna à tous les participants de remettre leurs questionnaires, leurs notes et les données brutes. Les documents furent enterrés dans les boîtes de fer-blanc en août 1942 et sont parmi les matériaux les plus précieux de l’archive.

À côté du projet « Deux ans et demi », l’archive de l’Oneg Shabbes réunit une masse considérable d’autres documents : la presse juive clandestine, les documents du Judenrat, les proclamations allemandes, des dessins, des papiers de bonbons, des tickets de tramway, des cartes de rationnement et des affiches de théâtre. Elle classait les invitations aux concerts et aux conférences, et prenait des copies des codes alambiqués des sonnettes d’appartements où se trouvaient souvent des douzaines de locataires. Il y avait des menus de restaurants qui annonçaient de l’oie rôtie avec des vins fins et un récit laconique sur une mère affamée qui avait mangé son enfant mort. Il y avait, soigneusement rangées, des centaines de cartes postales envoyées par des Juifs dans les provinces, des individus sur le point d’être déportés vers « une destination inconnue ». L’Oneg Shabbes préserva la poésie de Wladyslaw Szlengel, Yitzhak Katzenelson, Kalman Lis et Joseph Kirman. Il sauva le texte complet d’une comédie populaire dans le ghetto : Amour recherche un appartement et de longs essais sur les théâtres et les cafés du ghetto. La première cache de l’archive contenait aussi de nombreuses photos, dont soixante-seize ont plus ou moins été sauvegardées32.

pratiques savantespratique intellectuellejugementOutre la constitution d’une documentation détaillée, l’Oneg Shabbes avait une autre mission importante : la justice de l’après-guerre. Cette quête pour rassembler des preuves expliquait pourquoi l’archive collectait une masse si considérable de documents sur les événements survenus dans le plus grand nombre de localités possibles. À première vue, beaucoup de ces matériaux étaient répétitifs. Mais ils fixaient ville par ville et village par village ce que les Allemands avaient fait exactement, quand ils l’avaient fait, qui donnait les ordres et qui les aidait. Si l’Oneg Shabbes ne faisait pas ce travail, qui le ferait ?

construction des savoirspolitique des savoirsSi, avant la guerre, Ringelblum avait vu dans l’histoire un instrument puissant pour façonner une conscience nationale et influer sur les programmes politiques, il ne put, après le début du conflit, qu’être renforcé dans cette conviction. Avant que les plans des Allemands ne deviennent clairs, il pouvait espérer avec l’Oneg Shabbes qu’il y aurait une communauté juive en Pologne après la guerre. L’archive ne pouvait-elle pas contribuer à façonner un « passé utilisable » qui saurait influencer l’avenir ?

De la lecture attentive de son journal, on peut inférer que, dans les toutes premières années de la guerre, Ringelblum voyait de belles occasions à saisir pour l’historien engagé : renverser le déclin marqué du yiddish dans la période de l’avant-guerre ; discréditer la bourgeoisie juive et dénoncer ces élites qui avaient échoué à se montrer à la hauteur de leur rôle dirigeant en temps de guerre ; accumuler des documents sur la résistance et la force vitale des masses juives ; démontrer que dans un moment d’épreuve, les Juifs avaient une fois de plus prouvé leur loyauté à la Pologne ; utiliser l’histoire et la sociologie pour offrir une base pleine à la culture juive laïque et continuer un travail en cours – une nouvelle iconographie de l’expérience urbaine juive – qui prendrait place à côté de l’iconographie du shtetl.

À peine l’Oneg Shabbes avait-il commencé le projet « Deux ans et demi » que des informations commencèrent à arriver sur les massacres nazis, d’abord dans les territoires de l’Est, puis à Chelmno, et ensuite dans les provinces autour de Varsovie. Engagés dans une course contre le temps pour achever le projet « Deux ans et demi », Ringelblum et son équipe se mirent alors à travailler sur un nouveau défi : rassembler et diffuser l’information sur les tueries nazies. Au début, Ringelblum, comme beaucoup d’autres, ne pouvait pas croire que les nazis eussent l’intention de tuer tous les Juifs, même après avoir entendu les récits des massacres de Vilnius, de Slonim et d’autres villes de Pologne orientale. Mais au début 1942, « Szlamek », un évadé du camp de la mort de Chelmno, arriva au ghetto de Varsovie. Hersh Wasser eut un entretien avec lui pour l’Oneg Shabbes. L’archive eut vite à traiter un déluge d’informations sur les meurtres de masse dans d’autres régions de la Pologne. Le piège se resserrait. Au printemps 1942, l’Oneg Shabbes commença à publier un bulletin d’information qui alertait la communauté juive de Varsovie de la montée du danger. Avec le Bund, il utilisa aussi des canaux polonais clandestins pour transmettre à la Grande-Bretagne des informations sur la « solution finale ».

matérialité des savoirsinstrumentinstrument de communicationradioMais en juin 1942, Ringelblum s’accrochait encore à quelques lambeaux d’optimisme. La BBC venait juste de diffuser les informations sur les massacres de Juifs par les Allemands en Pologne, sur la base des documents de l’Oneg Shabbes. Quand Ringelblum entendit le compte rendu de la BBC, il ressentit une soudaine bouffée d’espoir. Notre travail n’a pas été vain, écrivait-il. Dès lors que le peuple allemand avait connaissance de ces meurtres de masse, il obligerait Hitler à arrêter les massacres. Il était important pour Hitler de garder le secret sur le génocide, parce qu’il craignait les réactions du peuple allemand quand il l’apprendrait. Comme beaucoup de marxistes, Ringelblum croyait en ce que l’on appellerait plus tard le « fascisme générique ». Ainsi les massacres de masse étaient-ils en fin de compte causés par des élites tourmentées par la crise plus que par le peuple qui serait antisémite. De même qu’il aimait les masses juives, Ringelblum gardait espoir en l’humanité foncière des masses allemandes. Comme le rappelait Rachel Auerbach, il ne pouvait pas oublier que, peu de temps auparavant, des millions d’Allemands avaient voté pour la gauche33.

La Grande Déportation de l’été 1942 décima l’Oneg Shabbes. Les membres de l’archive, voyant leurs camarades et leurs amis proches disparaître, travaillaient sous une pression psychologique inhumaine. Certains, comme Abraham Lewin, Yekhil Gorny et Shmuel Winter, avaient eu l’immense douleur de perdre femme et enfants. Après la fin de la première phase de déportation, en septembre 1942, le ghetto fut divisé en enclaves isolées les unes des autres : il était interdit de passer de l’une à l’autre sans laisser-passer spéciaux. Cependant l’Oneg Shabbes poursuivit son travail.

Durant l’automne 1942, Ringelblum demanda à une écrivaine juive polonaise de gauche, Gustawa Jarecka, d’écrire un rapport sur la Grande Déportation. Jarecka ne réussit pas à aller au-delà de l’introduction qu’elle acheva toutefois juste avant que les Allemands ne la déportent à son tour, avec ses deux enfants, en janvier 1943. En décembre 1950, l’introduction de Jarecka refit surface dans les deux pots à lait découverts par les ouvriers polonais :

Ce récit doit être lancé comme une pierre sous la roue de l’histoire pour l’arrêter. […] On peut perdre tout espoir, sauf celui-ci : la souffrance et la destruction causées par cette guerre feront sens quand on les regardera à distance, dans une perspective historique. À partir de ces souffrances, sans équivalent dans l’histoire, à partir de ces larmes de sang, de cette sueur de sang, nous sommes en train d’écrire une chronique de cette époque infernale, afin que l’on puisse comprendre les raisons historiques de cette évolution de l’esprit humain et de la création des systèmes de gouvernement qui ont rendu possibles les événements de notre temps que nous avons traversés.

Dans son introduction, Jarecka exposa les différentes raisons qui la poussaient à écrire face à la mort. La parole écrite permettait de confronter la terreur du présent et la dignité du passé, et de retrouver les thèmes et les symboles de la culture d’avant-guerre. Face à l’horreur, le langage pouvait à la fois frustrer et consoler. Écrire, c’était revendiquer une individualité précieuse, même à deux doigts de la mort. Écrire, c’était résister, ne serait-ce que pour traîner les tueurs devant la justice. Écrire, c’était achever la défaite des tueurs en assurant que les historiens futurs utiliseraient les cris des victimes pour changer le monde34.

Comme Jarecka, Ringelblum voulait aussi jeter « une pierre sous la roue de l’histoire ». Il était absolument convaincu que l’histoire des souffrances juives, aussi terribles soient-elles, était universelle et pas seulement juive. Et le mal, quelle que fût son ampleur, ne pouvait être placé en dehors de l’histoire. L’archive pouvait encore devenir une arme dans le combat pour un avenir meilleur. Même s’il savait à présent que la plupart des Juifs de Pologne ne survivraient pas, il continua cependant l’Oneg Shabbes – avec un nouveau programme. L’Oneg Shabbes réunissait à présent tous les documents officiels et les affiches qui attestaient le massacre de masse ; les récits des témoins directs de Treblinka ; des études sur ce qui restait du ghetto et des boutiques ; des reportages à envoyer à l’étranger. L’un de ses objectifs les plus importants était d’expliquer aux historiens à venir le comportement des « masses juives » durant la guerre, de façon à lesprotéger contre les éventuelles accusations futures de lâcheté et d’incompétence.

Ringelblum, Wasser et Gutkowski commencèrent aussi à publier un bulletin en polonais, Wiadomo´sci, qui donnait un récit sobre et sans fioritures du massacre en cours. Ce faisant, ils cherchaient à dissiper les dernières illusions que les Juifs pouvaient encore avoir sur les intentions des Allemands. Wiadomo´sci disait aussi sans ménagement aux Polonais qu’ils finiraient par subir le sort des Juifs. Par le biais de ce bulletin, l’Oneg Shabbes diffusait un message simple : la résistance était la seule issue offerte aux Juifs survivants. Dans une de ses plus importantes contributions, Ringelblum raconta et décrivit la transformation psychologique des survivants du ghetto, de la passivité terrifiée à la détermination à se défendre avec acharnement. La petite minorité qui avait des armes se prépara à les utiliser ; le grand nombre qui n’en avait pas se mit à construire avec fébrilité des abris et des caches.

La seconde cache de l’archive fut fermée et enterrée en février 1943. À ce moment-là, certains des survivants les plus importants de l’Oneg Shabbes, y compris Ringelblum et Wasser, étaient déjà partis se cacher du côté aryen. Mais l’un et l’autre faisaient de fréquentes visites au ghetto pour apporter de l’argent et ils essayaient de trouver des cachettes côté aryen pour leurs amis et les grandes figures culturelles. Ils s’activaient également sur le plan politique. Ringelblum faisait aussi partie d’un comité pour lever des fonds et acheter des armes pour l’Organisation combattante juive (ZOB) 35.

Quand l’insurrection du ghetto de Varsovie éclata en avril 1943, Ringelblum fut pris au piège des combats : capturé par les Allemands, il fut envoyé au camp de travail de Trawniki. Là, avec d’autres, dans une organisation de résistance du camp, il réussit à établir un contact avec le Comité national juif clandestin. En août 1943, son camarade de parti, Adolph Berman, envoya à Trawniki deux messagers intrépides, Tadeusz Pajewski et Emilka Kossover, pour porter secours à Ringelblum. Ils réussirent à le ramener à Varsovie, où il retrouva son épouse Yehudis et son fils de quatorze ans, Uri, dans un abri souterrain bondé, au 81 de la rue Grojecka36.

Dans les derniers mois de sa vie, qui se déroula dans des conditions terribles, Ringelblum se mit à écrire. Dans une sorte d’apologie pour défendre sa propre vie, il écrivit le mémorial de l’intelligentsia juive progressiste et en particulier de ses dirigeants assassinés, ceux qui l’avaient le plus influencé, qui l’avaient façonné en tant qu’historien et figure publique : Isaac Schiper, Shakhne Zagan, et Yitzhak Giterman. Ringelblum écrivait rarement sur lui-même ; mais, dans ces essais, c’est pour ainsi dire son ultime testament qu’il laisse. Dans un texte sur Mordecai Anielewicz, Ringelblum rend un hommage poignant au jeune commandant de l’Organisation combattante juive, tué en mai 1943 37.

construction des savoirsvalidationtémoignageIl couronna sa longue carrière de savant par ce qui est sa meilleure œuvre historique, un essai passionné et puissant sur les relations entre Polonais et Juifs durant la Seconde Guerre mondiale 38. Ce texte est une synthèse unique entre l’immédiateté d’un témoignage contemporain et la profondeur de champ d’une analyse historique rétrospective. Le livre reflète la tension entre les impératifs de l’objectivité historique et le choc des crimes énormes dont son auteur a été témoin, non pas comme spectateur, mais comme victime directe. Il est facile à des historiens détachés des événements de faire les distinctions nécessaires entre auteurs des crimes et spectateurs, entre les antisémitismes polonais et allemand, entre la complicité active et l’indifférence. Mais pour un membre du peuple persécuté, une telle objectivité demandait un effort colossal de discipline intellectuelle.

Jusqu’au dernier jour, comme le montre cet essai, Ringelblum resta un historien engagé, convaincu que le savoir pouvait aussi servir d’importants objectifs nationaux et politiques. Même face à la mort, il espérait que les « relations entre Juifs et Polonais » pourraient s’améliorer à l’avenir et par-là contribuer à bâtir une meilleure Pologne après la guerre.

Le 7 mars 1944, un informateur polonais dénonça à la Gestapo la cache de Ringelblum. Les Allemands emmenèrent tous les Juifs à la prison Pawiak. Ringelblum et son fils Uri furent placés dans une cellule à part avec les autres hommes. Le regretté Yekhiel Hirschaut était prisonnier à Pawiak, et il écrivit dans ses mémoires que, dès que les autres détenus juifs apprirent que Ringelblum était dans la cellule de la mort, ils cherchèrent des moyens de le sauver. Ils mirent au point un plan pour l’intégrer dans un groupe de travail dans la prison. Hirschaut alla voir Ringelblum : celui-ci lui dit comment la Gestapo venait d’essayer de lui extorquer des informations par la torture. Il était couvert de marques noires et bleues, son fils Uri était assis sur ses genoux. Hirschaut exposa les grandes lignes de son plan : nous pouvons essayer de te sortir d’ici. Et ma femme et mon fils ?, demanda Ringelblum. Il y eut un long silence. Ringelblum comprit et dit : « Je ne peux pas laisser ma famille. » Et il désigna son fils : « Le petit, de quoi est-il coupable ? Mon cœur se brise quand je pense à lui (Vos iz er shuldik, der kleyner ? Tsulib em veytigt mir shtark dos harts) 39. » Ringelblum posa une dernière question : « Est-il difficile de mourir ? » Hirschaut ne revit jamais Ringelblum. Les Allemands fusillèrent tous les Juifs capturés dans l’abri ainsi que deux des Polonais qui les avaient aidés.

Quand les chercheurs ouvrirent les premières boîtes en fer-blanc de l’archive, retrouvées en 1946, ils trouvèrent un testament écrit par Israel Lichtenstein : c’est lui qui avait veillé à leur ensevelissement en 1942. Il concluait son témoignage poignant par les mots suivants : « Nous sommes le sacrifice pour le salut du peuple juif. Je crois que la nation survivra… ou […]. Nous les Juifs d’Europe de l’Est, nous sommes les rédempteurs du Peuple d’Israël… ou […]. » À la toute fin de sa vie, il réaffirmait sa foi dans l’avenir du peuple juif.

Et quel meilleur moyen d’affirmer cette foi que de laisser une archive enterrée ? Même s’ils n’ont pas survécu pour le voir, Ringelblum et ses amis étaient bien décidés à ce que les historiens du futur travaillent avec les sources juives et pas seulement nazies.

Notes
1.

« Oneg Shabbes » (le Plaisir du Sabbath), le nom de code de l’archive secrète, fut utilisé parce que l’équipe avait l’habitude de se réunir tous les samedis après-midi.

2.

Adolph Berman Collection, Archive of Kibbutz Lohamei Ha’getaot, Dossier 358, lettre d’Emanuel Ringelblum à Adolph Berman, 1er mars 1944.

3.

Selon Tadeusz Epsztein, qui a préparé le catalogue le plus complet de l’archive, la première cache contenait 25 540 pages de documents, la deuxième 9 829  pages. Cette dernière couvrait la période d’août 1942 à février 1943. Epsztein attira aussi l’attention sur d’autres différences frappantes entre les deux caches : « Dans [la première], le yiddish et le polonais sont prédominants. Le yiddish apparaît dans environ 930 documents, le polonais dans environ 900. L’allemand apparaît dans environ 230 documents, tandis que l’hébreu dans environ 45. Dans [la deuxième cache], environ 570 documents sont en polonais, 190 environ en yiddish, 140 environ en allemand et plus de 35 en hébreu. » Tadeusz Epsztein, Introduction to the Catalog of the Warsaw Ghetto’s Underground Archive (inédit), p. 3-4.

4.

Dubnow, 1891, p. 1-91 ; voir aussi son autobiographie, Dubnow, 2004, p. 168-169.

5.

Ibid.

6.

Ringelblum, 1924. Ce n’est que l’un des nombreux passages où Ringelblum reprend cette citation de Schiper.

7.

Sur cette tension, voir Zipperstein, 1999, p. 90-91.

8.

Yerushalmi, 1984.

9.

Roskies, 1988, p. 209-210.

10.

Voir Shabad et Shalit, 1916-1918 ; Reyzen, 1922.

11.

Sur la fondation du YIVO, voir Kuznitz, 2000.

12.

L’étude définitive sur le Poalei Tsiyon de gauche en Pologne est celle de Garncarska-Kadri, 1995.

13.

Ringelblum, 1931.

14.

On trouve un bon et bref aperçu de la vie et de l’œuvre de Handelsman dans Kieniewicz, 1986. Voir aussi Ringelblum, 1985, vol. 2, p. 173-175.

15.

Dans une conversation privée, Shlomo Shvaitser, un camarade de parti et un ami de Ringelblum, m’a dit que ce dernier considérait Schiper comme son « rebbe » (celui qui conduit la cérémonie à la synagogue) (Holon, juillet 1998). Dans une lettre de 1929 à Eliyhu Cherikover, l’éditeur du journal historique du YIVO, Ringelblum demanda la permission de dédier à Schiper son article à paraître dans ce journal. Archives du YIVO, Collection Cherikover, no 135660, lettre de Cherikover à Ringelblum, 13 décembre 1927. Cherikover répondit à Ringelblum qu’il ne pensait pas approprié de dédier un article à Schiper dans un journal savant, mais qu’il le ferait si Ringelblum insistait.

16.

Sur l’utilisation de l’histoire par les nationalistes les plus influents auprès de l’opinion publique polonaise, voir Eisenbach, 1989, p. 456.

17.

Ringelblum, 1926.

18.

Mahler, 1967. En 1933, ce groupe devait changer de nom pour celui de « Cercle des historiens de la Société YIVO de Varsovie ».

19.

Shatzky, 1953, xxxvi.

20.

Di fraye yugnt, 1925, no 2.

21.

Ringelblum, 1932, p. 129.

22.

Hersh Wasser, « A Vort vegn Ringelblum Arkhiv », manuscrit inédit, YIVO archives, New York, p. 15-16. Wasser a écrit ces mots dans la Pologne staliniste et il est possible qu’il ait embelli leur tonalité afin de cadrer avec la ligne dominante du parti. Mais leur teneur générale, naturellement, s’accorde avec ce que nous connaissons des conceptions de Ringelblum.

23.

Voir Kassow, 2008.

24.

Ce texte ne fut jamais publié et fut retrouvé dans la seconde cache de l’archive de Ringelblum, ARII/408.

25.

Dvorzhetsky, 1945.

26.

Chaque jour durant le siège, Ringelblum, sans tenir compte des attaques aériennes, fit de longs trajets à pied pour rejoindre son poste au Joint Office. Voir Auerbach, 1974, p. 63.

27.

Hersh Wasser, « A Vort vegn Ringelblum Arkhiv », manuscrit inédit, YIVO archives, New York.

28.

Ibid.

29.

Ringelblum, 1985, vol. 2, p. 81.

30.

ARI/98.

31.

Ibid., p. 84.

32.

Voir ARI/1222. Ces photos comprenaient des scènes de rues du ghetto, des enfants affamés, la police juive, la construction des murs, des contrebandiers jetant des sacs de farine de l’autre côté des murs du ghetto, des personnes écoutant les haut-parleurs dans les rues, etc.

33.

Auerbach, 1974, p. 191.

34.

RA II/197 (« La dernière étape du déplacement est la mort »). Texte repris dans Kermish, 1986, p. 704.

35.

Ringelblum, 1985, vol. 2, p. 137.

36.

Berman, 1948.

37.

Ringelblum, 1985, vol. 2, p. 148-149.

38.

Ce texte fut publié par la suite par Joseph Kermish et Shmuel Krakowski : voir Ringelblum, 1974.

39.

Hirschaut, 1948, p. 199.

Appendix A Bibliographie

  1. Auerbach, 1974 : Rachel Auerbach, Varshever Tsvoes, Tel Aviv.
  2. Berman, 1948 : Basia Berman, « Rydzewski : Ringelblum oyf der Arisher Zayt », in Linke Poalei Tsiyon, 19 avril.
  3. Dubnow, 1891 : Shimon Meyerovich Dubnow, « Ob izuchenii istorii russkikh evreev i ob uchrezhdenii istoricheskogo obshchestva », Voskhod, avril-septembre, pp. 1-91.
  4. Dubnow, 2004 : Shimon Meyerovich Dubnow, Kniga Zhizni, Jérusalem et Moscou.
  5. Dvorzhetsky, 1945 : Mark Dvorzhetsky, « Farshvaygn-oder dertseyln dem gantsn emes», Yidisher kemfer, 20 juillet.
  6. Eisenbach, 1989 : Artur Eisenbach, « Jewish historiography in interwar Poland », in Yisroel Gutman, Ezra Mendelsohn, Jehuda Reinharz et Chone Shmeruk (éd.), The Jews of Poland between the Two World Wars, Hanovre.
  7. Garncarska-Kadri, 1995 : Bina Garncarska-Kadri, Bihipusei dereh : Poalei Tsiyon Smol b’Polin ad milhemet ha’olam ha’shniya, Tel Aviv.
  8. Hirschaut, 1948 : Yekhiel Hirschaut, Finstere nekht in Paviak, Buenos Aires.
  9. Kassow, 2008 : Samuel Kassow, « The Jewish Landkentenish Society in Interwar Poland », in Anna Lipphardt, Alexandra Nocke et Julia Brauch (éd.), Jewish Topographies : Visions of Space, Ashgate.
  10. Kermish, 1986 : Joseph Kermish, To Live with Honor, Jérusalem.
  11. Kieniewicz, 1986 : Stefan Kieniewicz, « Marceli Handelsman », in Aleksander Gieysztor Jerzy Maternicki et Henryk Samsonowicz (éd.), Historycy warszawscy ostatnich dwóch stuleci, Varsovie, p. 257-273.
  12. Kuznitz, 2000 : Cecile Kuznitz, The Origins of Yiddish Scholarship and the YIVO Institute for Yiddish Research, PhD, Stanford University (non publié).
  13. Mahler, 1967 : Raphael Mahler, Historiker un Vegvayzer, Tel Aviv.
  14. Reyzen, 1922 : Zalmen Reyzen (éd.), Pinkes fun der Geshikhte fun Vilne in di yorn fun milkhome un okupatsiye, Vilnius.
  15. Ringelblum, 1924 : Emanuel Ringelblum, « Di yidishe arbetershaft un di geshikhtsvisnshaft », Di fraye yugnt, no 1.
  16. Ringelblum, 1926 : E. Ringelblum, « Dray yor seminar », Yunger Historiker, no 10.
  17. Ringelblum, 1931 : E. Ringelblum, « Der YIVO un di yidishe arbetershaft », Arbeter Tsyatung, 21 août, 1931, no 32.
  18. Ringelblum, 1932 : E. Ringelblum, ˇydzi w Warszawie, cz. I : Od czasów najdawnieszych do ostatniego wygnania w 1527, Varsovie.
  19. Ringelblum, 1974 : E. Ringelblum, Polish Jewish Relations during the Second World War, Joseph Kermish et Shmuel Krakowski (éd.), Evanston.
  20. Ringelblum, 1985 : E. Ringelblum, Ksovim fun Geto, Tel Aviv.
  21. Roskies, 1988 : David Roskies, The Literature of Destruction : Jewish Responses to Catastrophe, Philadelphie.
  22. Shabad et Shalit, 1916-1918 : Tsemakh Shabad et Moshe Shalit (éd.), Vilner Zamlbukh, vol. 1, Vilnius, 1916, vol. 2, Vilnius, 1918.
  23. Shatzky, 1953 : Jacob Shatzky, « Menakhem ben Fayvish Ringelblum », in Emanuel Ringelblum, Kapitlen geshikhte, Buenos Aires.
  24. Yerushalmi, 1984 : Yosef Hayim Yerushalmi, Zhakor. Histoire juive et mémoire juive, trad. É. Vigne, Paris (éd. américaine : Seattle, 1982).
  25. Zipperstein, 1999 : Steven Zipperstein, Imagining Russian Jewry, Seattle.