Céline Trautmann-Waller

espaces savantsterritoireempire construction des savoirséconomie des savoirsinnovation espaces savantslieuuniversité typologie des savoirsdisciplinesdivisions historiques des savoirshumanismeMarqué par le néo-humanisme et l’idéalisme de son époque, mais aussi par l’enthousiasme patriotique des guerres anti-napoléoniennes, le concept d’université développé à Berlin, au début du xix e siècle, exerça une influence extraordinaire dans toute l’Allemagne et remplaça ou intégra progressivement d’autres traditions réformatrices concurrentes. L’Université de Berlin fut identifiée finalement à des innovations dont elle n’avait pas toujours été la seule instigatrice, mais qu’elle réalisa de manière brillante et sut imposer comme nouveau modèle institutionnel. Ce modèle incluait des méthodes innovantes en matière d’enseignement et de nouvelles formes d’organisation de la recherche scientifique au sein des universités. Bien entendu, tout cela n’aurait pas été imaginable sans un investissement important de la part de l’État prussien qui engagea dans cette institution prestigieuse à vocation centralisatrice ses aspirations à faire de Berlin la capitale de l’Empire allemand et de son université un centre de la vie scientifique allemande et européenne. Entre la ville et l’Université s’esquisse ainsi, dans une série d’interactions parfois positives, parfois conflictuelles, une histoire complexe croisant l’histoire des disciplines, des politiques universitaires et des sociabilités savantes ou étudiantes avec l’histoire urbaine et l’histoire culturelle.

Le mythe fondateur

espaces savantslieuuniversité construction des savoirspolitique des savoirsgestionprojet construction des savoirstraditionfondationVers 1789, la Prusse ne possédait, outre la prestigieuse Université de Halle, que quatre petites universités : celles de Francfort-sur-l’Oder, de Königsberg, de Duisburg et de Breslau. Le projet de créer une université à Berlin existait déjà depuis la fin du xviii e siècle 1, mais c’est bien la défaite militaire de la Prusse et la volonté de relever le pays à travers la création d’une institution scientifique symbolique qui furent décisives, faisant dès l’origine de cette université un lieu idéologiquement surexposé. La tradition veut effectivement qu’après la perte de Halle et de Duisburg, faisant suite à la paix de Tilsit en 1807, le roi Frédéric-Guillaume III de Prusse ait répondu à une députation des professeurs de Halle, venue lui demander de sauver leur alma mater en la transférant à Berlin :

Voilà qui est bien vu, voilà qui est sage ! L’État doit remplacer par des forces spirituelles ce qu’il a perdu en forces physiques2.

espaces savantslieuhôpital espaces savantslieuacadémieCréer une nouvelle université à Berlin constituait effectivement la réponse la plus pratique et la plus économique à cette crise de l’enseignement supérieur prussien. On estimait qu’il serait facile de trouver à Berlin du personnel pour la nouvelle université, qu’on mettrait à son service l’Académie, ainsi que l’hôpital de la Charité, le Collegium medicochirurgicum et la Pépinière destinés à la formation des médecins notamment militaires. Malgré tout cela, le projet n’allait pas de soi et se heurta à de nombreuses résistances. Des négociations furent toutefois entamées ; elles donnèrent lieu à une série d’esquisses et de plans élaborés par différentes personnalités scientifiques, les plus célèbres étant Johann Gottlieb Fichte (Deduzierter Plan einer zu errichtenden höheren Lehranstalt, die in gehöriger Verbindung mit einer Akademie der Wissenschaften stehe [Projet d’une institution d’enseignement supérieur qui serait liée de manière étroite à une Académie des sciences], 1807) et Friedrich Ernst Daniel Schleiermacher (Gelegentliche Gedanken über Universitäten im deutschen Sinne. Nebst einem Anhang über eine neu zu errichtende [Réflexions sur la conception allemande de l’Université et sur celle qu’il conviendrait d’ériger], 1808)3.

construction des savoirséducationprogramme d’enseignement construction des savoirséducationpédagogieAprès une phase de doute et d’hésitation, due notamment à la réouverture de l’Université de Halle, une nouvelle avancée importante fut réalisée par Wilhelm von Humboldt (1767-1835), rappelé de Rome et nommé directeur de l’enseignement public au ministère de l’Intérieur prussien. Il rédigea, en 1810, son écrit Über die innere und äußere Organisation der wissenschaftlichen höheren Anstalten in Berlin [Sur l’organisation interne et externe des établissements scientifiques supérieurs à Berlin], qui est souvent considéré comme le principal texte fondateur de l’Université. Sa conception des rapports entre l’État, l’Académie et l’Université s’inscrivait dans une vision d’ensemble de l’éducation allant de l’enseignement primaire – considéré comme base éducative universelle – au Gymnasium et à un enseignement universitaire censé associer étroitement transmission et recherche. Influencé par le romantisme, l’idéalisme et la Naturphilosophie, le nouvel idéal de Bildung s’opposait à une pensée des Lumières critiquée pour son rationalisme et son utilitarisme, et jugée peu susceptible de dépasser, en matière de pédagogie, l’inculcation de principes généraux. La présentation d’un canon théorique ritualisé et fixé une fois pour toutes devait céder la place à une transmission du savoir qui mettrait en œuvre des contenus scientifiques élaborés de manière autonome, critique, différenciée et réflexive4. Il s’agissait d’éveiller en chaque étudiant l’idée de la science et de le préparer à une recherche scientifique conçue comme un travail collectif des enseignants et des étudiants dans une grande indépendance par rapport à l’État, conformément à la formule humboldtienne, « solitude et liberté [Einsamkeit und Freiheit] ». L’« impératif de recherche » (Forschungsimperativ), véritable injonction morale, obéissait ainsi en même temps à l’idée d’une évolution intérieure harmonieuse et organique de l’individu (chère surtout à Christian von Wolf, Friedrich Schleiermacher et Wilhelm von Humboldt) et à l’idée d’une « éducation de la nation » (Nationalerziehung) principalement développée par Fichte et le pédagogue et conseiller prussien Johann Wilhelm Süvern.

matérialité des savoirssupportsupport de communicationcollection scientifique espaces savantslieuuniversité espaces savantslieuacadémieCette orientation très nette de l’Université par rapport à l’idéal de la science explique les liens que Humboldt entendait créer à Berlin entre l’Académie et l’Université, bien plus étroits que ceux qui existaient par exemple à Göttingen. Son projet était de rassembler les morceaux épars de la vie scientifique berlinoise en un tout organique et de conjuguer leurs activités de manière à faire véritablement de l’Université un lieu d’enseignement et de recherche. De fait, en 1812, l’Académie dut mettre à la disposition de l’Université tous ses instituts et l’ensemble de ses collections – excepté sa bibliothèque et ses archives –, c’est-à-dire les collections minéralogiques et zoologiques, le Jardin botanique, l’Observatoire et les laboratoires de médecine et de chimie. En échange, les académiciens, dont certains devinrent au même moment professeurs de la nouvelle Université, étaient libres d’enseigner au sein de cette dernière à tout moment même s’ils ne disposaient pas d’une chaire5.

acteurs de savoircatégorie socialeélite construction des savoirséducationévaluation pédagogiqueexamenCes projets ambitieux pourraient faire oublier que Berlin ne fut cependant pas la première université moderne en Allemagne, puisqu’il n’y eut pas, à Berlin, de création d’un type institutionnel totalement nouveau, comme le voulait le « mythe humboldtien6 ». En matière d’organisation et d’administration, l’Université de Berlin ne se distinguait que très légèrement des autres universités protestantes « modernes » du xviii e siècle, Göttingen, Halle et Erlangen 7. Wolf avait voulu supprimer radicalement les facultés et la juridiction universitaire, restes d’une « barbarie » révolue selon lui8, mais son idée ne s’imposa pas. Schleiermacher, pour sa part, était formellement opposé à ce qu’il critiquait comme le rationalisme et le mécanicisme des institutions révolutionnaires françaises9. Berlin s’inscrivit donc dans la continuité d’un certain modèle « germanique » avec ses statuts, ses quatre facultés (de théologie, de médecine, de droit et de philosophie) et son système d’examens (Prüfungsrecht). Le principe du recrutement étatique (staatliche Berufungspolitik), destiné à empêcher le népotisme auquel pouvait donner lieu la cooptation, fut systématisé à Berlin, mais il avait déjà été instauré en bonne partie à Göttingen, à la fin du xviii e siècle. Les seules réformes introduites à Berlin furent en gros les mêmes que celles que connurent les autres universités allemandes au début du xix e siècle. Elles concernaient les questions confessionnelles et le renforcement de l’autorité de l’État sur l’administration de l’Université, qui ne jouit plus à partir de ce moment ni d’une juridiction autonome ni d’une autonomie financière. Ce rapide historique révèle entre autres le rôle non négligeable que joua la confrontation polémique et guerrière avec la France dans cette création universitaire destinée à faire de Berlin un temple de la « religion de la Bildung 10 ».

L’architecture de l’Université et sa place dans la cité : du palais princier à l’établissement scientifique moderne

espaces savantsterritoirecapitale espaces savantslieupalaisSi l’Université de Berlin ne fut pas la première institution scientifique installée dans la capitale prussienne, sa création provoqua en tout cas un réaménagement de l’espace urbain. Plusieurs idées se succédèrent concernant le choix du site et du bâtiment. À la suite d’une suggestion de Karl Friedrich von Beyme, Christoph Wilhelm Hufeland et Friedrich August Wolf, c’est l’ancien palais du prince Heinrich von Preussen [Henri de Prusse] (Prinzenpalais), construit, entre 1749 et 1765, par Johann Boumann et offert par le roi Frédéric Ii à son frère, qui fut finalement retenu. Le roi justifia son choix en soulignant qu’il avait tenu compte de la proximité de l’Académie, de la Pépinière, de la Bibliothèque royale et de l’Observatoire. La plupart des conférences qui se tenaient à Berlin avaient lieu dans ce secteur, où résidaient les personnes concernées ; de plus un certain nombre de quartiers environnants offriraient des possibilités pour loger la nouvelle population étudiante11. Tout le monde souligna à quel point cet emplacement avait un caractère exceptionnel : alors que la plupart des universités allemandes étaient logées dans d’anciens couvents aux dimensions nettement plus réduites, la nouvelle université héritait d’un palais princier. Ce dernier, qui était en dehors du château de la ville (Stadtschloss) le plus grand édifice du Berlin de l’époque, déployait ses trois ailes de style rococo friedricien autour d’une cour d’honneur « à la française ». Son emplacement était également tout à fait significatif. Loin d’être excentrée, l’Université se trouvait sur l’avenue Unter den Linden au sein de ce qui avait été projeté par l’architecte G. W. von Knobelsdorff comme le « Forum Friedericianum », symbole de l’unification du pouvoir royal, de l’art et de la science. La nouvelle université se situait donc en face de l’Opéra et de la Bibliothèque royale. À sa gauche s’élevait le bâtiment hébergeant les locaux de l’Académie et à sa droite, à partir de 1818, la Nouvelle Garde royale (Neue Königswache) de Schinkel.

Figure 1. L’Université Friedrich-Wilhem dans l’ancien palais du prince Heinrich, xix siècle, eau-forte d’après Friedrich August Schmidt, Berlin, Staatsbibliothek.

              , 
              siècle, eau-forte
            d’après Friedrich August Schmidt, Berlin, Staatsbibliothek.

pratiques savantespratique discursiveconférence espaces savantslieuamphithéâtre espaces savantslieusalle de classeTransformer ce palais, plus ou moins délaissé depuis la mort du prince et de sa femme, en une université, exigeait cependant une série d’aménagements. Après les premiers travaux, la partie centrale du bâtiment comportait, au rez-de-chaussée, un corridor permettant d’accéder sur toute la longueur à des salles de conférences, des bureaux administratifs et des logements destinés à une partie des membres de l’Université. À l’ouest se trouvaient quatre grands amphithéâtres et, côté jardin, le Clinicum de Hufeland. À l’est, une salle des professeurs, l’appartement du concierge et, côté jardin, deux grands amphithéâtres et la salle d’escrime pour les étudiants. Dans l’aile est étaient installés quatre autres amphithéâtres, un appartement de professeur, le laboratoire de chimie et le cabinet des instruments de physique. Au premier étage, le Musée anatomique occupait toute l’aile ouest. Au centre, l’ancienne salle de bal transformée en grand amphithéâtre pour les conférences publiques et les soutenances de thèses (Aula), tandis que, à sa gauche, une autre grande salle, dont le décor rococo fut maintenu, devenait la salle du Sénat. Le cabinet de minéralogie occupait, pour sa part, une partie du bâtiment central et toute l’aile est. Au deuxième étage, enfin, le bâtiment central comportait deux appartements pour les professeurs, le cabinet de zoologie et l’appartement de son directeur, le professeur Lichtenstein.

matérialité des savoirsmobilierlampe espaces savantslieusalle de classeLes murs des salles de cours, badigeonnés d’un gris verdâtre, étaient dépourvus de toute décoration, et seul un tableau noir trônait au-dessus de la chaire. Jusqu’en 1824-1825, ces salles n’avaient pas d’éclairage, et les étudiants devaient payer pour les bougies. On chauffait avec des poêles installés dans les couloirs ; et, en hiver, les conditions étaient presque intenables en raison du froid, de la fumée et du manque d’aération. Après trois années d’un dur combat, des toilettes destinées aux étudiants furent enfin installées, en 1830, dans un bâtiment annexe spécialement construit à cet effet, afin d’enrayer la dégradation des jardins de l’Université12.

espaces savantslieuamphithéâtreDès les premières années, d’autres travaux se révélèrent indispensables, mais durent être repoussés en raison du manque de moyens. On se limita donc d’abord à la rénovation urgente de la salle des Actes et de la salle du Sénat. À l’ouest de cette dernière, deux pièces furent, en outre, transformées en un grand amphithéâtre de trois cent soixante places où Alexander von Humboldt (1769-1859) tint ses conférences sur le cosmos, durant l’hiver 1827-1828, devant des étudiants13, tout en les reprenant parallèlement pour un public élargi à l’Académie de chant (Singakademie) construite entre 1825 et 1827 dans les jardins de l’Université. À l’issue de la première vague de travaux, l’Université disposait, en 1832, de dix-neuf amphithéâtres, totalisant 1 950 places et permettant d’accueillir, en gros, 2 300 étudiants et 200 auditeurs libres (Gasthörer), en tenant compte du fait que, en été, les cours étaient dispensés de sept heures du matin à huit heures du soir14.

espaces savantslieuamphithéâtre matérialité des savoirssupportsupport de communicationcollection scientifiqueUn ensemble de grands travaux étalés sur une dizaine d’années (1836-1846) permit ensuite de rénover totalement tout le bâtiment dont les toitures notamment menaçaient depuis longtemps de s’écrouler. L’augmentation du nombre d’étudiants et d’enseignants, mais aussi celui des collections, instruments, laboratoires et instituts, dépassa toutefois rapidement les capacités de ce bâtiment rénové. En 1869, alors que le deuxième étage ne parvenait plus à contenir les collections du Musée zoologique, le recteur se plaignit de n’avoir pas pu accéder à la salle des Actes en raison d’un morse empaillé qui lui barrait le chemin15. De grandes fissures apparues dans la salle du Sénat, en 1867, rendirent enfin incontournables les travaux réclamés depuis longtemps. Le toit fut refait, les façades ravalées, un système d’aération installé dans les salles de cours. Le manque de grands amphithéâtres conduisit, en 1878, à la construction, dans la cour de l’Université, d’un amphithéâtre « baraque » (Barackenauditorium) qui servit d’abord aux conférences d’histoire de l’art, très fréquentées, puis, après une rénovation en 1885, de salle de lecture académique (Akademische Lesehalle) qui fut pour les étudiants, jusqu’à sa démolition en 1916, un lieu de rencontre et de grandes confrontations politiques.

typologie des savoirsdisciplinessciences formelles et expérimentales matérialité des savoirssupportsupport de communicationcollection scientifiqueDès le début des années 1820, Schinkel et Humboldt avaient cherché à métamorphoser l’aire du château et à transformer l’avenue Unter den Linden du corso qu’elle était pour les fiacres et les parades militaires en un boulevard des boutiques, des sciences et des arts. Avec le nouveau musée d’Art, Museum am Lustgarten (1830), et avec l’Académie d’architecture (Bauakademie1836), Schinkel ajouta à l’Université deux bâtiments qui créaient ainsi un triangle et intégraient le château dans un réseau de correspondances nouvelle16. Les collections sans cesse croissantes de l’Université rendirent toutefois inévitable l’ajout de nouvelles constructions qui rompirent cet ensemble. En 1870 commença la construction de nouveaux bâtiments pour les instituts de sciences exactes et de médecine : le bâtiment d’anatomie dans les jardins de l’École vétérinaire, l’Institut de chimie dans la Georgenstrasse, l’Université agricole (Landwirtschaftliche Hochschule) dans la Invalidenstrasse, la Bibliothèque universitaire et le nouveau musée d’Histoire naturelle, qui hébergeait les collections de minéralogie, de paléontologie et de zoologie, dans la Dorotheenstrasse. Les instituts de sciences exactes quittèrent, les uns après les autres, le bâtiment principal, mais il fallut attendre les années 1889 à 1892 pour que de véritables transformations modifient de manière considérable l’organisation de l’espace dans l’ancien palais. Le rez-de-chaussée fut, à partir de ce moment, réservé aux bureaux administratifs, aux salles de séminaire, aux salles de travail et de lecture pour les étudiants, à l’appartement de l’intendant. Le premier étage hébergeait des amphithéâtres, le deuxième étage, en plus d’une douzaine d’amphithéâtres, les salles pour les Instituts de droit, de sciences politiques (Staatswissenschaften), d’études romanes, d’études anglaises et de philologie.

espaces savantslieujardinVéritable campus désormais, ce pôle scientifique dans la ville révélait la nouvelle place que la science et la Bildung occupaient dans la société allemande de la fin du xix e siècle. Il restait à parer ce lieu de quelques figures héroïques. Les statues des frères Humboldt furent installées à droite et à gauche de l’entrée principale après le long combat de Rudolf Virchow contre les réticences des ministères prussiens. Le chimiste Eilhard Mitscherlich ornait le jardin de l’Université depuis 1894. Le buste du physicien et physiologiste Helmholtz, trônant depuis 1899 devant le portail principal dans la cour d’honneur, fut flanqué, à partir de 1907, à sa gauche, de celui du spécialiste d’histoire romaine Theodor Mommsen et, à sa droite, de celui de l’historien de la Prusse Heinrich von Treitschke 17. Culminant dans cette monumentalisation, les réaménagements incessants qui marquèrent le premier siècle de l’Université constituent un bon indicateur des bouleversements internes.

Les premières années

construction des savoirséducationchaire universitaire typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialessciences des religions typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialesdroit pratiques savantespratique discursiveconférenceLe 2 novembre 1809, avant même l’ouverture officielle de l’Université de Berlin, eut lieu le premier cours de son histoire : une conférence du spécialiste de droit public Theodor Anton Heinrich Schmalz, dans une salle aménagée provisoirement au premier étage18. Dans les mois qui suivirent, Schmalz fut nommé recteur de l’Université, Friedrich Ernst Daniel Schleiermacher doyen de la faculté de théologie, Friedrich August Biener de celle de droit, Christoph Wilhelm Hufeland de celle de médecine et Fichte de celle de philosophie19. Les statuts de l’Université furent élaborés par une commission composée de quatre professeurs, le théologien Schleiermacher, le juriste Friedrich Karl von Savigny, le médecin et biologiste Karl Asmund Rudolphi et le philologue August Boeckh. Le sénat de l’Université fut élu par l’assemblée des professeurs, le 10 octobre 1810 20. Au même moment eut lieu la première véritable rentrée universitaire avec 58 enseignants (dont 24 professeurs ordinaires et 9 professeurs extraordinaires) et 247 étudiants qui disposaient de dix amphithéâtres21.

En vue de l’inauguration, l’inscription proposée par Wolf et Buttmann, « Universitati litterariae Fridericus Guilelmus III Rex A.  1809 », fut gravée en grandes lettres dorées sur le fronton central22. D’abord appelée Alma mater berolinensis, l’Université ne prit officiellement le nom d’Université Frédéric-Guillaume (Friedrich-Wilhelms Universität) qu’en 1828, le nom d’Université Humboldt (Humboldt-Universität) datant pour sa part de 1949. Les poètes romantiques Achim von Arnim et Clemens von Brentano, tous deux liés à Savigny qui venait d’être nommé professeur de droit romain avec l’appui de Wilhelm von Humboldt, rédigèrent l’un un poème, l’autre une cantate pour cette inauguration :

C’est à l’ensemble, au tout, à l’unité, À la communauté
De la sagesse érudite, De la liberté du savoir
Qu’appartient cette maison royale !
C’est ainsi que j’interprète les paroles d’or :
Universitati Litterariae 23.

construction des savoirspolitique des savoirsnationalismeSi l’Université avait été liée, dès ses origines, au patriotisme prussien et à diverses formes de nationalisme germanique, la suite ne démentit pas ces auspices. La débâcle de la Grande Armée déclencha des manifestations de patriotisme chez les professeurs tout autant que chez les étudiants. Un sermon enfiévré de Schleiermacher lui valut un avertissement du gouvernement. Lors des guerres anti-napoléoniennes, dites « de libération », une bonne partie des étudiants, dont le nombre ne s’était pas beaucoup accru depuis la première rentrée, s’engagèrent comme volontaires ; et, en 1813, l’Université était pour ainsi dire désertée24. Après la fin des combats, le calme revint toutefois, petit à petit, et le nombre d’étudiants augmenta assez régulièrement de telle sorte que, en 1817-1818, il atteignait déjà 94225.

acteurs de savoirprofessionprofesseur typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialesphilosophieLe départ ou le décès de certains professeurs (Fichte, Reil, Klaproth, Hoffmann) entraîna plusieurs changements dans le corps professoral. Un des plus importants fut sans doute l’arrivée de Hegel à Berlin, en 1818. Le philosophe devint, par la suite, le garant du rôle central que la jeune Université entendait jouer en tant qu’« Université centrale » (Universität des Mittelpunkts) dans les pays germaniques, la philosophie occupant dans ce schéma la place d’une « science pilote26 ». Hegel usa de son influence pour que différentes chaires soient attribuées à ses anciens étudiants ou disciples à tel point qu’il n’était pas abusif de parler, à partir des années 1820, d’une véritable école hégélienne à Berlin, qui perdit toutefois de son influence après la mort du philosophe. Les premières années de l’Université de Berlin furent donc marquées autant par la mise en place des chaires et des enseignements que par le soulèvement contre Napoléon, ou les premières frictions entre le gouvernement prussien et l’Université, qu’il s’agisse des nominations, des prises de position politiques des enseignants ou de la discipline des étudiants.

Professeurs et étudiants dans la ville

acteurs de savoirprofessionprofesseurComme nous l’avons vu, il y avait à peu près 30 professeurs ordinaires à Berlin au moment de la création de l’Université ; à la fin du siècle leur nombre atteint environ 50, pour un nombre total des professeurs passant de 50 à 108. Depuis la fin du xviii e siècle, la proportion des professeurs extraordinaires, officiellement responsables seulement d’un sous-domaine spécialisé et ne percevant qu’un petit salaire, voire pas de salaire du tout, augmenta effectivement régulièrement, de telle sorte que, en 1834, les professeurs extraordinaires constituaient à Berlin, tout comme à Halle, Breslau et Greifswald, presque un tiers du corps professoral. Enfin, en ce qui concerne les Privatdozenten, docteurs habilités à enseigner à l’Université mais ne disposant pas d’une chaire et ne touchant pas de salaire, leur proportion dans le corps enseignant s’élevait en 1835, pour Berlin, à 24 %, et ce pourcentage n’évolua pratiquement pas jusqu’en 1880 27.

Figure 2. Plan de l’Université de Berlin, vers 1840, lithographie et lavis coloré.

              , vers 1840, lithographie et lavis coloré.

construction des savoirséconomie des savoirsfinancement construction des savoirsvalidationréputation acteurs de savoircommunautécercle acteurs de savoirstatutéruditGlobalement le prestige et le revenu des professeurs augmentèrent tout au long du xix e siècle. Les universitaires possédaient le monopole de la formation universitaire et, plus qu’avant, se considéraient comme des spécialistes scientifiques28. Diverses représentations picturales de l’époque, notamment des professeurs berlinois Hermann Helmholtz, Theodor Wiegand et August Wilhelm von Hofmann, mettent en évidence une nette glorification. Stylisés en grands érudits, ils apparaissent comme le contraire du spécialiste borné et, en véritables figures héroïques, ils illustrent, par les connexions suggérées avec la Cour ou le monde industriel, les rêves de pouvoir, de grandeur et d’influence d’un monde bourgeois soucieux de se distinguer de la masse29. La ville de Berlin paraissait toute désignée pour faire fonctionner cette alchimie de manière exemplaire. Les relations collégiales y étaient complétées par des manières de sociabilité plus ou moins formelles, d’ailleurs favorables à une endogamie caractéristique30. Celles-ci allaient du « petit cercle » (Kränzchen) où l’on prenait, généralement à jour fixe, le thé en compagnie des épouses, ou du club, aux salons et aux sociétés savantes, dont le nombre ne cessa de croître à Berlin au xix e siècle. Installée dans la capitale de la Prusse, l’Université de Berlin avait pour particularité d’offrir aux professeurs maintes possibilités pour la constitution de leurs réseaux : la Cour, le gouvernement, l’Académie, les sociétés savantes et l’Université elle-même. Berlin devint ainsi une université de fin de carrière. Parmi les professeurs qui y enseignaient, 61,1 % avaient été recrutés ailleurs, tandis que le quota de départ (Abwanderungsquote) se situait nettement en dessous de la moyenne allemande, avec 6,3 % dans les sciences humaines31. Être engagé à Berlin représentait l’apogée d’une carrière universitaire et offrait de nombreux avantages : la possibilité de participer à la vie scientifique de la capitale, et notamment aux activités de l’Académie qui recrutait en grande partie parmi les professeurs ordinaires de l’Université32 ; des moyens financiers importants ; la possibilité de se constituer un grand cercle de disciples. Les témoignages concernant la surcharge de travail des professeurs berlinois et l’éreintante vie sociale locale abondent cependant aussi et expliquent sans doute, en même temps qu’ils insistent sur le rôle de plate-forme prussienne joué par l’Université de Berlin, que certains lui aient préféré, malgré tout, la vie de « petites » universités33.

construction des savoirséducationcycle éducatifenseignement supérieurdoctorat acteurs de savoirstatutétudiantEntre 1826 et 1830, ce furent effectivement 1 760 étudiants qui s’inscrivirent à l’Université de Berlin, ce qui représentait 11,6 % de l’ensemble des étudiants inscrits dans les universités du territoire du futur Empire. Entre 1846 et 1851, ils étaient 1 461 (soit 12,5 %), entre 1866 et 1871 1 948 (soit 14,8 %). Seule l’Université de Munich accueillait un plus grand nombre d’étudiants durant les deux premières périodes, mais elle se vit dépassée durant la troisième34. Vers 1860, la plupart des étudiants venaient à Berlin pour finir les études qu’ils avaient commencées ailleurs. Il est vrai que, si les premiers semestres de l’étudiant moyen étaient généralement consacrés à l’acclimatation et à la flânerie, le travail sérieux s’imposait avec les deux derniers semestres lorsque l’examen d’État (Staatsprüfung) se profilait à l’horizon. Les changements d’université à ce stade du cursus étaient légion. Le couronnement des études était, bien entendu, le doctorat. Jusqu’en 1870, il s’agissait à Berlin en majorité de doctorats de médecine (80 % d’entre eux); venaient ensuite, dans l’ordre, ceux de philosophie (dont un tiers en sciences et mathématiques), puis de droit et enfin, en très petit nombre, ceux de théologie35.

acteurs de savoirmodes d’interactionsociabilitéLa vie étudiante se structurait aussi en grande partie autour de sociabilités complexes. Parmi celles-ci, les anciens « corps » (Verbindungen) ou Landsmannschaften, obéissant à un esprit de clan et mettant plutôt l’accent sur le particularisme, attiraient les plus aristocratiques et les plus conservateurs des étudiants36. Quant aux Burschenschaften de tendance chrétienne, conservatrice et romantique, qui constituaient jusqu’en 1830 le type d’association étudiante le plus représenté dans la plupart des universités germaniques, elles organisèrent à Berlin toute une série de manifestations publiques suivies généralement de représailles non négligeables37. À la même époque, Friedrich Ludwig Jahn commençait à Berlin ses cours de « gymnastique » (Turnen), dont l’interdiction déclencha d’importantes manifestations. Lorsque Berlin fut élue par les Burschenschaften pour accueillir leur troisième réunion annuelle (Burschentag), des étudiants furent, pour la première fois, arrêtés. Mais à côté des corporations existaient aussi diverses autres associations, comme l’association universitaire de lecture (Akademischer Leseverein), qui fut par la suite à l’origine de la Akademische Lesehalle, née du soulèvement d’une partie des étudiants contre les « corps » et les duels. La révolution de 1848, quant à elle, vit les étudiants s’organiser en Studentenwehr et occuper les locaux de l’Université38, tandis que durant les années 1860 et 1870, la brusque croissance du nombre d’étudiants et la crainte de voir se réduire les débouchés intensifièrent les tensions internes et participèrent à l’émergence d’un « illibéralisme » antisémite au sein de l’Université de Berlin. Ce mouvement donna lieu notamment à la célèbre « Pétition des antisémites » que signèrent, au début des années 1880, près de la moitié des étudiants de l’Université. Il est vrai que c’est un professeur de la même université, l’historien Treitschke, qui avait lancé, en novembre 1879, la querelle berlinoise de l’antisémitisme (Berliner Antisemitismusstreit) en affichant ses sympathies pour ce mouvement. Autant que cette politisation, somme toute assez classique à l’époque, les modifications de l’organisation du travail universitaire et la politique scientifique participèrent à l’évolution de l’Université.

L’évolution des disciplines et la politique scientifique

construction des savoirséducationchaire universitaireAu moment de sa création, l’Université comptait douze chaires dans la faculté de philosophie. Six allaient aux matières philologico-historiques, une à la philosophie (Fichte), quatre à la philologie antique (dont Wolf et Boeckh) et une à l’histoire. Venaient s’y ajouter une chaire pour les mathématiques, quatre pour les sciences de la nature (la botanique, la minéralogie, la zoologie et la chimie) et une chaire pour l’économie et les sciences politiques39. Berlin fut la première université à introduire les matières scientifiques dans la faculté de philosophie et non dans celle de médecine, même si l’on créa des « chaires parallèles » (Parallelprofessuren) pour certaines des disciplines enseignées dans les deux facultés. Comme les universités de Bonn et de Munich, elle donna dès le départ le même poids aux sciences exactes et aux sciences humaines au sein de cette faculté40.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialessciences des textesphilologieDurant les décennies suivantes, les disciplines philologico-historiques ne connurent à Berlin, tout comme dans les autres universités allemandes, qu’un développement plutôt mesuré obéissant surtout à des processus de différenciation interne : une deuxième chaire d’archéologie classique en 1823, puis, en 1824-1825, une chaire de germanistique et une autre de linguistique comparée, cette dernière ayant été attribuée à Franz Bopp grâce au soutien de Wilhelm von Humboldt. Dans les années 1830 furent créées deux nouvelles chaires pour la philosophie et la philologie antiques, puis, en 1846, une chaire d’égyptologie, la première en Allemagne, qui fut attribuée à Richard Lepsius. Cette phase de développement fut suivie par une période de stagnation qui dura jusqu’en 1861, date à laquelle fut créée une chaire d’histoire ancienne (Theodor Mommsen). Suivirent une chaire de sanskrit, en 1866, une chaire d’études romanes, en 1870, la première dans un pays germanique, et une véritable explosion avec la création de sept nouvelles chaires en sciences humaines, entre 1872 et 1877, à la suite de la fondation de l’Empire. Cinq d’entre elles allèrent à l’histoire de l’art moderne, aux études sémitiques, aux études anglaises, aux études slaves et à la germanistique, dont c’était là la deuxième chaire, mais c’est surtout l’histoire qui fut considérablement développée dans le sillage de la fondation de l’Empire, avec la création d’une chaire d’histoire médiévale et d’une autre de sciences historiques annexes (Historische Hilfswissenschaften), puis, en 1890, d’une deuxième chaire d’histoire moderne. L’histoire ancienne, refondée à Berlin par Barthold Georg Niebuhr, y fut développée par Theodor Mommsen et Johann Gustav Droysen, tandis que l’histoire moderne fut représentée d’abord par Leopold von Ranke, historiographe de l’État prussien depuis 1841, puis par Heinrich von Treitschke qui reprit cette fonction à la mort de Ranke, en 1886.

typologie des savoirsdisciplinessciences formelles et expérimentalesLes sciences exactes connurent, à Berlin, une évolution semblable; et l’on peut dire que, jusque dans les années 1860, les matières scientifiques et littéraires furent dotées parallèlement. Paris resta longtemps la grande rivale. Si les richesses des bibliothèques parisiennes attirèrent nombre de philologues allemands en France au début du xix e siècle, la ville de Berlin n’était guère mieux placée, à l’époque, en sciences exactes pour rivaliser avec la capitale française. C’est ce qui explique d’ailleurs en partie qu’Alexander von Humboldt se soit installé en France à son retour d’Amérique du Sud. Lorsqu’il quitta toutefois Paris, en 1826, à l’âge de cinquante-sept ans et revint à Berlin, un de ses objectifs fut précisément de remédier à cette situation :

espaces savantslieujardin botanique espaces savantslieuobservatoire Berlin doit posséder avec le temps le premier Observatoire, le premier Institut de chimie, le premier Jardin botanique, la première École de mathématiques transcendantes. Voilà le but que je m’efforce d’atteindre et le lien qui unifie mes efforts41.

C’est à Paris que Humboldt avait fait la connaissance de la plupart des jeunes scientifiques allemands qu’il fit recruter par la suite à Berlin, comme le mathématicien et astronome Jabbo Oltmanns, les physiciens Gustav Magnus et Heinrich Wilhelm Dove, les frères Heinrich Rose, chimiste, et Gustav Rose, minéralogiste, le botaniste Karl Sigismund Kunth et le physiologiste Emil Du Bois-Reymond 42. D’autre part, Humboldt s’engagea pour le développement des mathématiques en faisant nommer Peter Lejeune-Dirichlet à Berlin, posant ainsi les fondements pour la génération suivante, celle de Kummer, Weierstrass et Kronecker, grâce à laquelle les mathématiques berlinoises acquirent une renommée internationale.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et sociales typologie des savoirsdisciplinessciences appliquéesDans le domaine des sciences de la nature, les créations de chaires furent également nombreuses à cette époque : l’astronomie en 1821, la géographie, qui obtint à Berlin en 1825 sa première chaire dans une université germanique (Karl Ritter), une deuxième chaire de mathématiques en 1824 et une deuxième chaire pour la minéralogie en 1839. Comme dans les sciences humaines, ce développement fut suivi d’une longue pause entre 1839 et 1874. La fondation de l’Empire donna lieu ici aussi à un « boom », dix ans environ après celui que connurent les sciences humaines, avec une deuxième chaire pour la chimie, la physique et la botanique, puis six autres dans les années 1880 : une troisième chaire pour les mathématiques, une deuxième pour l’astronomie mathématique et la zoologie, une pour la météorologie, qui fut également la première en Allemagne, une pour la géodésie et une pour la pétrographie43. C’est à cette époque que les physiciens Hermann von Helmholtz et Gustav Robert Kirchhoff quittèrent Heidelberg pour Berlin et qu’August Wilhelm von Hofmann y obtint une chaire de chimie. Tous trois posèrent les fondations des écoles de physique et de chimie berlinoises, dans lesquelles enseignèrent autour de 1914 trois lauréats du prix Nobel : Max Planck, Emil Fischer et Walter Nernst. Comme ces exemples l’illustrent, l’Université de Berlin entreprit durant tout le xix e siècle, en raison de son « impératif de recherche » très marqué et de ses ambitions internationales, de suivre – voire de précéder – le mouvement général de spécialisation et chercha même à prendre les devants en institutionnalisant des domaines nouveaux. À la fin du siècle, différentes tentatives furent faites en Europe pour imiter ce modèle berlinois et notamment l’organisation des séminaires. L’étude des importations de modèles allemands et plus précisément berlinois dans les systèmes universitaires français et anglais, entre 1810 et 1870, révèle toutefois qu’on ne chercha à chaque fois qu’à intégrer des éléments très précis et limités, et relativise quelque peu l’importance européenne du modèle humboldtien et berlinois44.

construction des savoirspolitique des savoirsgestionprofessionnalisationrecrutement acteurs de savoirstatutfonctionnaireLe poids entre les facultés évolua tout au long du siècle. Comme pour le reste de l’Allemagne, on constate ici un recul de la théologie au profit de la philosophie. Certes l’idéal néohumaniste de la Bildung s’était opposé à l’idée que le rôle de l’Université se bornât à former les serviteurs de l’État et de l’Église, refusant que sa finalité fût avant tout professionnelle, mais c’est pourtant bien le nouveau recrutement de professeurs qualifiés dans les Gymnasien qui permit le développement des matières traditionnellement les plus liées à la Bildung. Tout comme l’alimentation de l’Université par l’État, le fonctionnariat fut un des ingrédients nécessaires à la réalisation du modèle humboldtien. Une des conséquences contradictoires de ce dernier fut que la bureaucratie ministérielle chercha traditionnellement, et avec une insistance particulière, à imposer, à Berlin, des professeurs qui se situaient dans la ligne politique du gouvernement45. Tout au long du siècle, les facultés proposèrent certes leurs candidats, mais ce fut généralement le ministère qui décida, et cela souvent contre leur gré46. Les ministres successifs eurent donc une influence décisive sur la politique de recrutement et donnèrent leur nom à différentes « ères » dans l’histoire de l’Université. Karl Vom Stein Zum Altenstein, qui succéda en 1817 à Kaspar Friedrich von Schuckmann, chercha à diriger l’Université d’une main de fer et fit des années de son ministère (1817-1840) le « régiment Altenstein » (Regiment Altenstein). Suivant en cela les espoirs des esprits tutélaires de l’Université, il voulait lui aussi faire de Berlin l’Université centrale de l’Allemagne 47. Il fit venir Hegel à Berlin et chercha, en vain, à recruter A. W. Schlegel et L. Tieck, mais c’est lui aussi qui s’opposa fermement aux hégéliens dits « de gauche », faisant muter Bruno Bauer à Bonn. Son successeur Johann Albrecht Friedrich Eichhorn (1840-1848) poursuivit ce combat contre l’école hégélienne en faisant venir à Berlin d’abord Schelling, qui s’était fait remarquer à Munich pour ses positions réactionnaires, puis Friedrich Julius Stahl, le théoricien de l’État chrétien, enfin les frères Grimm et Friedrich Rückert, hérauts du nationalisme germanique de tendance conservatrice. La surveillance policière des étudiants et des professeurs qu’il fit instaurer fut à l’origine de sa réputation détestable, qui l’obligea à démissionner sous la pression populaire, en 1848. Il fut suivi par Adalbert von Ladenberg, August von Bethmann Hollweg et Heinrich von Mühler, mais c’est surtout, entre 1872 et 1879, l’« ère Falk » (Ära Falk), du nom d’Adalbert Falk, qui constitua une nouvelle époque. Elle fut marquée par la création de nombreuses chaires et par d’importantes nominations témoignant d’une certaine ouverture libérale, signalée notamment par la venue de Mommsen à Berlin. Avec le « système Althoff » (System Althoff) du nom de son inspirateur, Friedrich Althoff, le ton changea à nouveau après 1879 et la politique de recrutement fut caractérisée par une systématisation et une rationalisation rigoureuses préparant la voie au modèle de la « grande entreprise scientifique » de l’époque wilhelmienne.

construction des savoirstraditiontransmissionDu mythe fondateur aux mutations importantes que la vie scientifique connut au xix e siècle et que l’Université de Berlin incarna parfois de manière exemplaire, l’histoire de cette institution révèle une figure européenne originale d’organisation et de transmission du savoir. Ici comme ailleurs en Allemagne et en Europe, la structure institutionnelle de l’Université, la philosophie de la formation et la fonction sociale de la science changèrent tout au long du siècle. Mais l’histoire de l’Université de Berlin, au xix e siècle, est aussi l’histoire d’une conjonction entre une institution scientifique et une ville, qui connut elle-même, à cette époque, d’importantes mutations politiques et sociales, perceptibles notamment dans l’architecture et dans l’organisation de l’espace urbain. Analyser l’inscription à la fois géographique et symbolique de l’Université dans la ville de Berlin permet de mieux comprendre combien le savoir y était profondément localisé, même s’il se percevait rarement comme tel, sinon sur un mode héroïque ou stylisé. Il est vrai que ce savoir paraît avoir tiré une partie de sa force de la tension permanente entre la nécessité de s’ancrer géographiquement, politiquement et socialement et la volonté de construire un lieu propre doté d’une relative autonomie.

Notes
1.

Lenz, 1910, vol. 1, p. 35.

2.

Schwebel, 1891, p. 35.

3.

Lenz, 1910, vol. 1, p. 81-130. Voir aussi Anrich, 1956, et Müller, 1990.

4.

Prahl, 1978.

5.

Baumgarten, 1997, p. 75.

6.

Voir Herrmann, 1999.

7.

Turner, 1987.

8.

Schwebel, 1891, p. 35.

9.

Turner, 1987, p. 227.

10.

Goldmann, 1987, p. 12.

11.

Gandert, 2004, p. 51-52.

12.

Gandert, 2004, p. 62-68.

13.

Gandert, 2004, p. 66.

14.

Gandert, 2004, p. 68.

15.

Damaschun et al., 2000, p. 91.

16.

Bredekamp, 2000, p. 57.

17.

Gandert, 2004, p. 139-140.

18.

Gandert, 2004, p. 49.

19.

Gandert, 2004, p. 52.

20.

Lenz, 1910, vol. 1, p. 431

21.

Gandert, 2004, p. 52.

22.

Gandert, 2004, p. 52.

23.

Extrait de la cantate de Brentano cité par Gandert, 2004, p. 52.

24.

Lenz, 1910, vol. 1, p. 521.

25.

Gandert, 2004, p. 62.

26.

Gerhardt et al., 1999, p. 74-75.

27.

Mcclelland, 1980, p. 204-232.

28.

Ellwein, 1992, p. 114.

29.

Voir Germer,1987.

30.

Baumgarten, 1997, p. 93.

31.

Baumgarten, 1997, p. 170.

32.

Voir Kocka et al., 1999.

33.

Baumgarten, 1997, p. 44, 75 et 170.

34.

Baumgarten, 1997, p. 224.

35.

Mcclelland, 1980, p. 196-197.

36.

Mcclelland, 1980, p. 191.

37.

Lenz, 1910, vol. 1, p. 34-61.

38.

Lenz, 1918, vol. 3, p. 186-257.

39.

Baumgarten, 1997, p. 45.

40.

Baumgarten, 1997, p. 84 et 92.

41.

Lettre de Humboldt de mai 1827 au rédacteur de la Spenersche Zeitung Samuel Heinrich Spiker, citée par Baumgarten, 1997, p. 76.

42.

Baumgarten, 1997, p. 77.

43.

Baumgarten, 1997, p. 92.

44.

Voir Schalenberg, 2003.

45.

Ellwein, 1992, p. 115.

46.

Urner, 1987, p. 236-237.

47.

Lenz, 1910, vol. 2, p. 10.

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