Nathalie Coilly

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialessciences des texteshistoire du livre inscription des savoirslivrereliure matérialité des savoirsmatériaupapierVous qui lisez La Revue de la BNU, avez-vous laissé vos doigts courir sur sa couverture, avez-vous respiré l’odeur de son papier fraîchement encré ? Avez-vous apprécié la ligne des caractères qui le composent, l’équilibre de sa mise en page, le grain de son papier, la souplesse de sa reliure ? Y laisserez-vous les marques de votre lecture, annoterez-vous ses marges, cornerez-vous ses pages ? Si poser ces questions a un sens, c’est que les réponses apportées nourrissent de nombreux champs de réflexion ouverts par l’étude du livre et de ses usages. Le livre a cette particularité unique de se matérialiser à la rencontre d’une pensée organisée et d’un support physique maniable. Il représente l’union du labile et du permanent, il est au confluent du langage et de la compulsation.

L’étude du livre d’hier et d’aujourd’hui mobilise de nombreux savoirs. Sa forme matérielle s’appréhende comme le produit de techniques artisanales et industrielles, les modalités de sa diffusion appartiennent à l’histoire économique et sociale, celles de sa réception relèvent de pratiques culturelles, tandis que le traitement de l’information graphique s’analyse à la lumière des sciences cognitives – tout cela sans compter la substance même du texte, qui constitue le terreau d’une histoire culturelle, littéraire et esthétique à peine moins longue que celle de l’écriture.

matérialité des savoirsinstrumentinstrument de communicationécran matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptioncahier matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptionfeuilleLe livre occidental est enfant du pli1. L’idée semble simple : plier quelques feuilles, les glisser les unes dans les autres et obtenir un cahier. Plusieurs cahiers assemblés forment un livre, précisément un « codex ». À la différence du rouleau antique, le codex s’ouvre et se referme d’un geste. Il se laisse saisir à deux mains pour une recherche rapide ou pour être annoté lors d’une lecture active. Ces qualités matérielles, cette maniabilité éprouvée et reconnue, n’ont pourtant pas empêché son déclin, récent et brutalement ressenti. Pour la première fois, le texte et l’objet qui le porte sont dissociables, remettant en question l’hégémonie du livre imprimé et ouvrant la voie à de nouvelles formes d’appropriation de l’écrit. Les plus brillants analystes de la culture livresque se penchent avec curiosité, parfois avec appréhension, sur les nouveautés induites par l’apparition de la lecture sur écran2. La plupart d’entre eux saluent la perfection formelle de l’ancien support, tout en relativisant le caractère pionnier des innovations que le numérique a entraînées dans la diffusion de l’écrit. Ils justifient ainsi ce dont on finit par ne plus s’étonner : la résistance du livre à la dématérialisation3. Il reste que la possibilité d’une disjonction entre l’écrit et le livre en tant que codex est désormais inscrite dans notre quotidien comme une évidence. Cette rupture induit une redistribution des fonctions propres à chaque support de l’écrit – le livre et l’écran –, dont l’historien ne peut certes prophétiser l’avenir à long terme, mais qu’il peut observer, et surtout penser4. L’historien, et en premier lieu l’historien du livre, est en effet le mieux armé pour mettre en perspective les mutations les plus récentes de cet objet trivial, compact et étrangement clos sur lui-même qu’est le livre imprimé.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialessciences des texteshistoire du livreL’année 2017 a été, pour les historiens du livre, une année de célébrations et d’hommages. Elle marquait les dix ans de la disparation d’Henri-Jean Martin (1924-2007), maître français de la discipline5. Chartiste, conservateur, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE) et titulaire de la chaire d’histoire du livre à l’École des chartes, Henri-Jean Martin 6 est resté, par son enseignement, ses travaux et la direction de ceux de ses étudiants, la figure tutélaire de l’histoire du livre en France. À son invitation, celle-ci a conquis de nouveaux champs de recherche7. En 1997, les mélanges offerts à Henri-Jean Martin ont ainsi rassemblé les contributions de plus de soixante chercheurs et conservateurs, français et étrangers, unissant plusieurs générations de médiévistes, modernistes, spécialistes du texte, de l’image ou de la reliure, historiens de la typographie, de l’économie du livre, de la lecture et de la culture8. La liste n’est pas exhaustive : l’histoire du livre est une galaxie en expansion.

L’Apparition du livre ou le livre comme force

construction des savoirsépistémologierévolution scientifique L’Apparition du livre 9(1958) est la première monographie publiée par Henri-Jean Martin, avant même l’achèvement de sa thèse. Elle est peut-être celle qui a le plus compté a posteriori dans sa bibliographie remarquable10. Henri-Jean Martin avait été invité par Lucien Febvre à rédiger avec lui un opus de la collection « L’Évolution de l’humanité » consacré au livre européen dans la seconde moitié du 15e et au début du 16e siècle, c’est-à-dire dans les décennies qui ont immédiatement suivi l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles. Febvre eut le temps de lire et de saluer les premiers chapitres de son jeune collaborateur, mais sa disparition laissa Martin seul à la tête de du projet11. C’est donc sous sa plume et, au bout du compte, sous son nom que l’histoire du livre a gagné ses lettres de noblesse en tant que discipline scientifique. Non que le livre et son histoire n’aient, de longue date, suscité passion et émulation. Mais l’étude du livre restait guidée par la quête du bel objet telle que collectionneurs et libraires la pratiquaient avec érudition. Avec L’Apparition du livre, l’histoire du livre a rompu avec ses origines bibliophiliques pour entrer dans le champ de l’histoire sérielle, non sans faire l’objet de critiques12. Postulant que le livre est le produit d’un artisanat aspirant à la rentabilité, Henri-Jean Martin le décrivit comme une marchandise (le terme était de Lucien Febvre 13) circulant selon des circuits induits par la réalité commerciale d’une époque. La quantification de toutes les données relatives aux matières premières du livre, à la fabrication de l’objet, à son transport et à sa mise en vente, a permis de mesurer, au sens propre, les conséquences économiques et matérielles de cette innovation majeure que fut l’invention de l’imprimerie européenne. Support emblématique de la pensée occidentale, le livre restait néanmoins un objet atypique. Henri-Jean Martin a consacré l’un de ses chapitres les plus marquants au livre envisagé comme un accélérateur de changement culturel, comme un ferment, en élargissant les perspectives ouvertes par des historiens de la littérature comme Daniel Mornet, auteur en 1933 d’un essai intitulé Les Origines intellectuelles de la Révolution française 14. L’idée que l’écrit est un facteur d’évolution mentale, sociale et politique, est un leitmotiv des recherches d’Henri-Jean Martin et semble irriguer naturellement nombre de travaux publiés depuis lors. À titre d’exemple, citons le classique The printing press as an agent of change (1979) de l’historienne américaine Elisabeth Eisenstein (1923-2016), ou L’Empire du livre : le livre imprimé et la construction de l’Allemagne contemporaine (1995), dans lequel Frédéric Barbier étudie les influences réciproques de l’économie germanique du livre et d’une géopolitique morcelée. Ces deux titres ont en commun d’exprimer puissamment l’idée de la mise en branle, par le biais de la diffusion du livre imprimé, d’un monde nouveau.

inscription des savoirslivreimprimé construction des savoirstraditioninvention L’Apparition du livre : ce titre était en lui-même singulièrement provocateur. En effet, en trois mots, Henri-Jean Martin liait la naissance du livre occidental à l’invention de l’imprimerie, feignant de renvoyer au néant la bagatelle de dix siècles d’histoire du manuscrit – dix siècles au cours desquels la fabrication des livres était restée soumise au rythme lent de la copie. L’effet, calculé, de ce titre était en fait tempéré dès l’ouverture de l’essai par une introduction de Marcel Thomas, conservateur au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, faisant le point sur les structures professionnelles qui avaient permis, du 13e au 15e siècle, de satisfaire une demande en livres manuscrits en perpétuelle croissance. Néanmoins, dès sa page de titre, L’Apparition du livre substituait à l’idée d’une relative permanence celle d’un soudain jaillissement. En effet, jamais, dans l’histoire du livre occidental, autant de livres n’avaient été produits et jetés sur les routes commerciales qu’après l’invention de l’imprimerie.

Les conditions de l’innovation et les contextes de production

espaces savantslieuatelier acteurs de savoirprofessionartisan construction des savoirséconomie des savoirsinnovation construction des savoirstraditioninventionLa publication de L’Apparition du livre en 1958 a permis de dégager l’analyse de la période consécutive à l’invention de l’imprimerie de la mythologie de ses origines, en prenant en compte le contexte socio-économique de production des premiers imprimés. Ce point était acquis de longue date lorsque Guy Bechtel 15 a livré sa biographie de Gutenberg, Gutenberg et l’invention de l’imprimerie : une enquête (1992)16. Dans cet ouvrage dont le titre est une promesse, Guy Bechtel synthétise les résultats des recherches menées sur Gutenberg et discute longuement la notion même d’invention. Gutenberg est, pour la postérité, l’inventeur de l’imprimerie européenne; grande est la tentation d’en faire une figure aussi désincarnée qu’héroïsée. S’appuyant sur les travaux des sciences sociales, Guy Bechtel rappelle que l’innovation technologique est le fruit d’un processus certes difficile à saisir, mais résultant de quelques facteurs économiques et sociaux constants. L’invention de l’imprimerie peut ainsi se définir comme la réponse au besoin conscient de substituer au vieux geste calligraphique un procédé mécanique de production de l’écrit. L’invention de cette technique prodigieusement efficace a permis à l’espace germanique, alors moins richement fourni en livres manuscrits que la péninsule italienne ou l’aire francophone, de combler une forme de retard culturel sur ses voisins17. Quant à Gutenberg, s’il fut entreprenant, tenace et audacieux, il ne fut pas un génie isolé et divinement inspiré. Sa découverte fut une solution syncrétique, qui empruntait à d’autres artisanats en usage au milieu du 15e siècle : à la métallurgie bien sûr et, pour l’emploi de la presse, à la viticulture18. L’émergence de l’imprimerie européenne à la fin du Moyen Âge fut en somme le produit d’un lieu et d’un moment, l’homme, Gutenberg, apparaissant comme l’indispensable catalyseur.

L’Apparition du livre a permis de mettre au service du monde du livre les techniques d’analyses quantitatives portées par l’École des Annales. D’autres pistes étaient explorées au même moment dans le monde anglo-saxon, diffusées en France sous le label de la bibliographie matérielle (notons au passage que les Anglo-Saxons se contentent du terme « bibliography » pour désigner ces méthodes). Les tenants de la bibliographie matérielle cherchaient à reconstituer les processus de production du livre imprimé ancien, traquant les habitudes propres à chaque typographe, y compris les fautes et les erreurs manifestes, parvenant ainsi à déterminer le nombre d’agents au travail sur un même livre (du plus compétent au plus laxiste), comme le nombre de presses simultanément en usage dans un atelier. Ce type d’études, menées « au ras du papier », a permis de reconstituer le processus d’impression de la Bible de Gutenberg et d’insuffler un peu de chair au plus méconnu des associés de Gutenberg, l’ex-calligraphe Schöffer 19. Ces méthodes ont ouvert la voie à des analyses plus proprement littéraires, au risque de susciter la polémique sur de grands auteurs nationaux. C’est à l’œuvre de William Shakespeare que se sont attachées les études pionnières. Les conclusions en furent déstabilisantes, car elles permirent de mesurer tout ce que les premières impressions des pièces de Shakespeare ne devaient pas à leur auteur, laissant se dérober l’idée même d’un texte original shakespearien20. Ces méthodes d’analyse de la matérialité d’un ouvrage ont été actualisées et largement diffusées au début des années 1970 par un excellent manuel de Philip Gaskell 21.

En France, dans les années 1960 et 1970, c’est sans doute Jeanne Veyrin-Forrer (1919-2010) qui s’est le plus appliquée à développer ces méthodes, et c’est dans cet esprit qu’elle a étudié l’imprimerie parisienne naissante (l’atelier de la Sorbonne) ou les grands fondeurs de caractères de l’époque moderne (Garamont, Didot)22. Pédagogue, elle a fait de la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale, qu’elle a longtemps dirigée, un passage obligé dans le cursus des chartistes. Ses schémas de codicologie se transmettent depuis des décennies sur les bancs de l’École des chartes.

Les grandes synthèses, 1983-2011

Les travaux précurseurs d’Henri-Jean Martin ont ouvert la voie aux grandes synthèses historiques. En une trentaine d’années, sous son autorité directe ou sa tutelle, ont été publiés des ouvrages voués à demeurer longtemps le préambule et la référence de toute recherche en histoire du livre.

inscription des savoirslivreédition Henri-Jean Martin a inauguré cette série magistrale dans les années 1980, en codirigeant avec Roger Chartier, spécialiste de l’étude des usages de l’écrit, une Histoire de l’édition française du Moyen Âge à 1950 (1983-1986)23. L’Histoire de l’édition retrace l’histoire matérielle de l’objet commercial, décrit ses évolutions formelles et donne les clés des mutations successives du livre. Dans cet ouvrage, l’histoire du livre rejoint les temps contemporains, traitant du passage à l’échelle industrielle dans un mode de production capitaliste. Pascal Fouché en dirigea la continuation, L’Édition française depuis 1945 (1998)24. Le monde de l’édition contemporaine est depuis devenu un champ d’étude à part entière (Jean-Yves Mollier, Elisabeth Parinet)25.

L’Histoire de l’édition française a été le prototype d’autres ouvrages collectifs : l’Histoire des bibliothèques françaises (1988- 1992)26, l’Histoire de la librairie française (2008)27 et le Dictionnaire encyclopédique du livre (2002-2011)28, qui semble systématiser, mettre à jour et amender la somme des résultats des travaux antérieurs. Le Dictionnaire encyclopédique du livre a été publié dans les années 2000, au moment où le monde du livre achevait un virage technologique aussi déterminant que l’avait été la mise au point de l’imprimerie à caractères mobiles au 15e siècle. Le DEL remplit trois missions : retracer l’histoire de chaque technique graphique, calligraphique ou typographique, en signaler l’apparition comme les évolutions; analyser les mutations à l’œuvre dans le monde du livre et de l’imprimerie à la fin du 20e et au début du 21e siècle; archiver, enfin, un vocabulaire professionnel aussi spécialisé que menacé. Le DEL fixe, sans nostalgie mais avec réalisme, l’instantané d’un monde perdu, celui des compositeurs et des protes, quand sonne l’heure de la dématérialisation, du design numérique et des circuits planétaires.

inscription des savoirslivrepageParallèlement à ces grandes synthèses diachroniques ont été publiés deux ouvrages consacrés plus spécifiquement aux habitudes de mise en page du livre médiéval manuscrit, puis du livre moderne imprimé : Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, paru en 1990 et pensé comme le premier d’une série ouverte29, puis La Naissance du livre moderne  : mise en page et mise en texte du livre français (XIV e -XVII e siècles), dix ans plus tard30. Henri-Jean Martin s’est attaché à étudier ce que la langue anglaise, avec la précision quasi-clinique qui la caractérise, qualifie de « layout » – traduit en français par « mise en texte ». Cette dernière ne concerne pas simplement le nombre de pages ou de cahiers d’un livre, mais soupèse les choix signifiants, tels ceux d’une typographie (gothique ou romaine), d’une orthographe ou d’une ponctuation, et considère l’impact sur le sens et la lisibilité de l’œuvre de toute l’organisation logique du texte (péritextes, rapport texte-image, balisage, chapitrage, équilibre des blancs, etc.). La Naissance du livre moderne semble nuancer, par son programme même, l’effet du titre-étendard de L’Apparition du livre. La Naissance du livre moderne remonte en effet aux sources de l’humanisme, prenant pied dans le « trecento » italien. La définition d’une temporalité élargie du 14e au 17e siècle – choix que n’aurait pas désavoué Jacques Le Goff 31 – englobe la Renaissance dans un temps volontairement long, permettant de mieux faire valoir le rôle joué sur la durée par l’invention de l’imprimerie. Le point de départ de l’étude, le 14e siècle, correspond au moment où la production de livres n’est déjà plus dépendante de l’activité des seuls scriptoria monastiques. Un commerce s’était en effet développé à destination d’un public laïc, lisant en langue vulgaire des œuvres morales ou littéraires dans lesquelles les premiers imprimeurs puiseront autant que dans le corpus universitaire. La mutation technologique ne produit donc pas un basculement brutal : elle accélère une maturation. Les deux termes chronologiques peuvent être envisagés comme deux points de stabilité auxquels correspondent deux formes de livre relativement standardisées (au 14e siècle, un livre manuscrit, lourd et compact; trois siècles plus tard, un livre imprimé, physiquement allégé). Entre ces deux termes, une innovation technique, l’invention de l’imprimerie, précède, puis véhicule, dissémine et amplifie la portée d’une révolution esthétique et littéraire, l’humanisme de la Renaissance.

L’histoire du livre : du support matériel à la pensée

Depuis L’Apparition du livre, l’histoire du livre a été lue sur un temps long, définissant des périodes de stabilité et des moments pivots. Les outils bibliographiques, catalogues32 et répertoires33, constituent le socle de toute recherche en la matière. Ces recensements permettent d’enraciner la production de livres dans une réalité tangible, de déterminer des lieux d’impression et de vente, de traquer les fausses adresses, de cerner les dates d’activité des professionnels du livre et de pister la réutilisation de leur matériel34. Ils concourent à ériger les imprimeurs en figures singulières, mettant en lumière des collaborations et des dynasties familiales. Les possesseurs, les collectionneurs ne sont pas oubliés35 : les grandes collections sont parfois les matrices des grandes bibliothèques. Les efforts des chercheurs et des bibliothécaires se conjuguent à présent pour tenter de dessiner, grâce à la puissance de l’outil informatique, les routes de dissémination des livres et les limites géographiques des grandes aires d’influence culturelle36.

Les Anglo-Saxons ont, on l’a vu, les premiers saisi combien les questions matérielles pouvaient avoir de conséquences sur la réception du texte, ou, pour le dire de manière plus abrupte, combien la mise en texte pouvait modeler la littérature elle-même. Cette approche, devenue incontournable, a ouvert en France de nouveaux champs d’étude. L’attention à l’organisation logique des textes a ainsi permis de montrer à quel point les parties liminaires étaient devenues essentielles comme mise en condition de la lecture, alors que le texte médiéval débutait « ex abrupto ». L’attention à la lettre a mis en évidence de puissants principes de normalisation de l’orthographe et de la ponctuation, accélérés par le développement de l’imprimerie37.

La recherche veille à ne pas négliger les productions marginales, par exemple celle d’imprimés qui ne sont pas des livres (indulgences, placards), comme à ne pas sous-estimer l’existence prolongée et rationnelle d’une production à la main, même après l’apparition de l’imprimerie38. Et que devient l’auteur en cette histoire ? L’étude de la matérialité du livre révèle que l’idée d’une œuvre, attachée à un auteur, n’existe guère avant le 14e siècle. C’est à ce moment seulement que la constitution de recueils rassemblant des textes d’un même auteur, et non plus des textes sous-tendus par une même thématique, signale l’émergence d’un lien fort, unique, entre l’auteur et son œuvre (Roger Chartier)39. La naissance de ce lien aboutira à la définition progressive de la propriété littéraire.

Si le livre nous parle de commerce, s’il nous parle de littérature, il a également, en tant que vecteur de l’écrit, une influence sur les évolutions socio-culturelles. Son emprise sur les esprits s’étend de la manière de penser à celle de croire, en un milieu donné, en une société donnée (Daniel Roche, Jean-François Gilmont 40). Ce constat pousse certains historiens à s’intéresser à des couches sociales subissant moins directement l’influence de la culture livresque, et pour lesquelles doivent être utilisées les ressources de l’anthropologie (Robert Darnton 41).

Révolutions ou métamorphoses ?

L’attention croissante à la matérialité du livre s’est concrétisée dès 1964 par la fondation à Lyon, par le maître-imprimeur Maurice Audin, avec le soutien d’Henri-Jean Martin et du libraire André Jammes, d’un musée de l’imprimerie, entièrement consacré aux techniques de la communication graphique. Le mouvement vers le public s’est accentué avec le montage d’expositions retraçant l’histoire des techniques de l’écrit en donnant à voir les richesses des fonds français42. Leurs titres évoquent peu le patrimoine; force est de constater que le terme de « trésors » est tendanciellement réservé aux manuscrits à peintures, accordés avec le monde de l’art. Le livre imprimé, attaché à la pensée, se pare d’une autre séduction : celle exercée par la perspective d’un élan, d’une aventure, pour tout dire d’une révolution43. L’une des conséquences marquantes des recherches sur le livre est d’avoir justifié la possibilité d’une déstabilisation d’un ordre culturel établi et d’avoir, par conséquent, donné précocement des clés pour penser la révolution numérique. En 2002, alors que la communication en réseau se démocratisait et que l’informatique, après avoir envahi nos bureaux, entamait la conquête de nos poches, l’exposition Les trois révolutions du livre au Musée des arts et métiers44 retraçait la longue histoire du livre, rythmée par trois ruptures majeures : l’abandon du rouleau au profit du codex, l’invention de l’imprimerie et la dématérialisation des supports. La révolution numérique est fille de la révolution typographique45.

Une autre idée chemine, celle de la métamorphose formelle de l’objet-livre46. Elle a si bien essaimé qu’elle irrigue à présent avec une certaine élégance le monde de l’art et de la bibliophilie, tandis qu’évoquer le livre « dans tous ses états » est devenu un lieu commun culturel et un poncif journalistique47.

Notes
1.

Melot, Michel, La sagesse du bibliothécaire, Paris, L'Œil neuf, 2004, p. 44

2.

Où va le livre ? Paris, La Dispute, série ouverte par Jean-Yves Mollier en 2000.

3.

Darnton, Robert, Apologie du livre : demain, aujourd'hui, hier, Paris, Gallimard, impr. 2010 (NRF essais); Grafton, Anthony, La Page, de l'Antiquité à l'ère du numérique : histoire, usages, esthétiques, Paris, Hazan, Louvre éd., DL 2012 (textes issus de quatre conférences données à Paris, Auditorium du Musée du Louvre, 11, 14, 18 et 25 juin 2012 dans le cadre du cycle « La chaire du Louvre »).

4.

Chartier, Roger, « De l’histoire du livre à l’histoire de la culture écrite », épilogue à 50 ans d’histoire du livre : 1958-2008, sous la dir. de Dominique Varry, Villeurbanne, Presses de l’ENSSIB, 2014, p. 230

5.

Voir Chartier, Roger, « Henri-Jean Martin ou l’invention d’une discipline », in Bibliothèque de l’École des chartes, t. 165, 2007, p. 313-328; Barbier, Frédéric, Bazin, Patrick, Darnton, Robert et Jolly, Claude, « Une vie de chercheur », in Bulletin des bibliothèques de France, 2007, n° 2, p. 120-122; Le Ray, Éric, « Henri-Jean Martin : fondateur de l’École française de l’histoire du livre », in Communication et langages, 2008, vol. 155, n° 1, p. 145-154.

6.

Henri-Jean Martin a été conservateur à la Bibliothèque nationale (1947-1958) et à la Bibliothèque municipale de Lyon (1962-1970), directeur d’études à l’EPHE à partir de 1963 et titulaire de la chaire d’histoire du livre à l’École des chartes de 1970 à 1993.

7.

On notera qu’« histoire(s) » s’écrit d’ailleurs volontiers au pluriel; voir les titres sous lesquels ont été publiés en 1995 les actes de deux colloques témoignant des deux approches possibles du monde du livre : l’étude de la matérialité, et sa parente, l’étude de la lecture : Bödeker, Hans Erich (dir.), Histoires du livre : nouvelles orientations (actes du colloque des 6 et 7 septembre 1990, Göttingen), Paris, IMEC, Éd. de la Maison des sciences de l'homme, 1995; Chartier, Roger (dir.), Histoires de la lecture : un bilan des recherches (actes du colloque des 29 et 30 janvier 1993, Paris), Paris, IMEC, Éd. de la Maison des sciences de l'homme, 1995.

8.

Le livre et l'historien : études offertes en l'honneur du professeur Henri-Jean Martin; réunies par F. Barbier, A. Parent-Charon, F. Dupuigrenet-Desroussilles et al., Genève, Droz, 1997

9.

Febvre, Lucien, Martin, Henri-Jean, L’Apparition du livre, Albin Michel, 1958 (collection « L’Évolution de l’humanité », n° 49)

10.

L’année suivant la mort d'Henri-Jean Martin, en 2008, une salve de conférences a célébré le cinquantenaire de la publication de L’Apparition du livre (1958) comme l’acte fondateur de ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’école française d’histoire du livre. Voir Barbier, Frédéric, Monok, István (dir.), Cinquante ans d’histoire du livre : de L’Apparition du livre (1958) à 2008 : bilan et perspectives d’une discipline scientifique, Országos Széchényi Könyvtár, 2009; Varry, Dominique (dir.), 50 ans d’histoire du livre : 1958-2008 (colloque, ENSSIB et Bibliothèque municipale de Lyon, 11-13 décembre 2008), Villeurbanne, Presses de l’ENSSIB, 2014. Des « Rencontres Henri-Jean Martin » sont organisées chaque année, à l’ENSSIB, depuis 2007. Le dixième anniversaire de la disparition d'Henri-Jean Martin a été commémoré le vendredi 17 novembre 2017 à l’École des chartes, au cours d’une journée intitulée « Histoire du livre et pouvoir de l’écrit ».

11.

La genèse de L’Apparition du livre a été retracée par Frédéric Barbier dans la postface composée pour la réédition de 1999.

12.

Martin, Henri-Jean, Les Métamorphoses du livre; entretiens avec Christian Jacob et Jean-Marc Chatelain, Paris, Albin Michel, 2004, p. 85-86. Hostilité rapportée par Jean- Dominique Mellot, « De L’Apparition du livre à l’Histoire de l’édition et au-delà », in 50 ans d’histoire du livre : 1958-2008, op. cit., p. 15.

13.

Martin, Henri-Jean, Histoire et pouvoirs de l’écrit; avec la collab. de Bruno Delmas, préface de Pierre Chaunu, Paris, Librairie académique Perrin, 1988, p. 223

14.

Mornet, Daniel, Les Origines intellectuelles de la Révolution française, Paris, A. Colin, 1933, rééd. Paris, Tallandier, 2010. Sur l’évolution qui mène la recherche de l’histoire des idées à celle des mentalités, dans laquelle s’inscrit la publication de L’Apparition du livre, lire la postface à la réédition de 1999 de Frédéric Barbier.

15.

Guy Bechtel (né en 1931), historien, journaliste, incarne une branche de la recherche nourrie par la passion de la collection. La sienne, remarquable, fut dispersée en 2015. Guy Bechtel est l’auteur d’un inventaire de référence sur les gothiques français : Guy Bechtel, Catalogue des gothiques français : 1476-1560, Paris, G. Bechtel, 2008.

16.

Bechtel, Guy, Gutenberg et l‘invention de l‘imprimerie : une enquête, Paris, Fayard, 1992; voir notamment p. 109-125.

17.

Martin, Henri-Jean, Histoire et pouvoirs de l’écrit, op. cit., p. 200, et préface du Dictionnaire encyclopédique du livre, Paris, Éd. du Cercle de la librairie, cop. 2002, p. XVII.

18.

Voir aussi, à ce sujet, l'article de F. Barbier p. 62

19.

Needham, Paul, « The Compositor’s Hand in the Gutenberg Bible: a review of the Todd Thesis », in The Papers of the Bibliographical Society of America, LXXVII, 1983, p. 341- 371; idem, « The Paper supply of the Gutenberg Bible », ibid., LXXIX, 1985, p. 303-374; idem, « Division of copy in the Gutenberg Bible: three glosses on the ink evidence », ibid., LXXIX, 1985, p. 411-426; idem, « The Text of the Gutenberg Bible », in Trasmissione dei testi a stampa nel periodo moderno, vol. II: Il seminario internazionale Roma-Vi- terbo 27-29 giugno 1985, éd. Giovanni Crapulli, Rome, 1987, p. 43-84.

20.

Hinman, Charlton, The printing and proof-reading of the first folio of Shakespeare, Oxford, Clarendon press, 1963; Wilson, Franck P., Shakespeare and the new bibliography, Oxford, Clarendon Press, 1970; Blayney, Peter, The first folio of Shakespeare, Washington, Folger Shakespeare library, 1991

21.

Gaskell, Philip, A New Introduction to Bibliography, Oxford, Clarendon press, 1972

22.

Les plus importantes de ses contributions ont été rassemblées, au terme de sa carrière, en 1987, en un recueil : Jeanne Veyrin-Forrer, La Lettre et le texte : trente années de recherche sur l’histoire du livre, Paris, École normale supérieure de jeune filles, 1987 (Collection de l’École normale supérieure de jeune filles, n° 34).

23.

Histoire de l'édition française, sous la dir. de Roger Chartier et Henri-Jean Martin, Paris, Promodis, 1983-1986, 4 vol. Voir aussi l'interview de R. Chartier p. 160

24.

L'Édition française depuis 1945, dir. Pascal Fouché, Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 1998

25.

Quelques références relatives à l’histoire de l’édition : Mollier, Jean-Yves, Michel et Calmann Lévy ou la naissance de l‘édition moderne : 1836-1891, Paris, Calmann-Lévy, 1984; idem, L‘Argent et les lettres : histoire du capitalisme d‘édition, 1880-1920, Paris, Fayard, 1988; Parinet, Élisabeth, La Librairie Flammarion : 1875-1914, Paris, IMEC, 1992; idem, Une Histoire de l‘édition à l‘époque contemporaine : XIX e -XX e siècle, Paris, Éd. du Seuil, 2004; Mollier, Jean-Yves, Une Autre histoire de l‘édition française, Paris, La Fabrique, 2015.

26.

Histoire des bibliothèques françaises, Paris, Promodis, Éd. du Cercle de la librairie, 1988-1992, 4 vol.

27.

Histoire de la librairie française, dir. Patricia Sorel et Frédérique Leblanc, avec la collaboration de Jean-François Loisy, Paris, Cercle de la librairie, impr. 2008

28.

Dictionnaire encyclopédique du livre, sous la dir. de Pascal Fouché, Daniel Péchoin, Philippe Schuwer...; et la resp. scientifique de Pascal Fouché, Jean-Dominique Mellot, Alain Nave et al ; préf. de Henri-Jean Martin, Paris, Éd. du Cercle de la librairie, cop. 2002-2011, 3 vol. et index

29.

Voir la préface d'Henri-Jean Martin à l’édition de poche de 1996 de son Histoire et pouvoirs de l'écrit, avec la collab. de Bruno Delmas, Paris, Albin Michel, 1996, p. XIV.

30.

Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, sous la dir. d‘Henri-Jean Martin et Jean Vezin; préf. de Jacques Monfrin, Paris, Ed. du Cercle de la librairie - Promodis, 1990 ; Martin, Henri-Jean, La Naissance du livre moderne, XIV e -XVII e siècles : mise en page et mise en texte du livre français, avec la collab. de Jean-Marc Chatelain, Isabelle Diu, Aude Le Dividich, Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 2000.

31.

Le Goff, Jacques, Faut-il vraiment découper l'histoire en tranches ?, Paris, Éd. du Seuil, DL 2014

32.

BP16 : base de données des éditions parisiennes du 16e siècle, établie d’après les manuscrits de Philippe Renouard conservés à la Réserve des livres rares de la BnF (bp16.bnf.fr). CIBN : catalogue des incunables de la BnF, publié par fascicules de 1981 à 2014. CRI : catalogues régionaux d’incunables conservés dans les bibliothèques patrimoniales françaises, publiés depuis 1979.

33.

Répertoire d'imprimeurs/libraires, XVI e -XVIII e siècle, établi par le Service de l’inventaire rétrospectif de la BnF, régulièrement mis à jour depuis 1988.

34.

BaTyR (Base de typographie de la Renaissance) réunit des données photographiques relatives aux matériels employés dans les ateliers d’imprimeurs à la Renaissance (http://www. bvh.univ-tours.fr/materiel_typo.asp).

35.

Voir notamment Yann Sordet, Pierre Adamoli et ses collections : l‘amour des livres au siècle des Lumières, Paris, École des chartes, 2001

36.

Voir Biblissima (Bibliotheca bibliothecarum novissima), observatoire du patrimoine écrit du Moyen Âge et de la Renaissance, construit grâce au programme des Investissements d’avenir (http://www.biblissima-condorcet.fr/); MEI, Material Evidence in Incunabula, base de provenances et de datation d’incunables européens, reliée à l’ISTC et visible sur le portail du CERL (https://www.cerl.org/resources/mei/main

37.

La Ponctuation à la Renaissance, études réunies et présentées par Nathalie Dauvois et Jacques Dürrenmatt lors de la journée d'étude à Toulouse le 14 novembre 2008, Paris, Classiques Garnier, 2011

38.

Chartier, Roger, « De l’histoire du livre à l’histoire de la culture écrite », épilogue à 50 ans d’histoire du livre, op. cit, p. 223

39.

Chartier, Roger, La Main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur, XVI e -XVIII e siècle, Paris, Gallimard, DL 2015, p. 39-40

40.

Gilmont, Jean-François, Le Livre réformé au XVI e siècle, Paris, Bibliothèque nationale de France, impr. 2005; Roche, Daniel, Les Républicains des Lettres : gens de culture et Lumières au XVIII e siècle, Paris, A. Fayard, 1988.

41.

Darnton, Robert, Le Grand massacre des chats : attitudes et croyances dans l‘ancienne France, Paris, Robert Laffont, 1985

42.

Parmi les expositions les plus récemment organisées à Paris, l’importante Paris, capitale des livres : le monde des livres et de la presse à Paris, du Moyen âge au XX e siècle (Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 16 novembre 2007-3 février 2008), catalogue sous la dir. de Frédéric Barbier, Paris : Paris bibliothèques, impr. 2007.

43.

L'Aventure des écritures, BnF, 1997–1999; Les Trois révolutions du livre, CNAM, 2002.

44.

Les Trois révolutions du livre, exposition du Musée des arts et métiers, 8 octobre 2002-5 janvier 2003, sous la dir. d'Alain Mercier, Paris, Impr. nationale, Musée des arts et métiers, 2002

45.

Chartier, Roger, Le Livre en révolutions : entretiens avec Jean Lebrun, Paris, Textuel, 1997; La Révolution du livre numérique : état des lieux, débats, enjeux, avec Marc Tessier, Bruno Racine, Jean-Noël Jeanneney... et al., introduction de Luc Ferry, Paris, O. Jacob, impr. 2011.

46.

Martin, Henri-Jean, Les Métamorphoses du livre, op. cit.

47.

Titre souvent mobilisé pour des événements sur le livre, notamment d’artiste. Voir ce qui est peut-être le premier emploi de cette expression : Marielle de Miribel, « Le livre dans tous ses états », in Communication et langages, n° 106, 4e trimestre 1995, p. 69-76.