Natacha Massar

espaces savantscirculationLe service des savants et des artistes est nécessaire au bon fonctionnement de la société grecque : sans eux, point de célébrations religieuses, point de combats efficaces, point d’éducation ni de patrimoine culturel. Leurs fonctions sociales sont multiples et fondamentales. Pourtant, il est rare que leur présence soit exigée en permanence : on fait appel à eux lorsque les circonstances le réclament. Par nécessité, ils sont itinérants et se déplacent pour répondre à la demande.

Disserter pour se faire connaître

pratiques savantespratique discursivedescription inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l’informationmaquette pratiques savantespratique artistiquearchitecturePour assurer la défense de leur cité, les Rhodiens emploient régulièrement un « architecte », ou plutôt un ingénieur, payé sur les caisses de l’État. Au moment où commence ce récit, c’est Diognète, un Rhodien, qui occupe le poste. Nous sommes à la fin du iv siècle avant J.-C.

À cette époque, un architecte d’Arados, nommé Callias, vint à Rhodes et fit une démonstration publique : il présenta le modèle d’un rempart et dressa sur une plate-forme tournante une machine avec laquelle il saisit une hélépole [une tour mobile] qu’il avait approchée de la muraille et la transporta jusqu’à l’intérieur du rempart. À la vue de ce modèle, les Rhodiens, frappés d’admiration, retirèrent à Diognète sa pension annuelle et ils reportèrent cet honneur sur Callias 1.

Si Callias est venu à Rhodes, c’est pour se faire connaître et, si possible, se faire recruter par la cité : sa démonstration publique, accompagnée d’accessoires spectaculaires, est parfaitement réglée. Les Rhodiens s’y laissent prendre et chassent l’architecte qu’ils employaient jusqu’alors, persuadés d’avoir trouvé en ce nouveau venu la perle rare, l’architecte des architectes. Ils vont bientôt déchanter. Quelque temps plus tard, la ville est assiégée : les habitants invitent Callias à construire sa machine, il répond qu’il en est incapable. Les Rhodiens sont alors obligés de supplier leur ancien architecte, Diognète, de les tirer de ce mauvais pas. Ce qu’il fait d’ailleurs avec efficacité, s’arrangeant pour enliser la machine de siège du roi Démétrios dans un bourbier artificiel.

Figure 1. Lieux d’origine et lieux de passage des maîtres itinérants.

pratiques savantespratique manuellegeste pratiques savantespratique corporelleparole construction des savoirsvalidation pratiques savantespratique discursiveCe récit éclaire l’une des réalités du monde ancien : pas d’enseignement d’État, pas de diplômes. Si l’on veut recruter un architecte, un médecin ou un sculpteur compétent, on ne peut le sélectionner sur la base d’un certificat délivré par une école reconnue. Il faut juger de ses compétences selon d’autres critères, par exemple les qualités d’un discours délivré en public. Tous les moyens de persuasion peuvent dès lors y être déployés : rhétorique fleurie, gestes, accessoires, vêtements. Cette pratique est particulièrement répandue lors des périodes classique (v e-iv e siècle av. J.-C.) et hellénistique (iii e-i er siècle av. J.-C.).

Des conditions de la renommée

acteurs de savoirqualités personnellescompétence espaces savantsterritoireville Callias est venu à Rhodes, centre commercial important, lieu d’échanges et de culture2, dans l’espoir d’en retirer un bénéfice professionnel. Les lieux d’étape ou de rassemblement sont propices à de telles démonstrations publicitaires. D’autres personnages sont passés par la même ville : le médecin Ménokritos, un Samien, y a exercé pour un temps, et son art l’a fait apprécier de nombreux patients. Lorsque les Brykountiens, habitants d’une petite ville de l’île de Carpathos alors sous contrôle rhodien, ont décidé d’employer un médecin, ils ont tout naturellement pensé à lui : en effet, il avait soigné certains d’entre eux, tombés malades lors d’un séjour à Rhodes. Et, contrairement à Callias, Ménokritos s’est révélé qualifié pour l’emploi : il est resté plus de vingt ans au service des Brykountiens, à la satisfaction de tous3.

espaces savantslieusanctuaire pratiques savantespratique discursiveoralitéÀ l’époque classique, le sanctuaire d’Olympie est le lieu par excellence où exercer ses talents d’orateur afin d’impressionner une foule venue de tous les horizons. Lors des jeux Olympiques, grande célébration religieuse en l’honneur de Zeus, un public bigarré se presse dans le sanctuaire, où, durant quelques jours, les tenues et les accents de toutes les régions du monde grec s’entremêlent. Des vendeurs de nourriture, d’ex-voto ou de souvenirs, d’humbles personnages voulant profiter de la fête côtoient des membres de l’élite venus en grande pompe, avec leur suite de courtisans. Dans le sanctuaire, des personnages hauts en couleur haranguent la foule et prononcent des discours sur des sujets d’une impressionnante diversité, tentant par tous les moyens d’attirer l’attention des badauds et de frapper les esprits. Parmi ceux qui rivalisent ainsi, on rencontre, aux côtés de charlatans, des philosophes, des sophistes ou des poètes célèbres, des sculpteurs ou des médecins de premier plan. C’est en effet l’occasion pour tous d’entrer en contact avec des clients potentiels et d’accroître leur réseau de relations – une nécessité pour obtenir des engagements professionnels.

Hippias 4, le sophiste du v e siècle, est originaire d’Élis, une cité voisine du sanctuaire d’Olympie. Cette proximité lui permet de s’y rendre lors des Jeux :

espaces savantslieutempleJ’ai l’habitude […] d’aller dans le sanctuaire pour me mettre à la disposition de tous, discourir, à la demande de tel ou tel, sur un des sujets que j’ai préparés et pour répondre à toutes les questions qu’on se plaît à me poser5.

acteurs de savoircorpsvêtementLes connaissances de ce sophiste étaient multiples et étendues : il s’intéressait aussi bien aux mathématiques qu’au langage ou à l’astronomie ; les discussions avec le public devaient être diverses ! Hippias a non seulement prévu des thèmes d’exposé, mais il a également adopté pour se rendre à Olympie un habit insolite : il avait fabriqué de ses propres mains chacun des éléments de sa tenue, de l’anneau qu’il portait au doigt à ses chaussures, en passant par sa tunique, son manteau et sa ceinture tissée de style perse6. Son vêtement étale, aux yeux de tous, l’étendue de ses compétences et fait assurément lui-même l’objet de discours et de questions.

acteurs de savoirqualités personnelles pratiques savantespratique corporelleperceptionodorat pratiques savantespratique corporelleperceptionvision acteurs de savoircorpsvêtementD’autres savants et artistes arborent eux aussi des tenues remarquables. Le peintre Zeuxis, un contemporain d’Hippias, se serait promené à Olympie avec un manteau extravagant orné d’écussons sur lesquels son nom était brodé en lettres d’or7. Son collègue Parrhasios d’Éphèse s’habillait de pourpre, se ceignait le front d’un ruban doré ou blanc, portait des sandales avec des courroies dorées et un bâton décoré de spirales gravées et dorées8. Cet artiste semble avoir porté régulièrement cette tenue spectaculaire, sans la réserver à des circonstances exceptionnelles comme les jeux Olympiques. La tenue du médecin doit, au contraire, être sobre et dépouillée, et plusieurs traités exhortent les praticiens à proscrire les vêtements extravagants et les parfums trop riches9. Dans l’Antiquité, l’apparence joue un rôle essentiel : la tenue, l’allure générale, le parfum même doivent plaire et convaincre du sérieux et des compétences de la personne.

Un auteur, d’ailleurs, met son lecteur en garde contre les faux sages :

Ce sont des gens qui rassemblent la foule, trompent non sans adresse, et vont et viennent par les villes. On les reconnaît au vêtement et au reste de leur apparence, car ils sont parés somptueusement.

acteurs de savoirstatutsageIl poursuit en caractérisant le vrai sage et le vrai médecin :

point d’arrangement, point d’affectation, un vêtement plein de bienséance et de simplicité, fait non pour le luxe, mais pour la bonne réputation10.

L’épreuve du discours public

construction des savoirsvalidationréfutation pratiques savantespratique artistiquethéâtre pratiques savantespratique manuelledissectionLors des discours, le débat avec le public ou avec les collègues occupe une place importante : savoir réfuter les arguments de ses opposants, persuader par des exemples ou des modèles, répondre à bon escient sont autant de talents essentiels. Cette pratique de la démonstration publique avec débat se poursuit jusqu’à l’époque impériale. Au ii e siècle de notre ère, à Rome, Galien a pratiqué des dissections publiques d’animaux, tout en annonçant à l’avance au public ce qu’il allait voir ; il y démontrait diverses théories concernant l’anatomie ou la circulation sanguine. De telles séances présentent des traits récurrents : la mise en scène théâtrale, la démonstration dramatique, la réfutation des contre-arguments soulevés par des collègues ou des membres de l’assistance11.

Le récit du succès immérité de Callias révèle suffisamment le résultat escompté : des retombées professionnelles et économiques. Dans le cas des philosophes ou des sophistes, il s’agit d’attirer des élèves ; dans celui de médecins ou d’architectes, il faut plutôt marquer les mémoires pour que les gens se souviennent de vous lorsqu’ils auront besoin des services d’un homme de métier.

espaces savantscirculationparcours espaces savantscirculationmobilité espaces savantsterritoirevilleLieux d’étape ou grands rassemblements festifs offrent un cadre privilégié aux savants, aux lettrés ou aux hâbleurs venus souvent de loin pour se donner en spectacle en espérant, grâce à leurs talents rhétoriques, sinon professionnels, se faire ouvrir toutes les portes. Rhodes et Olympie, mais également les sanctuaires de Delphes et de Délos, la cité d’Athènes ou les capitales royales sont des lieux essentiels pour qui veut se forger une réputation. Des centres régionaux moins connus peuvent également favoriser des opportunités : le médecin Apollonios de Milet s’est fait d’abord connaître à Ténos, centre de la ligue des Cyclades. Apprécié par les habitants, il est engagé comme médecin public. S’étant fait plus largement connaître par son activité dans cette cité, il exercera ensuite son métier en voyageant d’île en île, avant de revenir à son point de départ, Ténos 12.

Circuler pour des raisons professionnelles

acteurs de savoirprofessionartiste pratiques savantespratique artistiquepratique musicale espaces savantslieusanctuaireÀ l’instar des compétitions sportives d’Olympie, des concours musicaux et théâtraux sont organisés dans les sanctuaires d’Apollon ou de Dionysos lors de la fête principale en l’honneur du dieu. Ces concours, tenus à date fixe, la plupart du temps tous les quatre ans, attirent les artistes, musiciens et acteurs, qui en retirent gloire et récompenses. Les fêtes, dans les sanctuaires, sont destinées à honorer un dieu : la qualité de la musique et des concours contribue à magnifier la cérémonie et à lui donner l’éclat qui sied à la divinité. Pour le bon déroulement de la célébration, les sanctuaires doivent s’assurer la participation de musiciens ou d’acteurs ; pour ce faire, ils peuvent signer un contrat avec le représentant d’un artiste individuel ou, comme c’est le cas le plus fréquent à l’époque hellénistique, avec une association régionale d’artistes. Ces guildes peuvent prendre en charge l’ensemble de l’organisation de la fête ou seulement garantir la participation de leurs membres au concours. Ces contrats, mal connus, prévoient ce qui est dû par le sanctuaire (salaires, costumes, nourriture, par exemple), mais également les amendes que devront payer les poètes et musiciens s’ils ne se présentent pas le jour dit. À Épidaure, une inscription porte trois noms et le montant de l’amende que chacun a dû payer. Deux noms ont toutefois été grattés et effacés : ceux des artistes qui se sont acquittés de la pénalité due au sanctuaire13.

pratiques savantespratique artistiquepratique musicale acteurs de savoirmodes d’interactioncompétitionAfin de gagner leur vie, les artistes sont souvent obligés de voyager dans la totalité du monde grec, d’un sanctuaire ou d’une fête à l’autre. La carrière musicale de Pythoclès fournit un exemple très évocateur de ce mode de vie. Son parcours est connu par une épigramme gravée sur la base de la statue que son frère a fait ériger en son honneur dans leur patrie, Hermionè 14. Musicien aux talents multiples, chanteur et flûtiste, chef de chœur des artistes (« technîtai ») dionysiaques lors de plusieurs fêtes des Sôteria15 à Delphes, Pythoclès a gagné treize prix dans des concours qui se déroulaient en Grèce. L’épigramme distingue les trois compétitions musicales les plus célèbres, celles des Pythia de Delphes, des Isthmia de Corinthe et des Néméia d’Argos, ainsi que deux concours musicaux en Béotie. Pythoclès a aussi remporté de nombreux prix à des fêtes qui avaient lieu en dehors de la Grèce même, mais ces lieux ne sont pas nommés. Plusieurs souverains, dont l’identité n’est pas précisée, ont apprécié son art et lui ont fait des présents pour lui rendre hommage. Cet artiste, connu seulement par ce poème et quelques mentions dans des inscriptions delphiques, se distingue par son palmarès et par l’étendue de ses voyages, conséquences de sa virtuosité et de son renom. Son mode de vie itinérant, dicté par le calendrier des fêtes et des concours, ne paraît toutefois pas exceptionnel. Des musiciens moins connus ont tendance à se cantonner dans une contrée plus restreinte, fréquentant assidûment les sanctuaires régionaux de Béotie, du Péloponnèse ou d’Ionie.

construction des savoirsvalidationsuccèsUn autre document, datant du deuxième quart du iii e siècle, célèbre les exploits d’un acteur originaire de Tégée, en Arcadie : son nom est perdu, mais on sait qu’il était spécialisé dans le répertoire tragique de l’époque classique 16. Sur le monument, les victoires particulièrement prestigieuses remportées à Athènes, Argos, Delphes et Dodone sont mises en évidence par une ornementation appropriée : elles sont gravées à l’intérieur d’une couronne de feuillage, rappelant celles qui lui ont été décernées à l’issue des compétitions. Outre ces quatre concours, il a remporté des victoires en quatre-vingt-huit autres occasions : il a parcouru tout le monde grec en faisant partager son talent à des spectateurs nombreux et variés. Qu’on lui attribue une carrière de vingt ou trente ans, cette énumération correspond en effet à trois ou quatre victoires par an, sans compter les représentations où il n’a pas été couronné.

pratiques savantespratique rituellecérémonieCes deux textes montrent qu’au cœur de l’époque hellénistique les concours les plus prestigieux, ceux qu’on se vante d’avoir gagnés, se déroulent, en Grèce, dans le cadre de fêtes religieuses traditionnelles.

Rien n’empêche de se rendre ailleurs, mais les concours de création plus récente ne méritent pas de mention particulière – du moins pour un musicien ou un acteur originaire de la Grèce continentale. Cependant, des artistes renommés ont exercé leurs talents principalement en Asie Mineure : qu’il suffise d’évoquer le parcours remarquable d’un joueur de double-flûte, Kraton, célébré partout, couvert de richesses, intime du roi de Pergame Eumène Ii – ce dernier sera même son exécuteur testamentaire17.

construction des savoirspolitique des savoirsguerre construction des savoirséducationévaluation pédagogiqueconcours acteurs de savoirmodes d’interactioncompétitionLes sanctuaires où sont célébrés des concours scéniques sont des lieux essentiels pour la diffusion de la culture grecque, principalement musicale et poétique. Cette dernière catégorie couvre un champ artistique particulièrement large puisque la poésie comprend les poèmes épiques à sujet mythique ou historique, les œuvres chantées (hymnes, chants de procession, etc.) ainsi que toutes les productions théâtrales. Ces lieux accueillent des artistes de qualité inégale qui viennent faire revivre, le temps d’une représentation, les pièces du répertoire classique, apprécié de tous. Les sanctuaires sont également le lieu de création d’une production nouvelle, théâtrale et musicale. Si, souvent, les concours sont très espacés dans le temps (d’ordinaire tous les quatre ans), ils sont néanmoins organisés avec régularité, permettant aux habitants des différentes régions du monde grec de profiter de ces manifestations culturelles, de voir et d’entendre des artistes d’origines variées, et même des célébrités si le sanctuaire parvient à les recruter. De tels circuits n’existent pas pour tous les métiers. Cependant, les spécialistes d’un art évitent autant que possible de voyager au hasard : mieux vaut s’assurer un engagement à l’avance. Leurs services sont surtout requis dans des circonstances propres à chaque métier. La guerre en particulier, omniprésente dans la vie des Grecs, nécessite l’intervention de nombreux techniciens. À Rhodes, Callias a consacré son exposé aux machines de guerre utiles pour défendre une place forte. Ce n’est pas un hasard : les Rhodiens sollicitent son aide au moment où le roi Démétrios les assiège. L’architecte peut aussi contribuer à la reconstruction ou au renforcement d’un rempart, d’une flotte de guerre. Les médecins jouent également un rôle essentiel lors des conflits. Philon de Byzance, dans son traité de poliorcétique, donne le conseil suivant aux villes qui s’apprêtent à subir un siège : « il faut qu’il y ait à l’intérieur de la place d’excellents médecins entraînés à soigner les blessures et à extraire les armes de jet, munis de remèdes et des instruments appropriés18 » afin de soigner les soldats blessés pour qu’ils retournent au plus vite au combat.

espaces savantsterritoireville typologie des savoirsdisciplinessciences appliquéesmédecineCette recommandation vaut de manière plus générale : en cas de conflit imminent, une cité doit s’assurer de la présence en ses murs d’un praticien compétent. Elle engagera à titre public un médecin qui se trouve déjà sur place ou elle fera venir d’une autre cité un médecin recommandé par tel ou tel de ses citoyens qui aurait bénéficié de ses soins, ou se souviendrait d’une conférence remarquable entendue autrefois. Elle peut enfin envoyer un ambassadeur à Cos pour qu’on lui envoie un praticien. Depuis le temps d’Hippocrate, Cos est en effet un centre renommé pour la qualité de ses médecins : des patients se rendent sur l’île pour les consulter, et les cités peuvent obtenir les services de l’un d’entre eux en s’adressant à sa patrie19. La cité crétoise de Gortyne, au moment de s’engager dans un long conflit avec la cité de Lyttos, soumet une telle demande à Cos 20. Le médecin sélectionné, Hermias, s’est donc rendu en Crète, où il a sauvé de nombreuses vies, soignant aussi bien les Gortyniens que leurs alliés cnossiens, dont certains, blessés au cours des combats, étaient ensuite tombés malades. Après cinq ans passés au service de la cité, avec un dévouement irréprochable, Hermias demande l’autorisation de rentrer chez lui. Gortyne accède à sa requête, lui décernant maints honneurs à l’occasion de son départ. On le retrouve d’ailleurs à Cos, où il participe à la vie de la cité. Son nom figure dans deux listes de participants à une collecte de fonds, aux côtés d’autres membres de sa famille, son frère Theudoros et un troisième frère dont le nom est perdu21. Son épouse, Aischrôn, a élevé en son honneur une statue dans le principal sanctuaire de Cos, celui d’Asklépios, le dieu médecin et guérisseur22.

acteurs de savoirqualités personnelles construction des savoirsvalidationdémonstration pratiques savantespratique discursivediscoursL’engagement d’un spécialiste comme Hermias implique l’intégration dans la cité, pour une période donnée, d’un étranger remarquable par ses connaissances techniques. Selon les circonstances, il aura plus ou moins d’occasions de partager son savoir. Le moment de l’engagement pouvait donner lieu à une démonstration publique. En effet, avant de signer son contrat, il arrivait que la cité lui demande de prouver une dernière fois ses compétences. Il devait alors présenter en public, parfois devant l’Assemblée de la cité, un exposé relatif à son métier. Il offrait ainsi la possibilité aux citoyens d’entendre le discours d’un spécialiste venu parfois de très loin, de prendre connaissance de telle ou telle théorie ancienne ou nouvelle. Sa présence pouvait également susciter des vocations : tout spécialiste était susceptible de se muer en professeur si les circonstances s’y prêtaient.

Enseigner

acteurs de savoirprofessionprofesseur acteurs de savoirstatutélève espaces savantslieugymnaseDans le courant du ii e siècle, le médecin Asclépiadès de Pergè a vécu durant de longues années à Séleucie, en compagnie de sa femme et de ses enfants qui, tous, ont reçu en hommage la citoyenneté de la ville qui les accueillait. Au cours de son séjour, Asclépiadès a eu l’occasion de donner des conférences sur des sujets médicaux. Revenu dans sa patrie, il a été invité au gymnase où il a présenté des exposés sur la santé fort utiles aux citoyens23. Le gymnase, une institution caractéristique des villes grecques, est le lieu par excellence de l’éducation des jeunes gens et de la culture à l’époque hellénistique24. En effet, l’enseignement dispensé aux adolescents et aux jeunes adultes, les éphèbes et les néoi, se diversifie : jusqu’alors tourné principalement vers l’exercice physique et l’entraînement de type militaire, il s’oriente davantage vers les disciplines intellectuelles. À une époque où les Grecs côtoient de plus en plus de non-Grecs et sont parfois minoritaires dans des régions où se sont épanouies des civilisations anciennes (Égypte, Babylonie, Judée), la culture hellénique en vient à être un trait distinctif et identitaire. Dans ce contexte, l’éducation physique ne suffit plus, et la culture, sous toutes ses formes, prend une importance essentielle. Des spécialistes des disciplines intellectuelles peuvent donner des conférences dans les gymnases. Ces leçons sont dispensées sur invitation – on n’entre pas n’importe comment dans un gymnase, surtout si l’on est un étranger – et concernent les matières les plus variées. Un gymnasiarque d’Érétrie a ainsi fait donner des leçons aux enfants, aux éphèbes et aux personnes intéressées, par un rhéteur et un maître d’armes ; un autre, dans la même cité, a convié un philologue homérique athénien, Dionysios, fils de Philôtos, à enseigner son savoir au gymnase25.

acteurs de savoirstatutmaître acteurs de savoirprofessionprofesseur espaces savantslieumaison acteurs de savoirstatutdiscipleL’intervention dans les gymnases de ces spécialistes de passage révèle la diversité de la culture que l’on veut inculquer aux jeunes gens. Ces maîtres pouvaient également dispenser leur enseignement dans un cadre privé, leur présence dans la ville, surtout s’ils étaient connus, attirant les curieux et les hommes de culture. Platon brosse un tableau haut en couleur de ce phénomène. Lorsque Socrate se rend chez Callias pour rencontrer son hôte, le sophiste Protagoras, de passage à Athènes, il découvre le maître entouré de ses disciples. Socrate décrit Protagoras en train de se promener de long en large dans le vestibule, escorté par une nuée de jeunes gens. Il reconnaît plusieurs Athéniens qui se sont joints au groupe et note la présence d’« Antimoiros de Mendé, le plus distingué des disciples de Protagoras, auprès de qui il apprend le métier de sophiste pour l’exercer à son tour ». Il poursuit :

pratiques savantespratique discursiveconversationD’autres suivaient en arrière, écoutant leur conversation, des étrangers pour la plupart, à ce qu’il me parut, que Protagoras entraîne à sa suite, hors de toutes les villes qu’il traverse, les tenant sous le charme de sa voix comme un nouvel Orphée, et qui sont forcés de le suivre par l’effet du charme ; mais aussi dans le chœur, quelques gens d’ici26.

Malgré la charge critique que l’on sent percer dans la comparaison entre Protagoras et Orphée, et l’exagération de l’évocation du « chœur » de jeunes gens, Platon dépeint de manière vivante ce sophiste célèbre entouré de personnes qui manifestent pour son enseignement des degrés d’intérêt plutôt variés. Des jeunes gens curieux profitent de sa venue à Athènes pour l’écouter ; d’autres, pour approfondir leurs connaissances, l’ont suivi lorsqu’il a quitté leur patrie, bénéficiant ainsi plus longtemps de son enseignement ; enfin, quelques rares disciples sont venus se former à un métier – comme Antimoiros.

construction des savoirséconomie des savoirsvaleur acteurs de savoirstatutdisciple espaces savantscirculationvoyage acteurs de savoirstatutmaîtreCette troupe disparate est sans doute caractéristique de l’entourage des sophistes, philosophes et rhéteurs. En effet, ces disciplines ont acquis dans l’Antiquité une valeur culturelle forte et figurent de manière prééminente dans le programme de l’éducation des jeunes gens ; avoir entendu ne serait-ce que quelques mots de l’un de ces savants de passage dans sa ville représente déjà un bénéfice non négligeable. Pour rencontrer tel rhéteur ou tel philosophe, il était souvent nécessaire de se rendre dans la ville où il séjournait, d’y vivre quelque temps et, le cas échéant, de le suivre dans ses déplacements. Quiconque désirait approfondir sa formation devait rester aux côtés du maître plus longtemps, parfois plusieurs années. Pour ce faire, un jeune homme devait disposer de moyens financiers importants : outre le voyage et le logement sur place, il fallait souvent aussi rémunérer le maître, la plupart de ces enseignements étant payants.

acteurs de savoirstatutdisciple espaces savantscirculationvoyage construction des savoirséducationformationDans le paysage philosophique antique, Athènes occupe une place particulière27 : depuis Platon, de véritables écoles de philosophie y ont été établies les unes après les autres, occupant chacune un bâtiment particulier. Depuis le iv e siècle, les écoles les plus différentes y voisinent : platonicienne, aristotélicienne, stoïcienne et épicurienne. Les maîtres attirent des disciples qui parfois s’installent, enseignent à leur tour et attirent de nouveaux élèves. Athènes devient donc très tôt un pôle d’attraction pour tous ceux qui s’intéressent à la philosophie, et ses écoles sont fréquentées par un public disparate, composé en grande partie d’étrangers. Les éphèbes, les jeunes gens qui se forment au gymnase d’Athènes, sont loués pour avoir assidûment suivi des cours dans plusieurs d’entre elles. Ménippos de Colophon, tout jeune encore, est envoyé par sa patrie pour une mission religieuse à Athènes : séduit par les maîtres qu’il y rencontre, il prolonge son séjour pour suivre leur enseignement. Quant à Théophraste, il a d’abord appris la philosophie dans sa patrie, Éresos, sur l’île de Lesbos. Il s’est ensuite rendu à Athènes pour parfaire ses connaissances. Il étudie auprès de Platon, puis d’Aristote et finira par succéder à ce dernier à la tête de l’école qu’il a fondée28. Dans ce domaine, on le voit, la limite est ambiguë entre enseignement supérieur et formation spécialisée.

acteurs de savoirstatutélève espaces savantscirculationparcoursSi l’on souhaitait se faire une idée, même superficielle, des nombreuses théories en vogue et rencontrer des célébrités, et si l’on en avait les moyens, on pouvait aussi faire un « circuit » des hauts lieux de la culture. Comme bien d’autres riches Romains au i er siècle avant J.-C., Cicéron, au cours de son « tour de Grèce », séjourne à Athènes pour y fréquenter les classes des philosophes et des rhéteurs, voyage en Asie Mineure accompagné de philosophes originaires de différentes cités de la région et se rend à Rhodes où il suit à nouveau l’enseignement du rhéteur et juriste Molon, son maître à Rome, et où il rencontre Poseidonios, le célèbre philosophe d’Apamée 29.

acteurs de savoirmodes d’interactionpartage espaces savantslieumaisonLes lieux de formation institutionnels, destinés à l’apprentissage d’un domaine spécialisé, sont en réalité rares. Malgré l’ancienneté et la célébrité des écoles philosophiques d’Athènes, celles-ci constituent une exception. Le plus souvent, c’est un individu, un spécialiste aux compétences reconnues, quel que soit son lieu de résidence, qui peut dispenser une formation de qualité. Les jeunes gens se rendent chez un philosophe, un rhéteur ou un médecin de renom auprès duquel ils veulent acquérir ou compléter une formation et partagent sa vie durant un temps plus ou moins long.

typologie des savoirsdisciplinessciences appliquéesmédecine acteurs de savoirstatutélève espaces savantscirculationparcours espaces savantscirculationparcours espaces savantsterritoireville espaces savantsterritoirecapitaleC’est notamment le cas pour des métiers techniques, dont l’apprentissage se fait en plusieurs étapes et contre rétribution. Cependant, à la différence de l’enseignement des savoirs lettrés, ces formations avaient le plus souvent un but professionnel : il était sans doute rare de rencontrer des dilettantes venus parfaire leur culture dans les cabinets de médecins. Le parcours idéal de l’apprenti médecin, au iii e siècle avant J.-C., peut être illustré par la figure d’Hérophile de Chalcédoine, une cité au bord de la mer Noire. Désireux de perfectionner ses connaissances médicales, il se rend à Cos pour étudier auprès d’un praticien réputé, Praxagoras. Il voyage ensuite jusqu’à Alexandrie où, devenu non moins célèbre, il dispense à son tour un enseignement à des disciples venus de toutes les régions du monde grec, de Tanagra en Béotie, d’Apamée en Syrie, et même de Cos ! À l’époque hellénistique, les capitales royales, avec leurs bibliothèques, leurs savants, leurs richesses, deviennent en effet de puissants centres d’attraction dans le paysage culturel grec.

Les nombreuses épitaphes romaines qui rappellent le souvenir des jeunes gens morts à l’étranger au cours de leurs études témoignent de la pérennité de cette pratique des voyages d’apprentissage.

Servir comme ambassadeur

acteurs de savoirstatutmaîtreMais ces sophistes qui, comme Protagoras, attirent lors de leur séjour les jeunes gens séduits par leur science, que font-ils à Athènes ? Une discussion entre Socrate et le sophiste Hippias d’Élis, mise en scène par Platon, apporte une réponse. Socrate s’exclame en rencontrant Hippias :

– Salut au bel et savant Hippias ! Il y a bien longtemps qu’Athènes n’a reçu ta visite !

espaces savantsterritoireville Hippias de lui répondre :

– Le loisir m’a manqué, Socrate. Chaque fois qu’Élis a quelque affaire à régler avec une autre cité, c’est moi d’abord qu’elle choisit entre tous comme ambassadeur (presbeutès)30.

construction des savoirspolitique des savoirsdiplomatie Socrate le félicite alors de réussir à concilier affaires publiques (ambassades) et privées (enseignement aux jeunes gens). D’autres textes confirment l’activité diplomatique des sophistes. Diodore de Sicile dépeint Gorgias en chef d’une délégation de Léontiniens à Athènes, s’adressant à l’Assemblée pour lui demander d’aider ses compatriotes31. Lors de ces voyages diplomatiques, les savants profitent de leur séjour pour donner des conférences sur des sujets variés et dispenser leur enseignement aux jeunes gens. Hippias, lorsqu’il se rend à Sparte, prépare un discours sur un sujet susceptible d’intéresser ses auditeurs.

Socrate : Tu dis, Hippias, qu’ils [les Lacédémoniens] t’écoutent avec plaisir : quels discours, par les dieux ? […]
Hippias : Les généalogies, Socrate, celles des dieux et des hommes ; les récits relatifs à l’antique fondation des cités et, d’une manière générale, tout ce qui se rapporte à l’Antiquité ; si bien que j’ai dû, à cause d’eux, étudier et travailler toutes ces questions32.

construction des savoirstraditiongénéalogieLes voyages d’Hippias sont ainsi dictés plus par la diplomatie de sa cité que par des raisons personnelles, mais le sophiste profite toujours de ses déplacements pour faire l’étalage de ses connaissances et essayer d’attirer des disciples. Il choisit pour cela des sujets d’exposés susceptibles de séduire ses auditeurs et tient compte de leurs préférences culturelles. Le prestige de la culture dans le monde grec, de plus en plus affirmé au cours de l’époque hellénistique, incite les cités à choisir des représentants capables de mettre en valeur la culture de leur patrie (ou la leur propre) et celle du lieu qu’ils visitent.

construction des savoirstraditiontransmission construction des savoirspolitique des savoirsdiplomatieAinsi lorsqu’en 155 avant J.-C. les Athéniens cherchent à faire baisser le montant de l’amende qui leur a été infligée par le Sénat romain, ils envoient comme porte-parole les dirigeants des écoles platonicienne, aristotélicienne et stoïcienne33. Ces trois hommes, qui n’étaient pas Athéniens, ont réussi leur mission, réduisant l’amende de 500 à 100 talents ; lors de leur séjour à Rome, qui a duré plusieurs semaines, sinon plusieurs mois, ils ont aussi donné des conférences philosophiques et des cours qui ont attiré en foule les jeunes Romains, servant ainsi à l’étranger le prestige d’Athènes. Cette découverte de la philosophie grecque à travers les discours de ses illustres représentants marquera durablement les Romains.

pratiques savantespratique artistiquepoésie pratiques savantespratique artistiquepratique musicale construction des savoirspolitique des savoirsdiplomatieAu milieu du ii e siècle, la cité de Téos (située sur la côte turque actuelle) veut faire accepter par d’autres cités une grande célébration panhellénique qu’elle organise en l’honneur de Dionysos. Elle envoie deux ambassadeurs en Crète, Hérodotos et Ménéklès : leur mission fut couronnée de succès, comme le montre la multitude de réponses positives gravées sur les murs du temple du dieu à Téos. Deux textes provenant des cités crétoises de Cnossos et Priansos révèlent toutefois que, dans ces lieux tout au moins, ils ne se sont pas contentés de diplomatie pour séduire leurs auditeurs. Ménéklès, en musicien accompli, y a donné un concert où il a récité de la poésie en s’accompagnant à la cithare. Le programme était soigneusement composé : des œuvres de deux musiciens et poètes classiques, Timothéos de Milet et Polyidos de Sélembria, y côtoyaient celles d’anciens poètes crétois. Pour la cité de Priansos, il a aussi rassemblé un cycle de légendes crétoises. Téos a donc délibérément choisi comme ambassadeur un lettré aux talents multiples. Connaissant d’avance son itinéraire, celui-ci, comme Hippias, a eu le loisir de préparer soigneusement son récital « crétois » et de compiler un recueil de récits se rapportant à l’île aux cent cités. Le choix de ce représentant, susceptible de charmer ses hôtes par son art autant que par ses talents diplomatiques, a permis à Téos de montrer les talents poétiques et musicaux de ses citoyens, compétences largement attestées par ailleurs, et de flatter en même temps la fierté locale des Crétois, et cela pour créer des liens plus forts que ceux de la simple diplomatie. Que ces deux cités crétoises aient été sensibles à cette attention, les décrets votés en l’honneur des deux ambassadeurs le prouvent : leur statut d’envoyés diplomatiques, mentionné au début de l’inscription, laisse bien vite la place à une longue évocation de leurs activités artistiques en Crète. Le but de la mission n’est même pas évoqué.

pratiques savantespratique artistiquepratique musicaleC’est en 91 avant J.-C. qu’un Crétois, Antipatros d’Eleutherna, avec son frère et d’autres compagnons, se rendit à Delphes dans le cadre d’une mission diplomatique : il donna dans le sanctuaire d’Apollon le premier concert d’orgue attesté dans l’histoire34. Les orgues d’époque romaine sont mieux connus : ils étaient suffisamment petits pour être transportables et étaient utilisés pour accompagner les jeux de gladiateurs – ce qui donne une idée de leur puissance sonore. Ne pouvant espérer en trouver un sur place, Antipatros a sans doute voyagé avec son instrument. Le récital exceptionnel qu’il a donné durant deux jours, dans le cadre majestueux du sanctuaire d’Apollon, fut certainement spectaculaire. Les Delphiens furent impressionnés et l’ont magnifiquement honoré. Ce récital a eu lieu, semble-t-il, lors des concours Pythiques : cette démonstration d’un instrument rare, d’invention récente, a dû attirer les foules, rehaussant la renommée d’Antipatros et donnant un éclat particulier à la fête. Apollon fut, cette année-là, célébré de manière exceptionnelle, ce qui n’était pas pour déplaire aux Delphiens. Le décret précise d’abord qu’Antipatros est un hydraulos, un joueur d’orgue à eau, et ajoute aussitôt qu’il a été envoyé en ambassade par sa cité : une mission sur laquelle nous n’en apprenons pas davantage. Le succès artistique d’Antipatros et l’enthousiasme des Delphiens laissent cependant deviner qu’il parvint en ce domaine au résultat escompté.

Cette pratique diplomatique permettait à chacun de se mettre en valeur ou de se sentir flatté : l’artiste ou le savant démontrait sa compétence devant un public nouveau, sa patrie rehaussait son prestige grâce au talent de ses citoyens, et la cité hôte s’enorgueillissait d’accueillir ces manifestations culturelles remarquables.

typologie des savoirsdisciplinessciences humaines et socialesphilosophie pratiques savantespratique rituellecérémonie construction des savoirspolitique des savoirsguerreEn Grèce classique et hellénistique, la plupart des artistes et savants circulent de cité en cité en proposant leurs services. Selon leur métier, leur itinéraire sera dicté par des considérations différentes : les poètes et musiciens, dont les œuvres célèbrent les dieux, voyageront en se conformant au calendrier des fêtes religieuses ; les médecins ou les architectes seront plutôt présents dans les zones de conflits ; les philosophes ou les rhéteurs pourront choisir de se rendre dans un centre culturel connu, comme Athènes ou Rhodes, qui présente l’avantage d’offrir un vaste public potentiel et d’attirer les jeunes gens avides de culture, mais l’inconvénient d’imposer une forte concurrence à tous les maîtres établis dans la ville ; ils pourront aussi décider de rester chez eux et d’attirer les disciples par leur seul renom.

construction des savoirsvalidationdémonstration pratiques savantespratique discursivediscours inscription des savoirsvisualisation pratiques savantespratique discursiveoralitéCes savants communiquent principalement sur un mode oral. La conférence publique est une technique à fonctions multiples dont ils doivent maîtriser toutes les subtilités. Selon les circonstances, ils devront déclamer des discours de différents niveaux de complexité, discuter en public, répondre aux questions. Pour se faire connaître, ils devront développer une stratégie publicitaire, en usant de tous les moyens visuels et rhétoriques à leur disposition. La démonstration publique permet de se faire connaître, de persuader de ses compétences, de flatter son public et de le séduire ; elle permet aussi de rivaliser avec son voisin, d’avoir le dernier mot dans une controverse, mais également de transmettre un savoir, de diffuser des théories nouvelles ou de susciter le débat.

construction des savoirspolitique des savoirsdiplomatie espaces savantsterritoirevilleExercer son métier dans sa patrie ne veut pas dire, pour autant, que l’on reste toujours chez soi. Les raisons de voyager sont multiples et, à l’époque hellénistique, d’innombrables tractations diplomatiques sont l’occasion d’envoyer sur les routes des spécialistes dans les domaines les plus variés : ils emploieront le langage de la culture pour persuader leurs interlocuteurs. Cette pratique, qui conduira jusqu’à Rome les représentants des écoles philosophiques d’Athènes, ou jusqu’à Cos de nombreux médecins diplomates, offre de multiples opportunités aux savants de haut niveau pour faire étalage de leur savoir, et à un très large public de les entendre – ne serait-ce qu’une fois. Être un savant, être un maître itinérant ne signifie pas se retirer de la vie publique : dans la mesure de leurs moyens, en fonction de leurs intérêts, de leur présence dans leur patrie, ces personnages s’impliquent dans la vie de leur cité, au moins autant, sinon plus, que leurs concitoyens. Certains métiers se prêtent plus que d’autres à ces tâches civiques, et les ambassades de philosophes au service de leur cité, d’une cité d’adoption ou d’un souverain sont très fréquentes à l’époque hellénistique. Cependant, ni les poètes, ni les musiciens, ni même les médecins ne sont en reste : tous représentent parfois leur patrie lors de négociations diplomatiques.

Notes
1.

Vitruve, Sur l architecture, X, 16, 3.

2.

Sur Rhodes, centre culturel à l’époque hellénistique : Bringmann, 2002, p. 65-81.

3.

IG, XII, 1, 1032.

4.

Voir Kerferd, 1981, p. 24-41 et 46-49.

5.

Platon, Hippias mineur, 363 d (trad. M. Croiset).

6.

Platon, Hippias mineur, 368 b-c.

7.

Pline, Histoire naturelle, XXXV, 62.

8.

Athénée, Deipnosophistes, XII, 543 f ; ce peintre est actif aux alentours de 420-370 avant J.-C.

9.

Préceptes, 10 (in Littré, 1839-1861, IX, p. 267) ; Du médecin, 1 (in Littré, 1839-1861, IX, p. 206).

10.

De la bienséance, 2-3 (in Littré, 1839-1861, IX, p. 229).

11.

Debru, 1995, p. 69-82.

12.

IG, XII, 5, no 824A.

13.

IG, IV 2, 1, no 99, III.

14.

IG, IV, no 682 ; Nachtergael, 1977, no 15 bis.

15.

Cette fête en l’honneur d’Apollon commémore la victoire des Grecs sur les Galates et la défense du sanctuaire de Delphes, « miraculeusement » sauvé du pillage (279 / 278 av. J.-C.).

16.

IG, V, 2, no 118.

17.

Le Guen, 2001, inscriptions nos 33, 44-45, 48-50.

18.

Philon de Byzance, 96, 15-26 = C72-73 (trad. Y. Garlan).

19.

Massar, 2005, p. 49-50.

20.

Sur les circonstances du conflit : Polybe, IV, 53-55 ; sur Hermias en Crète : IC, IV, no 168 et I, VIII, no 7. Inscriptions traduites et commentées par Pouilloux, 1960, nos 15-16.

21.

Paton et Hicks, 1891, no 10b, l. 57-58 ; no 404a, l. 6 et no 404b, l. 3-4.

22.

SEG, 47, no 1278.

23.

I.   Perge, no 12, l. 7-9 et 34-36.

24.

Voir Gauthier, 1995 ; Kah et Scholz, 2004 ; Scholz, 2004.

25.

Respectivement IG, XII, 9, no 234, l. 8-12 et no 235, l. 9-13.

26.

Platon, Protagoras, 315 a-b ; voir Wallace, 1998, p. 203-207.

27.

Voir Habicht, 1994, p. 231-247.

28.

Respectivement IG, II 2, no 1006, l. 19-20 et 62-65 ; Robert, 1989, décret pour Ménippos, col. I, l. 3-4 ; Diogène Laërce, V, 136.

29.

Cicéron, Brutus, 314-316 et De fin., I, 16 ; Plutarque, Vie de Cicéron, 4 ; Daly, 1950, p. 46-47.

30.

Platon, Hippias majeur, 281 a (trad. A. Croiset).

31.

Diodore de Sicile, XII, 53, 3.

32.

Platon, Hippias majeur, 285 c-d (trad. A. Croiset).

33.

Cicéron, De oratore, II, 155 ; Plutarque, Vie de Caton l Ancien, 22 ; Aulu-Gelle, Nuits attiques, 6, 14, 8-10 et 17, 21, 1. 48.

34.

Syll 3, no 737.

Appendix A Bibliographie

Sources
  1. I. Perge : Die Inschriften von Perge I, éd. S. Sahin, Bonn, 1999.
  2. IC : Inscriptiones creticae, éd. M. Guarducci, 4 vol., Rome, 1935-1950.
  3. IG : Inscriptiones graecae, éd. A. Kirchhoff et al., Berlin, 1873-.
  4. Littré, 1839-1861 : Émile Littré (éd.), Œuvres complètes d’Hippocrate, 10 vol., Paris.
  5. Paton et Hicks, 1891 : William R. Paton et Edward Lee Hicks (éd.), The Inscriptions of Cos, Oxford.
  6. Pouilloux, 1960 : Jean Pouilloux (éd.), Choix d’inscriptions grecques, Paris.
  7. Robert, 1989 : Jeanne et Louis Robert (éd.), Claros, I. Décrets hellénistiques, Paris.
  8. SEG : Supplementum epigraphicum graecum, éd. J. J. E. Hondius et al., Leyde-Amsterdam, 1923-.
  9. Syll 3  : Sylloge inscriptionum graecarum 3, éd. W. Dittenberger et al., 4 vol., Leipzig, 1915-19243.
Autres références
  1. Bringmann, 2002 : Klaus Bringmann, « Rhodos als Bildungszentrum der hellenistischen Welt », Chiron, 32, p. 65-81.
  2. Chankowski et al., 1998 : Véronique Chankowski, Natacha Massar, Didier Viviers, « Renommée de l’artisan, prestige de la cité. Réflexions sur le rôle des artisans dans les échanges entre communautés civiques », Topoi, 8/2, p. 545-559.
  3. Daly, 1950 : Lloyd W. Daly, « Roman Study Abroad », American Journal of Philology, 71, p. 40-58.
  4. Debru, 1995 : Armelle Debru, « Les démonstrations médicales à Rome au temps de Galien », in P. J. Van der Eijk, H. F. J. Horstmanshoff, P. H. Schrijvers (éd.), Ancient Medicine in its Socio-Cultural Context, vol. 1, Amsterdam-Atlanta, p. 69-81.
  5. Gauthier, 1995 : Philippe Gauthier, « Notes sur le rôle du gymnase dans les cités hellénistiques », in M. Wörrle et P. Zanker (éd.), Stadtbild und Bürgerbild im Hellenismus, Kolloquium, München, 24. bis 26. Juni 1993, Munich, p. 1-11.
  6. Habicht, 1994 : Christian Habicht, « Athens and her Philosophers », in Athen in hellenistischer Zeit, Munich, p. 231-247.
  7. Kah et Scholz, 2004 : Daniel Kah et Peter Scholz (éd.), Das hellenistische Gymnasion, Berlin.
  8. Kerferd, 1981 : George Br. Kerferd, The Sophistic Movement, Cambridge ; Le Mouvement sophistique, trad. de l’anglais par A. Tordesillas et D. Bigou, Paris, 1999.
  9. Le Guen, 2001 : Brigitte Le Guen, Les Associations de « technites » dionysiaques à l’époque hellénistique, Paris.
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  11. Lloyd, 1987 : G. E. R. Lloyd, The Revolutions of Wisdom, Berkeley.
  12. Massar, 2005 : Natacha Massar, Soigner et servir. Histoire sociale et culturelle de la médecine grecque à l’époque hellénistique, Paris.
  13. Nachtergael, 1977 : Georges Nachtergael, Les Galates en Grèce et les Sôteria de Delphes, Bruxelles.
  14. Scholz, 2004 : Peter Scholz, « Elementarunterricht und intellektuelle Bildung im hellenistischen Gymnasion », in Kah et Scholz, 2004, p. 103-128.
  15. Van Liefferinge, 2000 : Carine Van Liefferinge, « Auditions et conférences à Delphes », L’Antiquité classique, 69, p. 149-165.
  16. Wallace, 1998 : Robert W. Wallace, « The Sophists in Athens », in D. Boedeker et K. A. Raaflaub (éd.), Democracy, Empire, and the Arts in Fifth-Century Athens, Cambridge (Mass.), p. 203-222.