Antonella Romano and Stéphane Van Damme

espaces savantsterritoirecentre inscription des savoirsvisualisationvisualisation de l’informationplan espaces savantsterritoirecapitale espaces savantsterritoirevilleSi l’image de Paris ou de Rome s’impose très souvent spontanément comme celle de villes phares, on doit d’emblée s’interroger sur cette tradition en apparence sans rivages. À l’évidence, à réfléchir sur la longévité de ces représentations, on ne peut manquer de signaler la singularité de Paris et de Rome par rapport à Alexandrie, Berlin ou Pune. Leur spécificité repose, sans nul doute, sur la sédimentation, pluriséculaire, voire millénaire, d’une histoire qui a construit les deux villes – non pas sur un mode linéaire et téléologique, mais en dépit des ruptures et des discontinuités – en capitales intellectuelles, à travers des trajectoires et des moments distincts. Même si les temporalités dans lesquelles elles s’inscrivent ne sont pas équivalentes, précisément dans le moment où l’on cherchera à les saisir ici, Rome et Paris apparaissent comme le produit inédit et revendiqué de l’histoire longue qu’elles reflètent et qui les porte, justifiant par là même qu’on s’y arrête aux xvii e et xviii e siècles, et non parce qu’elles représenteraient les points d’acmé inégalés d’un rayonnement universel. Qu’on pense à l’abondance et à la fonction des vues et plans de Rome qui, dès le xvi e siècle, cherchent à tracer une histoire du patrimoine urbain construit en histoire des savoirs sur la ville, qu’on se remémore les dizaines de textes littéraires inspirés par la cité, depuis les poètes de la Pléiade jusqu’aux romantiques de l’Europe du Nord, pour mesurer comment, au seul plan artistique, une telle alliance entre « exceptionnalité » et mise en scène de celle-ci converge en ces espaces et au cours de ces siècles1. L’existence d’une telle conscience, assurément polymorphe, constitue la condition sine qua non d’un croisement original de l’urbanité et de la culture.

L’inscription des deux villes dans des histoires différentes renvoie aussi à des manières différentes de construire cette fonctionnalité intellectuelle. À cet égard, la formulation d’une « centralité » savante comme imbrication de processus politiques, sociaux et culturels est susceptible de dire plus sur la notion de ville phare pour l’époque moderne que le jeu des seules forces économiques, la place dans la hiérarchie urbaine des villes européennes, ou encore l’émergence des États-nations2. La révolution scientifique et les Lumières se donnent pour objectifs de façonner aussi, à partir d’un nouvel agenda des savoirs, de nouvelles formes d’exemplarité culturelle enracinées dans ces espaces urbains. Elles invitent à interroger les circuits de captation des savants, des sciences et des savoirs qui font de Paris ou de Rome des hauts lieux de bouleversements intellectuels aux xvii e et xviii e siècles 3.

espaces savantslieulaboratoire espaces savantscirculationréseau espaces savantscirculation espaces savantscirculationmobilité espaces savantslieu espaces savantslieuobservatoire espaces savantslieubibliothèque espaces savantslieumusée espaces savantslieujardinElles offrent ainsi la possibilité de saisir un nouveau déploiement des savoirs dont la lisibilité est repérable jusque dans la trame urbaine, comme peuvent en témoigner les jardins botaniques ou des musées qui se multiplient. En ce sens, la densification des institutions, des équipements et des ressources culturelles (bibliothèques, observatoires, jardins botaniques, etc.) impose une nouvelle topogéographie des lieux de savoir. Mais ces espaces, que le genre du « guide » va rapidement répertorier comme éléments d’attraction, signalent que l’accumulation des ressources renvoie à des formes de mobilité, des objets et des hommes, susceptibles d’alimenter en permanence non seulement la redistribution, mais aussi la (re)négociation de ces savoirs. La ville phare est ainsi l’épicentre d’un ensemble de circulations, qui définissent des échelles de rayonnement de plus en plus vastes. La mobilité et l’attraction deviennent les clés de ce changement d’échelle et permettent l’unification des espaces intellectuels urbains en apparence fragmentés par la plurilocalisation des équipements4. C’est par elles que Rome ou Paris, cité savante chacune à sa manière et aux dépens de l’autre5, s’imposent – jusque par les armes ainsi que l’entreprise napoléonienne en fera la démonstration paradigmatique6 – comme des capitales savantes, c’est-à-dire des villes qui définissent leur horizon d’action et de production intellectuelle à l’aune d’une utopique universalité7. Par leur capacité à nouer les réseaux scientifiques, à sortir des jugements locaux, à s’ouvrir sur les mondes lointains, ces deux villes s’offrent comme les « laboratoires » d’une cité savante idéale, les sites d’observation des pratiques d’universalisation des savoirs et des grandeurs urbaines8.

Dynamisme culturel et effervescence intellectuelle

pratiques savantespratique discursivedescription acteurs de savoirstatutintellectuelSi la période moderne, par opposition au long Moyen Âge européen, est celle de l’arrivée des clercs dans la ville, avec pour corollaire la lente émergence de la figure de l’intellectuel – version sécularisée du savant médiéval –, la ville voit aussi, selon de nouvelles modalités par rapport à son équivalent antique ou médiéval dans le monde occidental, se reconfigurer les espaces au sein desquels s’opèrent non seulement le travail intellectuel, mais aussi la recomposition de ses formes et de ses paradigmes. C’est ce dont témoignent des écrits mineurs, genre en plein essor précisément à l’époque moderne, telles les descriptions de villes destinées à un public croissant de voyageurs9. Dans l’extrait qui suit, on mesurera à la fois l’intérêt porté aux infrastructures intellectuelles, en tant qu’elles constituent de véritables éléments de l’urbanité et de la centralité, et l’attention dont elles ont fait l’objet de la part du chroniqueur et de ceux qui en ont la responsabilité.

[C’est] la bibliothèque la plus noble, la plus aérée, commode, décorée, lumineuse et joyeuse de toutes les bibliothèques de Rome. Ce monastère très exemplaire jouissait déjà, comme en réfère l’érudit Bellori, d’une bonne bibliothèque de livres sacrés et de morale, de livres de toutes les sciences et lettres humaines, de très beaux imprimés anciens et modernes ; mais leur nombre croissant dans une pièce étroite et malcom-mode, les pères prirent la généreuse résolution d’une nouvelle construction […] ; en peu d’années, elle a été admirablement enrichie de très nombreux livres qui la rendent à présent célèbre de toutes parts10.

inscription des savoirslivre construction des savoirspolitique des savoirsespace publicIl s’agit ici de la bibliothèque des pères minimes du couvent français de la Trinité-des-Monts à Rome, qui fonctionne comme un espace de travail autant pour les membres de la communauté que pour les autres savants romains ou de passage à Rome. De cette importance de leur bibliothèque comme espace « public » rend compte le choix, mentionné ici, d’agrandir la salle de lecture et de la penser à la fois comme un lieu confortable pour le travail et comme un réservoir de savoirs anciens et modernes, alimenté par des acquisitions récentes. Ainsi, la ville phare abrite les importantes mutations dont les bibliothèques font l’objet dès le xvi e siècle. Si la Bibliothèque vaticane a suscité d’importants travaux11, elle ne constitue cependant que l’exemple paradigmatique d’une ville qui porte la culture du livre et de l’écrit à son apogée. On en prendra pour preuve l’abondance de ses structures publiques et privées12, d’une richesse exceptionnelle, parmi lesquelles on citera celles des grandes institutions d’enseignement, qui abritent d’importantes collections d’ouvrages ou de manuscrits : bibliothèques du Collegio Romano, Angelica et Vallicelliana, pour ne citer que les plus prestigieuses. Celles-ci regroupent des fonds numériquement importants ; elles continuent à se développer tout au long de la période qui nous intéresse ici, grâce à une politique d’achat de plus en plus professionnelle, mais aussi aux legs et aux dons de certains bienfaiteurs, comme Alexandre VII pour la Sapienza13. À Paris, la Bibliothèque royale, sous l’impulsion de l’abbé Bignon de 1718 à 1741, va connaître un développement sans précédent marqué en particulier par une politique d’acquisition qui entend totaliser les connaissances et rompre avec la conception des cabinets de curiosités.

espaces savantslieulibrairie pratiques savantespratique lettréecorrespondanceÀ travers les échanges commerciaux des libraires et les ambassades diplomatiques, c’est tout un réseau de correspondances littéraires qui se met en place avec l’Angleterre, la Russie, Constantinople, mais aussi avec les Indes et la Chine par l’intermédiaire des missionnaires, réseau qui permet l’arrivée régulière des manuscrits et des nouveautés éditoriales. Pour autant, cette politique d’achat ne se limite pas aux seuls objets textuels, elle comporte l’acquisition plus large de pièces rares (grimoires, pierres avec des inscriptions, etc.) et rejoint les préoccupations savantes et orientalistes de l’époque. Ainsi, le botaniste André Michaux achète à Bagdad en 1782 une pierre présentant des inscriptions cunéiformes. La Bibliothèque royale se place, de plus en plus, au centre des activités du monde savant parisien, comme le montre le registre de prêt conservé pour les années 1727 à 1752 et 1770. La création de la fonction d’interprète du roi autorise un travail d’authentification des documents et des manuscrits.

inscription des savoirsgenre éditorialcatalogueCes espaces de travail révèlent en premier lieu une évolution des objets de savoir. Une étude systématique des catalogues de bibliothèques du xviii e siècle, en particulier des bibliothèques de cardinaux, permettrait de suivre, à Rome, le passage d’une culture contemporaine de la Contre-Réforme à celle des Lumières, caractérisée par l’intérêt croissant pour la science, l’érudition et la critique historique. Ainsi, le catalogue de la bibliothèque du cardinal Garampi (1725-1792)14 s’organise en cinq catégories: théologie, jurisprudence, philosophie, littérature et sciences, parmi lesquelles le fond le plus riche est celui de l’histoire. On y retrouve aussi des auteurs protestants comme la plupart des grands auteurs français des Lumières.

pratiques savantespratique lettréelectureEn outre, à Paris comme à Rome, les différents indicateurs de l’histoire de la lecture soulignent le poids grandissant des bibliothèques d’étude. Au xviii e siècle, pas moins de 127 bibliothèques quadrillent l’espace parisien, offrant un accès conditionnel à quelque 647 000 titres. À côté de ces lieux majoritairement propriétés de grands ordres religieux ou de maisons princières, d’autres collections de particuliers font une place importante aux livres de science. Sur les 840 bibliothèques inventoriées aux environs de 1750, on compte 9 % de livres qui appartiennent à la catégorie « Sciences et arts ».

acteurs de savoirstatutamateur acteurs de savoirstatutcollectionneur matérialité des savoirssupportsupport de communicationcollection scientifique acteurs de savoirprofessionbibliothécaire pratiques savantespratique intellectuelleclassementMais l’évolution thématique accompagne celle du découpage des champs de savoir, à travers les pratiques matérielles de la classification, du catalogage et des acquisitions: à cet égard, les bibliothèques ont aussi enfanté une nouvelle figure d’intellectuel, celle du bibliothécaire, dont la formation s’est notamment effectuée dans un va-et-vient entre Paris et Rome, comme en témoigne Gabriel Naudé (1600-1653)15. Aussi déterminantes que les bibliothèques pour comprendre l’importance intellectuelle et culturelle de la Rome moderne, les collections, qui ont fait l’objet de nombreux travaux notamment de la part des historiens de l’art16, traduisent un même mouvement de capitalisation des savoirs, selon des objets d’intérêts très divers qui vont des antiques aux curiosités, en passant par les herbiers ou la peinture. Les spécificités historiques (capitale de l’Empire romain) et sociales (présence massive de princes de l’Église susceptible de constituer d’importantes collections) de Rome expliquent l’importance numérique des musées, spécialisés dans l’art. Giovanni Pietro Bellori en dénombre plus de cent cinquante au milieu du xvii e siècle dont l’écrasante majorité se compose de tableaux, d’antiques, de médailles et de camées17. Ce chiffre permet de prendre la mesure de ce qui doit sans doute encore être considéré comme une spécificité romaine, ou qui, du moins dans une perspective comparative, permet de préciser l’échelle à laquelle on se réfère. Dans la capitale française, les cabinets de curiosités du xvi e siècle laissent bientôt la place à de véritables collections spécialisées. En 1788, les guides de voyage mentionnent la présence de quarante-cinq cabinets d’histoire naturelle, vingt-cinq collections d’œuvres d’art auxquelles s’en ajoutent douze consacrées aux antiquités. La figure du collectionneur et celle de l’amateur de science trouvent ainsi dans les capitales des espaces à leur mesure, où ils peuvent échanger, négocier et acheter auprès de vendeurs spécialisés spécimens et machines, où ils peuvent aussi éditer de somptueux catalogues, preuves publiques de leur goût assuré et de leur savoir-faire. Cette prolifération de publications autour des collections révèle l’importance de la collusion entre marché de l’art, marché de l’innovation scientifique et centralité éditoriale.

construction des savoirslangage et savoirslangue acteurs de savoirprofessionimprimeur acteurs de savoirprofessionéditeurLe dynamisme culturel et intellectuel est lié à la recomposition des savoirs par les lieux et par l’édition. En plus des torchi les plus célèbres de Rome, comme ceux des Pagliarini, De Rossi, Fulgoni, Puccinelli, Giunchi, Barbilellini, Lazzarini, Salvioni, Zempel, de la dynastie des Chracas, les petites typographies prolifèrent, en particulier dans le quartier spécialisé de Parione18. D’autre part, il faut compter avec le rôle de l’imprimerie polyglotte de la Propaganda Fide, ou avec les liens entretenus par la Sapienza ou le Collegio Romano19 avec l’édition spécialisée. Toutes ces institutions religieuses, spécifiquement vouées à l’évangélisation ou à la conversion, s’attachent à produire des livres destinés aux espaces linguistiques les plus variés : cela donne lieu non seulement à une circulation planétaire du livre, mais aussi à un travail intellectuel et à des techniques impliquant des hommes qui connaissent les langues rares, des typographes spécialisés venant le plus souvent de communautés non catholiques, et nouvellement convertis : la typographie de Propaganda Fide pouvait imprimer des livres dans dix-huit langues différentes et jouissait d’une réputation internationale pour ses fontes orientales.

construction des savoirspolitique des savoirsgestionadministration construction des savoirspolitique des savoirscensureEn contrepartie, toute analyse du marché éditorial romain doit tenir compte de la fonction de la censure exercée par la congrégation de l’Index20, du rôle de la congrégation du Saint-Office et de figures institutionnelles aussi centrales que celle du Maestro del Sacro Palazzo. La double présence à Rome des congrégations de l’Index et de l’Inquisition a largement contribué au mythe de la Rome obscurantiste, notamment après l’affaire Galilée. Il faut cependant aussi considérer de quelle manière ces institutions de contrôle intellectuel ont pu s’appuyer sur la présence, dans l’Urbs, d’hommes compétents et susceptibles d’accroître leur efficacité : la fonction de consulteur mobilise massivement des hommes qui sont professeurs à l’Université ou qui enseignent dans les collèges, c’est-à-dire des individus qui sont aussi partie prenante dans la vie culturelle de Rome, des acteurs souvent de premier plan. Ce qui, à l’inverse, invite à considérer les limites que ces acteurs peuvent poser au fonctionnement de ces institutions. Autant d’éléments qui suggèrent un autre type d’approche de ces dernières, qui en soulignerait moins le caractère exceptionnel et singulier en tant qu’agents de répression que leur pleine inscription dans un système culturel fondé sur une logique du contrôle, mais aussi de la négociation. Si, à cet égard, le site parisien offre un visage différent, les savoirs y ont aussi à subir le renforcement de la police du livre entre le xvii e et le xviii e siècle. La croissance de l’administration du livre avec les censeurs royaux, l’action du lieutenant général de police et du Parlement multiplient les instances de la surveillance et encadrent les visites des syndics de la librairie dans les boutiques, les collèges et l’Université.

pratiques savantespratique discursivecommunication matérialité des savoirssupportsupport de communicationjournalLe marché de l’édition licite peut néanmoins s’épanouir en jouant des nouveaux débouchés de la République des lettres comme le suggèrent la diffusion du Journal des savants, à partir de 1666 21, ou l’expérience du Giornale de’letterati, en 1668 22, dans le sillage de son aîné parisien. Élément décisif à partir de la seconde moitié du xvii e siècle, le développement de la presse ouvre les métiers de l’édition et renforce les rapports entre ceux-ci et le monde intellectuel, affectant en retour le profil social et politique de ce dernier. Comme pour le livre, la production journalistique accompagne les grandes mutations intellectuelles de la période: pendant le long siècle qui mène à la Révolution, cette production reflète, à Rome, les grandes transformations culturelles, religieuses et politiques en cours. On peut le voir dans l’importance croissante de la place qu’elle réserve aux sciences et techniques modernes, à leur utilité dans l’optique d’une pubblica felicità (« bonheur public ») qui devient le dénominateur commun de la République des lettres des Lumières. Le chiffre élevé de journaux qui se concentrent dans la capitale pontificale pendant la période et la longévité –  parfois plus de deux décennies – de certains titres indiquent aussi l’élargissement des horizons de la communication. C’est là que réside la mutation majeure: les flux d’information dépendent de plus en plus de ces outils qui visent aussi à faire connaître à des publics qui dépassent ceux du périmètre urbain les nouvelles scientifiques des autres métropoles, permettant par là même de faire une capitale de la ville qui en est l’origine.

En 1683, Nicolas de Blégny publie, à Paris, un Journal de médecine qui se présente comme un périodique de traduction et de compilation des journaux allemands. Entre 1775 et 1778, le Journal anglais propose aux lecteurs parisiens les nouvelles philosophiques et scientifiques des « trois royaumes et de leurs colonies ».

La diversification des aires commerciales de la librairie, l’ouverture sur le monde européen des Académies aident au développement et au renforcement des principaux centres éditoriaux23. Dans ce cadre, Rome et Paris jouent de cette articulation entre réseau savant et réseau de librairie. De plus en plus, les savants eux-mêmes songent à jouer sur ces multiples fonctionnalités des capitales. En juillet 1716, les bénédictins lancent une souscription pour financer le travail des antiquaires, et Montfaucon utilise son réseau savant à Londres, La Haye, Vienne pour récolter la somme de 63 685 livres en 1718 24.

D’autres équipements comme les théâtres d’anatomie, les jardins botaniques25, les ménageries viennent compléter cette armature des équipements et remodeler à la fois le travail intellectuel et le paysage urbain au sein des capitales. Ces espaces, en partie ouverts à un public plus large, mettent en question la capacité des villes phares à mobiliser et à intéresser la population locale aux interrogations savantes au-delà des espaces spécialisés.

Institutionnalisation des pratiques savantes

acteurs de savoircommunautéinstitution acteurs de savoirmodes d’interactionsociabilitéCe que signale la nouvelle topographie intellectuelle de Rome ou de Paris, entre le xvii e et le xviii e siècle, correspond moins à une mutation matérielle des espaces urbains de la fabrication des savoirs – dans laquelle il faudrait aussi intégrer une analyse plus fine de certains quartiers où savoirs intellectuels et savoir-faire artisanaux participent à l’élaboration de savoirs modernes (que ce soient les quartiers de fabricants d’instruments à Paris ou ceux des typographes à Rome) – qu’à une transformation profonde de la sociabilité intellectuelle. Ces villes sont au cœur de réseaux variés, soit anciens, soit nouveaux, qui font converger vers elles ou redistribuent des flux d’informations nécessaires à la réélaboration des savoirs anciens, ou à la production de savoirs nouveaux. Cette recomposition de l’ordre des savoirs se fonde sur la visibilité acquise par de nouvelles institutions dans la ville.

construction des savoirstraditionreligionchristianismecatholicisme espaces savantslieuuniversitéIci, la pluralité des fonctions urbaines joue un rôle important pour la compréhension du phénomène. Ainsi, à la triple identité de Rome, comme capitale d’une province, des États pontificaux et du Saint-Siège fait écho la juxtaposition de groupes d’étrangers, ainsi que leur entremêlement possible, dans le cadre d’espaces de sociabilité fondés sur l’échange des savoirs, et donc potentiellement ouverts à des non-Romains. La présence étrangère est alimentée par les clientèles des cours cardinalices, princières et diplomatiques, mais aussi par des réseaux d’étudiants, moins ceux de l’Université – Rome n’hérite pas d’une grande tradition universitaire médiévale, même si l’Université de la Sapienza26 fait régulièrement, à l’époque moderne, l’objet de l’attention pontificale27 – que ceux des studia des grands ordres religieux, acteurs déterminants du rayonnement intellectuel de la catholicité. Le plus important est assurément le prestigieux Collegio Romano28 de la Compagnie de Jésus, qui accueille plus de mille étudiants dès les dernières années du xvi e siècle, et qui se pose rapidement en concurrent direct de la Sapienza, du fait de son privilège de collation des grades en théologie et en philosophie. Lieu principal d’élaboration de l’ambitieux programme des études, la Ratio studiorum, qui non seulement servit de modèle à tous les autres collèges de l’ordre, mais inspira aussi toutes les institutions éducatives de l’Europe moderne, vitrine de l’activité intellectuelle de la Compagnie, le Collegio Romano, implanté au cœur de la Rome baroque, compte parmi ses professeurs, depuis Christophorus Clavius entre 1560 et 1610, jusqu’à Rugiero Giuseppe Boscovich, au siècle des Lumières, les représentants les plus illustres d’une culture jésuite productive et inscrite de plain-pied dans les différents réseaux de la sociabilité intellectuelle romaine et internationale. Structurel, le cosmopolitisme de l’établissement, comme celui du collège de Propaganda Fide, invite à penser la question des réseaux non seulement en termes d’affluence vers l’Urbs, mais aussi de redéploiement à partir d’elle. En outre, nombre de collèges sont spécifiquement destinés à des nations étrangères, en lien avec la fonction, assurée par la Rome post-tridentine, de formation des clergés nationaux, notamment ceux des marges de la catholicité et des terres de missions29. Incontestablement, la présence de ces établissements et de ces étudiants étrangers contribue à la circulation et à l’échange des idées et des livres, à l’accumulation de nouvelles connaissances tant au niveau de la péninsule qu’à l’échelle européenne, et au-delà. À Paris, l’espace universitaire en pleine mutation, entre le xvii e et le xviii e siècle, doit composer avec un dynamisme institutionnel qui voit la multiplication d’établissements nouveaux comme le collège des Quatre-Nations, qui ont un impact important sur l’enseignement et la transmission des savoirs30. La concurrence des institutions royales est relayée par des initiatives privées (conférences publiques, démonstrations, etc.) dans des lieux qui ne sont pas soumis à l’autorité et au contrôle de l’Université ni à ceux de l’archevêché de Paris. La diversification des structures éducatives en matière d’enseignement des sciences est patente avec l’apparition de maîtres d’écriture et de calcul qui exercent leurs talents dans des pensions31. Dans la seconde moitié du xviii e siècle, les cours publics se banalisent, au Jardin du roi par exemple, où Guillaume-François Rouelle (1703-1770) est nommé démonstrateur de chimie. Les cours d’anatomie, de pharmacie, d’herborisation qui se tiennent à la faculté de médecine, au Jardin du roi ou dans les hôpitaux connaissent un vif succès.

pratiques savantespratique intellectuelleformalisation espaces savantslieuacadémieÀ Paris comme à Rome, la fondation des académies constitue un autre élément de convergence des savoirs dans un lieu, même si, entre les deux capitales, on relève d’importantes différences32. L’académie constitue en effet par rapport aux cercles de sociabilité qui lui préexistaient une tentative de formalisation des pratiques intellectuelles et des échanges. Elle reconnaît souvent un changement dans l’exercice du patronage savant en introduisant une reconnaissance juridique par les lettres patentes. La création d’un procès-verbal, d’un journal, d’un ordre du jour, d’une assemblée hiérarchisée, d’une administration, d’une archive comme la normalisation progressive de la prise de parole, du travail d’expertise et des publications entraîne de nouvelles modalités de la sociabilité savante, moins informelles, dont les créations parisiennes sont exemplaires. Les fondations de l’Académie française en 1635, de la « Petite Académie » en 1663, de l’Académie des sciences en 1666, de l’Académie royale de chirurgie en 1731, puis enfin de la Société royale de médecine en 1776 confèrent à Paris une place centrale dans le réseau académique français et international.

construction des savoirspolitique des savoirsmécénat construction des savoirspolitique des savoirscentralisationUne telle institutionnalisation des pratiques savantes constitue le versant intellectuel d’une centralisation politique que Rome, à cause de sa nature particulière de capitale, ne parvient pas atteindre, même si la structure académique permet d’y mesurer aussi la labilité de l’agrégation intellectuelle, entre Rome et le monde. Au-delà de la discontinuité des Académies scientifiques qui ont cherché, depuis l’expérience inaugurale des Lincei33, à ouvrir et à maintenir un espace italien et international pour la science moderne34, au-delà de la nébuleuse des Académies artistiques et littéraires qui se sont faites et défaites au gré des patronages cardinalices et princiers, la grande réforme intellectuelle de Benoît XIV, dès son avènement au pontificat en 1740, repose sur la création de quatre académies, assurément plus proches du modèle parisien que de ses aînées romaines. Académies des conciles, d’histoire ecclésiastique, de liturgie, d’histoire romaine, chacune d’entre elles s’inscrit dans un vaste programme de contrôle par la papauté d’une politique culturelle ouverte à la modernité (ici, c’est principalement sur le terrain de la philologie et de l’histoire, même si un versant scientifique de cette politique peut aussi être identifié dans son projet de réforme de l’Université) et en accord avec la foi catholique35. Le choix d’appuyer sa politique culturelle sur la structure académique souligne combien, au cœur du xviii e siècle, le processus d’académisation des savoirs et de l’espace intellectuel passe d’abord par une mise en forme des conditions de la production et de la circulation des connaissances. L’effet de la structure est ici déterminant pour saisir la nouveauté et le succès de cette formule.

L’attention portée aux espaces universitaires et académiques n’est pas exclusive d’autres lieux non savants où circulent les énoncés scientifiques (salons, loges maçonniques, cours, ambassades). Ces différents points de vue permettent de souligner la dynamique forte de localisation de la production et de la transmission des savoirs véhiculée par ces formes institutionnelles. Leur stabilité permet au travail intellectuel d’acquérir une visibilité dans l’espace urbain, une reconnaissance par les étrangers que les pratiques informelles, privées ou itinérantes avaient eu du mal à imposer.

Capitales savantes : savoirs en concurrence

pratiques savantespratique intellectuellecomparaison construction des savoirsvalidationautorité construction des savoirséconomie des savoirsvaleurLa reconnaissance de l’identité de villes phares ne se joue pas simplement sur le terrain des équipements ou des institutions. Elle repose aussi sur une capacité à produire de la valeur, à imposer des hiérarchies, à discriminer et juger les énoncés scientifiques. L’identité de capitale savante se construit en modèle de cité, en grandeur urbaine capable de surpasser ses rivales. Le comparatisme fait surgir la pluralité des opérations et des processus à l’œuvre dans chacune des deux villes permettant de penser l’universalité des savoirs.

construction des savoirsvalidationexpertiseL’image polymorphe et polycentrique qui se dégage de Rome constitue autant le contrepoint que le terreau dont se nourrit un projet intellectuel plus vaste, plus ambitieux, et dont l’échec tient essentiellement à son enracinement au cœur d’une catholicité non plus triomphans, mais sur la défensive. Il est en effet impossible de ne pas rapporter le lieu romain de la fabrique des savoirs à la vaste entreprise, propre à l’État pontifical, de maintien de la domination du magistère romain sur le monde. La dimension culturelle d’une telle entreprise, oscillant entre tradition et modernité, est repérable dans les différentes opérations de réforme des institutions ou de patronage pontifical, qui visent les diverses institutions de savoir qu’on a pu évoquer. On pourrait développer ici, à titre d’exemple, l’attitude de Grégoire XIII face au jeune Collegio Romano, à la fin du xvi e siècle : en faisant notamment une importante dotation en matériel scientifique, le pape renforçait la légitimité de l’établissement comme lieu d’expertise scientifique, tout en conférant symboliquement au professeur de mathématiques, Clavius, une autorité visant à appuyer son statut d’expert, et, par là, la validité de la réforme du calendrier julien. De la même manière, un siècle et demi plus tard, les Académies de Benoît XIV cherchaient à assurer la prépondérance romaine sur le terrain de l’érudition ecclésiastique. Ainsi, à Rome, livres, collections, entreprises éditoriales, organisations académiques correspondent à une finalité plus large que celle des intérêts individuels d’érudition et de production de savoirs et occupent une place centrale dans la stratégie politique de la papauté qui vise à refonder l’universalisme chrétien, sans pour autant parvenir à les dégager d’une fonction militante d’instruments centraux de la propagande catholique romaine.

Mais, de façon complémentaire, la position de Rome comme Caput Mundi offre à la collecte des savoirs des espaces de prospection d’envergure planétaire: c’est ce que dit le musée de Kircher, dont les contacts dépassent largement les frontières de l’Europe, c’est ce que rappellent les collections conservées au collège de Propaganda Fide36. Cette vie scientifique romaine, longtemps sous-évaluée et réduite à ses manifestations artistiques et à l’essor du collectionnisme, doit ses caractères originaux à la convergence inédite, dans un même tissu urbain, de groupes sociaux susceptibles, du fait des fonctions politiques et spirituelles tout à fait particulières de la capitale pontificale, de produire une accumulation de biens culturels sans équivalent dans le monde moderne, et qui seule autorise l’existence de figures aussi exceptionnelles que celle d’Athanasius Kircher, qu’on aurait tort de ranger trop rapidement dans la catégorie des « baroques » par opposition aux « modernes ». Il est moins question ici de rabattre l’identité culturelle de Rome sur l’antiquaria, que de lire l’essor de cette discipline à travers ses liens avec les autres champs du savoir, qui mobilisent, à leur manière, un rapport à la temporalité susceptible de permettre l’émergence de nouveaux paradigmes épistémologiques. En ce sens, archéologie, géologie, débat sur les fossiles, exégèse ou astronomie participent d’une même matrice intellectuelle où se joue aussi la « révolution scientifique ». C’est là la spécificité de Rome, c’est en quoi Kircher, savant et religieux allemand, est toutefois profondément romain.

On pourrait tenter une autre formulation de cette hypothèse : travaillé comme tous ses contemporains par la question de l’expérience, Kircher n’en applique pas seulement la méthode, en cours d’élaboration, à l’explication de la matière – c’est le problème de tous ceux de sa génération qui se penchent sur les sciences physico-mathématique –, il cherche aussi à l’appliquer au temps. Pour l’homme d’Église et le savant romain qu’il est, la question qui est posée à ses contemporains n’est plus uniquement celle du cosmos aristotélicien, c’est essentiellement celle de la chronologie sacrée : où il faut intégrer les paramètres de la nouvelle exégèse, les découvertes de l’histoire ancienne et païenne, les acquis sur les autres civilisations, notamment chinoise, les premières données sur l’histoire de la Terre. Du monde souterrain aux espaces supralunaires, dans le parcours que décrit son œuvre mais aussi son musée, de Rome à sa périphérie, c’est cette unique enquête qu’il mène, autour d’un temps chrétien retrouvé. Entre fossiles et obélisques, il y a sans doute moins variété des intérêts que construction d’un parcours intellectuel susceptible de mener de l’un à l’autre : celui qui donne un même sens à la marque du temps qui s’incruste dans la pierre et les façonne, le fossile comme l’obélisque. En ce sens, l’alchimie kirchérienne est profondément celle qui fusionne, par un parcours temporel, dans une pensée chronologique, la parenté des deux objets. Entre arrogance et utopie, c’est un programme de recherche à la mesure de la Rome éternelle dont il a patiemment posé les jalons.

Ce programme est déployé dans l’espace éditorial mais aussi dans l’espace muséal, car c’est bien là qu’il est le plus spectaculaire, dans ce lieu où fossiles et inscriptions antiques se côtoient. On pourrait alors considérer le musée qui porte son nom certes comme un microcosme, figure par excellence de sa culture de polymathe, mais aussi comme le microcosme de cette Urbs qui l’a accueilli, lui comme tous les étrangers de la terre37.

construction des savoirsvalidation construction des savoirsvalidationcontroverse construction des savoirsvalidationlégitimation inscription des savoirsgenre éditorialencyclopédie typologie des savoirsdisciplinessciences formelles et expérimentalessciences de la Terre et de l’Universastronomie espaces savantslieucentre de calculL’exemplarité de Paris ne renvoie ni aux mêmes mécanismes ni aux mêmes enjeux. Elle repose, en premier lieu, sur une volonté nouvelle de relier différents réseaux longs de la science moderne. Paris est en effet un point de tangence entre différents univers sociaux et intellectuels. La ville apparaît à la fois comme un pôle métropolitain où sont jugés les savoirs coloniaux et les entreprises extra-européennes, un « centre de calcul » au sein des milieux scientifiques spécialisés dans l’astronomie qui se mettent en place dès la fin du xvii e siècle, un lieu de conservation et d’exhibition des innovations techniques à l’hôtel de Vaucanson, futur Conservatoire des arts et métiers38. Cette articulation permet aux savants de cumuler les effets positifs de ces réseaux de circulation, de cartographier avec plus de précision qu’ailleurs le nouvel état des connaissances. Mais cette accumulation des objets, des données, des hommes n’est rien sans une capacité à juger, hiérarchiser, synthétiser ce matériau. Sans revenir sur Paris comme lieu de fabrique de l’Encyclopédie, si la capitale française devient un des centres de l’Europe des Lumières, c’est aussi par la vertu du travail de légitimation de ses institutions scientifiques en tribunal universel de la raison39. Pour trancher d’abord entre des controverses locales, puis nationales, voire internationales, le passage par l’Académie des sciences devient quasi obligé à la fin du xviii e siècle. C’est précisément cette fonction judiciaire des institutions académiques qui fait de Paris le modèle de la cité savante, modèle à l’aune duquel on peut évaluer les autres métropoles. En visite dans la péninsule italienne, le mathématicien et naturaliste parisien Charles Marie de La Condamine (1701-1774) rend compte, dans ses écrits, de cette pratique. À le suivre, la situation de Rome n’est pas plus brillante qu’ailleurs dans la péninsule : « Comme la plupart des villes d’Italie, elle a plusieurs associations littéraires sous le nom d’académies. Elles tiennent quelquefois des assemblées publiques, où l’on fait la lecture de diverses pièces de vers », mais « n’a point d’académie de sciences ». Pour autant, La Condamine souligne les prémices d’un changement sous le pontificat de Benoît XIV :

Ce n’est que depuis peu d’années qu’il se tient des assemblées particulières dont quelques-unes ont des antiquités pour objet. […] Jusqu’à présent il n’y a ni fonds ni pensions attachés à cet établissement qui puissent le rendre solide, en assurant le sort de ceux qui le composent. Ainsi, l’on peut dire encore tant à l’égard des sciences que l’on sait exactes, qu’à l’égard des recherches historiques que Rome manque d’un centre et d’un point de réunion. […] Les savants et les antiquaires y sont épars et isolés ; il en est, surtout en ce dernier genre, qui se sont illustrés par leurs ouvrages ; mais un grand nombre de jeunes gens sans fortune, qui se sentent du goût et du talent pour l’étude des monuments antiques, obligés pour se faire un petit revenu de se dévouer à l’instruction superficielle des voyageurs, manquent du loisir nécessaire pour se livrer à des travaux trop souvent infructueux. Jaloux l’un de l’autre, sans motif d’une noble émulation […], il est rare qu’ils fassent de grands progrès40.

Cette condamnation de la stérilité scientifique de Rome renvoie au triomphe du modèle académique français dans la lecture de l’Europe savante. Mais, au-delà des rivalités ancillaires entre les capitales, ces discours n’enregistrent pas moins un changement radical au xviii e siècle dans le développement d’une science expérimentale qui consacre la suprématie de Paris. Si l’ancienneté donnait à Rome une primauté en matière de culture antiquaire, la valorisation des nouveaux équipements et des réseaux métrologiques confère à Paris une nouvelle visibilité. Par ailleurs, entre 1750 et 1835, les travaux scientifiques envoyés et évalués à l’Académie des sciences confirment ce rôle international de tribunal de la science. Ces transformations dans l’économie des savoirs creusent indéniablement les écarts et bouleversent la hiérarchie des métropoles européennes. La possibilité de construire des lieux de production et de représentation des connaissances, mais aussi des protocoles de comparaison, des épreuves de grandeur devient un levier essentiel dans les échelles de reconnaissance des villes phares au xviii e siècle.

Au terme de cet itinéraire, ces deux sites d’observation sont riches d’enseignement sur la pluralité des modèles et des pratiques qui façonnent l’émergence de la science moderne. Si les exemples de Paris et de Rome ne résument pas tous les cas de figure, mais prennent sens par rapport à d’autres centres proches ou lointains comme Londres, Berlin, Mexico ou Calcutta, la temporalité longue de leur identité de capitale savante constitue la singularité de ces deux cités. La localisation des ressources intellectuelles fait de ces métropoles des villes capitales et des capitales savantes.

Notes
1.

Labrot, 1987.

2.

Pour donner un ordre de grandeur, à Rome, le nombre total d’habitants de la ville croît régulièrement pendant la période étudiée : d’environ 109 000 dans les années 1600-1619, la population passe à 116 000 dans les années 1640-1659, 136 000 pour les années 1700-1719, 152 000 dans les années 1740-1759, 163 000 dans les années 1780-1799. Le taux de croissance passe de 0,4 % par an pour les années 1599-1699, à 0,28 % dans les années 1703-1749, pour finalement tomber à 0,18 % dans les années 1753-1796. Pour Paris, il n’est pas facile de connaître la population en 1789, les estimations varient entre 500 000 et 1 million d’habitants. Voir Sonnino, 2000, p. 342-348 ; Roche, 2000b ; Garrioch, 2002.

3.

Andries, 1994, p. 15-26.

4.

Roche, 2000a et 2003.

5.

On fait ici délibérément le choix de s’écarter d’une historiographie centrée sur une analyse des échanges intellectuels et des transferts culturels entre Paris et Rome. Dans cette tradition, voir Waquet, 1989.

6.

On pense ici à la manière dont la domination politique et militaire française de la fin du xviii e siècle a imposé, à une importante partie de l’Europe, le modèle parisien des Académies.

7.

Caffiero et al., 2005, p. 171-208.

8.

La réflexion sur ces deux villes ne signifie pas pour autant qu’elles seraient les seules, pendant la période moderne, à monopoliser de tels processus.

9.

Parmi les titres disponibles pour Rome, Totti, 1638; Descrizione di Roma antica e moderna…, 1643; Nota delli musei, librerie, galerie et ornamenti di statue e pitture ne’palazzi, nelle case e ne’giardini di Roma, 1664; Roma sacra antica e moderna figurata e divisa in tre parti…, 1687.

10.

Piazza, 1698, livre XVIII, chap. 18.

11.

Bignami Odier, 1973 ; Grafton, 1993 ; Marion, 1978.

12.

Nous recourons aux termes public ou privé pour distinguer bibliothèques des institutions et bibliothèques des particuliers, en mettant de côté le fait que les unes et les autres peuvent être ouvertes à des lecteurs.

13.

Rietbergen, 1987 et 1992.

14.

Romanis, 1895-1896.

15.

Passionné de livres, en 1628 il est choisi par le cardinal de Bagni, qui l’emmène à Rome, comme bibliothécaire. Après la mort de celui-ci, il devient bibliothécaire au service du cardinal Barberini. Rappelé en 1642 par Richelieu peu avant la mort de celui-ci, il sera finalement attaché au service de Mazarin. En dix ans, il réunit quarante mille volumes et de nombreux manuscrits précieux qui seront le noyau de l’actuelle bibliothèque Mazarine. Son Advis pour dresser une bibliothèque, publié à Paris, en 1627, constitue l’un des premiers manuels de bibliothéconomie.

16.

Haskell, 1989 et 1991.

17.

Nota delli musei…, op. cit., 1664.

18.

Franchi, 1994 ; Palazzolo et Ranieri, 1996.

19.

Castellani, 1933, p. 11-16.

20.

Fragnito, 1997.

21.

Vittu, 1988.

22.

Gardair, 1984 ; Caffiero et Monsagrati, 1997.

23.

Martin, 1969 ; Martin, 1991, p. 331-357 ; Juratic, 1998 ; Sauvy, 1972 ;

Herrmann-Mascard, 1968 ; Negroni, 1995 ; Darnton, 1996.

24.

Martin, 1991,

25.

Stroup, 1990, chap. 14 ; Spary, 2000.

26.

Renazzi, 1803-1806 ; Roma e lo studium urbis, 1992 ; Di Simone, 1980.

27.

On retiendra, en particulier pour notre période, les importants aménagements architecturaux dus à Francesco Borromini, la création de la bibliothèque et du jardin botanique (1660) sur une initiative d’Alexandre VII, la politique de redynamisation de l’Université mise en œuvre par Innocent XII, qui se traduit par une importante réforme des enseignements et des salaires, les réformes de Benoît XIV, dans les années 1740, qui s’appliqueront à une modernisation des contenus et des méthodes d’enseignement, à travers la valorisation des disciplines scientifiques et la création de nouvelles chaires (mathématiques supérieures, chimie, botanique, autonomie retrouvée de la chaire de physique). Voir, plus généralement sur le patronage pontifical, Rietbergen, 1987, p. 155-177, et 1992, p. 498-508.

28.

Villoslada, 1954 ; Guerreri et Nussdorfer, 1995.

29.

espaces savantslieucollègeVoir le Collège germanique-hongrois, le Collège grec, le Collège irlandais, le Collège anglais, le Collège écossais. Sur le couvent des minimes français à la Trinité-des-Monts, Romano et Dubourg Glatigny, 2005.

30.

Brockliss, 1981 et 2003.

31.

Julia, 1987 ; Compère, 1996.

32.

Roche, 1999.

33.

Académie d’origine aristocratique ; son fondateur Federico Cesi (1585-1630) réunit autour de lui le mathématicien Francesco Stelluti, le médecin hollandais Giovanni Heck et l’érudit Anastasio De Filiis, avant de s’ouvrir à des Italiens, tels que Galilée, Giovanni Fabbri, Giovan Batista Della Porta, Antonio Persio, Luca Valerio.

34.

On citera notamment, dans le dernier quart du xvii e siècle, l’Accademia fisico-matematica, fondée, en 1677, par Giustiniano Ciampini (1633-1698). Le tournant du xviii e siècle est marqué, dans la capitale pontificale, par l’activité scientifique de Celestino Galiani (1681-1753) et de Francesco Bianchini, qui, à peine rentré d’Angleterre, rapportait à Rome les travaux de Newton qu’il y avait rencontré, dans le cadre d’une académie de physique. Ferrone, 1982 ; Romano, 2002.

35.

Donato, 2000.

36.

Pizzorusso, 2000.

37.

Findlen, 2004.

38.

Hilaire-Pérez, 2002.

39.

Van Damme, 2005.

40.

La Condamine, 1762, p. 391-392.

Appendix A Bibliographie

Sources
  1. Descrizione di Roma antica e moderna…, Rome, 1643.
  2. La Condamine, 1762 : Charles Marie De La Condamine, « Extrait d’un journal de voyage en Italie », in Histoire de l’Académie royale des sciences, Paris, p. 336-410.
  3. Nota delli musei, librerie, galerie et ornamenti di statue e pitture ne’palazzi, nelle case e ne’giardini di Roma, Rome, 1664.
  4. Piazza, 1698 : Carlo Bartolomeo Piazza, Eusevologio romano, overo delle opere pie di Roma…Con due trattati delle Accademie e librerie celebre di Roma, Rome.
  5. Renazzi, 1803-1806 : Filippo Maria Renazzi, Storia dell’Università degli studi di Roma, detta comunemente « la Sapienza », che contiene anche un saggio storico della letteratura romana, dal principio del secolo xiii sino al declinare del secolo xviii, 4 t. en 2 vol., Rome.
  6. Roma sacra antica e moderna figurata e divisa in tre parti…, Rome, 1687.
  7. Romanis, 1895-1896 : Michele De Romanis, Bibliothecae Josephi Garampii cardinalis catalogus materiarum ordine digestus, 5 vol., Rome.
  8. Totti, 1627 : Pompilio Totti, Ritratto di Roma antica nel quale sono figurati i principali tempij, teatri, anfiteatri, cerchi, naumachie, archi trionfali, curie, basiliche, colonne… : con le vite & effigie de’ primi re d’essa e le dichiarationi di Bartolomeo Marliani Milanese e d’altri autori, Rome.
  9. Totti, 1638 : Pompilio Totti, Rittrato di Roma moderna, Rome.
Autres références
  1. Andries, 1994 : Lise Andries, « Paris et l’imaginaire de la ville dans les almanachs français du xviii e siècle », in T. D. Hemming, E. Freeman et D. Meakin, The Secular City. Studies in the Enlightenment, Exeter, p. 15-26.
  2. Bignami Odier, 1973 : Jeanine Bignami Odier, La Bibliothèque Vaticane de Sixte IV à Pie XI. Recherches sur l’histoire des collections de manuscrits, Cité du Vatican.
  3. Brockliss, 1981 : Laurence W. B. Brockliss, « Aristote, Descartes and the New Science: Natural Philosophy at the University of Paris, 1600-1740 », Annals of Science, 38, p. 33-69.
  4. Brockliss, 2003 : L. W. B. Brockliss, « Science, Universities and Other Public Spaces », in R. Porter (éd.), The Cambridge History of Science, IV. Eighteenth-Century Science, Cambridge, p. 44-86.
  5. Caffiero et al. 2005: Marina Caffiero, Maria Pia Donato et Antonella Romano, « De la catholicité post-tridentine à la République romaine: splendeurs et misères des intellectuels courtisans », in J. Boutier, B. Marin, A. Romano (éd.), Naples, Rome, Florence. Une histoire comparée des milieux intellectuels italiens (xvii e -xviii e  siècle), Rome, p. 171-208.
  6. Caffiero et Monsagrati, 1997 : Marina Caffiero et Giuseppe Monsagrati (éd.), Dall’erudizione alla politica. Giornali, giornalisti ed editori a Roma tra xvii e e xx e  secolo, Milan.
  7. Castellani, 1933: Giuseppe Castellani, « La tipografia del Collegio Romano », Archivum Historicum Societatis Iesu, 2, p. 11-16.
  8. Compère, 1996 : Marie-Madeleine Compère, « Les pensions à Paris », Revue du Nord, 78, p. 823-835.
  9. Darnton, 1996 : Robert Darnton, The Forbidden Best-Sellers of Pre-Revolutionary France, Londres.
  10. Di Simone, 1980 : Maria Rosa Di Simone, La Sapienza romana nel Settecento. Organizzazione universitaria e insegnamento del diritto, Rome.
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  12. Ferrone, 1982 : Vinzenzo Ferrone, Scienza, natura, religione. Mondo newtoniano e cultura italiana nel primo Settecento, Naples.
  13. Findlen, 2004 : Paula Findlen (éd.), Athanasius Kircher. The Last Man who Knew Everything, New York.
  14. Fragnito, 1997 : Gigliola Fragnito, La Bibbia al rogo. La censura ecclesiastica e i volgarizzamenti della Scrittura (1471-1605), Bologne.
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  16. Gardair, 1984 : Jean-Michel Gardair, Le « Giornale de’letterati » de Rome (1668-1681), Florence.
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  21. Haskell, 1991 : Fr. Haskell, Mécènes et peintres: l’art et la société au temps du baroque italien, Paris.
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  30. Negroni, 1995 : Barbara De Negroni, Lectures interdites. Le travail des censeurs au xviii e  siècle, 1723-1774, Paris.
  31. Palazzolo et Ranieri, 1996 : Maria Iolanda Palazzolo et Concetta Ranieri (éd.), « Le raccolte librarie private nel Settecento romano », Roma moderna e contemporanea, vol. 4, p. 561-676.
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  42. Sauvy, 1972 : Anne Sauvy, Livres saisis à Paris entre 1678 et 1701, La Haye.
  43. Sonnino, 2000 : Eugenio Sonnino, « Le anime dei Romani : fonti religiose e demografia storica », in L. Fiorani et A. Prosperi (éd.), Storia d’Italia. Annali 16, Roma, la città del papa. Vita civile e religiosa dal giubileo di Bonifacio VIII al giubileo di Papa Wojtyla, Turin, p. 342-348.
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  45. Stroup, 1990 : Alice Stroup, A Company of Scientists. Botany, Patronage, and Community at the Seventeenth-Century Parisian Royal Academy of Sciences, Berkeley.
  46. Van Damme, 2005 : Stéphane Van Damme, Paris, capitale philosophique de la Fronde à la Révolution, Paris.
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  48. Vittu, 1988 : Jean-Pierre Vittu, « Diffusion et réception du Journal des savants de 1665 à 1714 », in Hans Bots (éd.), La Diffusion et la lecture des journaux de langue française sous l’Ancien Régime, Amsterdam, p. 167-175.
  49. Waquet, 1989 : Françoise Waquet, Le Modèle français et l’Italie savante. Conscience de soi et perception de l’autre dans la République des lettres 1660-1750, Rome.