Hoyt Cleveland Tillman

espaces savantslieuacadémieRevenant sur la fondation des académies, Lü Zuqian (1137-1181) soulignait, au xii e siècle, que la reconnaissance et le soutien de l’État distinguaient les académies des Song (960-1279) des institutions antérieures :

construction des savoirstraditiondoctrine acteurs de savoirstatutmaîtreQuand, au début de la dynastie, le peuple s’affranchit des malheurs des guerres des Cinq Dynasties, les hommes d’étude étaient encore peu nombreux. Avec le retour progressif à la paix, la culture fleurit chaque jour davantage, les anciens Confucéens (ru) se servirent des montagnes et des déserts pour y enseigner, et les grands maîtres se comptaient par dizaines. Songyang, Yuelu, Suiyang et la Grotte [du Cerf blanc] furent [des lieux] particulièrement célèbres, que l’on désignait dans l’empire comme les Quatre académies. Les premiers empereurs de la dynastie, qui vénéraient la doctrine confucéenne, leur distribuèrent des livres officiels, leur allouèrent rangs et traitements, et leur octroyèrent des plaques horizontales [portant leur nom]1.

espaces savantslieuacadémie espaces savantslieuécole espaces savantsterritoireétatCes réflexions figurent dans le texte que Lü Zuqian composa en 1180 pour célébrer la restauration de l’académie de la Grotte du Cerf blanc (Bailudong shuyuan). Après un premier essor au xi e siècle, les académies avaient décliné en raison de l’expansion à travers le pays des écoles publiques officielles, jusqu’à ce que, à la fin du xii e siècle, des lettrés, issus pour la plupart de la communauté confucéenne de l’étude de la Voie (Daoxue), cherchent à les faire revivre2. Ces lettrés fonctionnaires étaient très attachés aux principes moraux et aux valeurs sociopolitiques qui avaient cours dans leur milieu telles que le travail sur soi, dans le respect des rites, en s’engageant à développer des relations idéales dans une famille élargie et dans la communauté locale, en œuvrant avec allégeance pour étendre le pouvoir des Song et la culture confucéenne à l’ensemble du monde chinois. Et ils l’étaient d’autant plus que, à leurs yeux, le savoir et la morale étaient négligés dans les écoles publiques tout entières vouées à la préparation des étudiants aux examens officiels et au métier de fonctionnaire3. Et, si leur fondation et leur restauration reposaient largement sur le soutien du gouvernement, les académies et les lettrés fonctionnaires qui y professaient entretenaient avec l’État une relation faite à la fois de coopération et d’opposition. L’académie de Yuelu, qui comptait elle aussi au nombre des « Quatre académies » les plus fameuses de l’Empire, n’avait pas en matière d’éducation confucéenne l’ancienneté de la Grotte du Cerf blanc, mais elle fut la première à recevoir l’appellation d’académie, en 976, un an avant que la Grotte ne fût reconnue officiellement. Sa restauration deux siècles plus tard, en 1165, par Zhang Shi (1133-1180), servit de précédent à l’illustre Zhu Xi (1130-1200) quand, entre 1179 et 1180, il entreprit de restaurer le Cerf blanc. Quoique l’académie de la Grotte ne fût pas aussi novatrice dans ses institutions que l’ont prétendu certains commentateurs, sous l’égide de Zhu Xi, elle dépassa en renommée Yuelu et devint largement le modèle des académies des Song du Sud (1127-1279)4. Une présentation générale de ces deux établissements est à même de nous éclairer sur ces lieux de savoir que furent les académies du temps des Song et sur leur legs historique.

L’académie de la Grotte du Cerf blanc

construction des savoirstraditionfondation espaces savantsterritoireétat espaces savantslieuacadémie espaces savantsterritoiremontagneMagnifiquement située de part et d’autre d’un ruisseau et entourée par la forêt, l’académie de la Grotte du Cerf blanc fut construite sur l’emplacement d’un temple bouddhiste, au pied des pics des Cinq Vieillards du mont Lu, dans la province du Jiangxi, à environ huit kilomètres de la cité de Nankang. L’histoire et le nom de la Grotte en tant que lieu consacré à l’étude remontent à la fin du viii e siècle, quand un lettré s’y retira et lui donna le nom de l’animal qui partageait sa retraite5. Ce n’est qu’en 977 que l’académie reçut l’inscription officielle portant son nom ainsi que des lots de livres pour sa bibliothèque. L’expansion des écoles publiques entre le xi e et le début du xii e siècle conduisit à son abandon ; et lorsque, en 1179, Zhu Xi voulut la faire revivre en tant que symbole du savoir confucéen, il dut louer les services d’un bûcheron pour en retrouver les ruines dans la forêt. Quand il arriva dans son poste de préfet de Nankang, Zhu Xi commença par donner, une fois par semaine, des conférences à l’école publique de la ville. Mais il fut déçu par la résistance qu’il rencontrait pour détourner l’attention de son public de la préparation aux examens officiels et pour l’amener à la culture personnelle des vertus qu’il professait selon les classiques confucéens. Moins d’un mois plus tard, il demandait au gouvernement central de l’aider à restaurer l’académie de la Grotte du Cerf blanc pour qu’une montagne où régnaient sans partage les temples bouddhistes et taoïstes possédât un lieu d’enseignement confucéen. Zhu Xi mit tant de détermination à faire avancer son projet qu’il le fit aboutir en moins d’un an. À Lü Zuqian qui l’avait aidé à obtenir l’aval et les aides du gouvernement, il demanda de donner un récit officiel de la restauration, dont il fit graver une version abrégée sur une stèle de pierre érigée dans l’académie. Lü y déclarait que le but de l’entreprise était de répondre à trois défis : la concurrence des bouddhistes et des taoïstes, l’amélioration du système éducatif et le développement du confucianisme de l’étude de la Voie6. C’est cette académie qui, une fois restaurée, devint un modèle bientôt fameux. Bien qu’elle ait prospéré et influencé le développement des académies de l’Asie orientale pendant des siècles, si l’on excepte les cent cinquante-sept stèles et les cinquante-sept calligraphies gravées sur des falaises qui furent écrites au fil du temps par divers intellectuels, elle n’est plus aujourd’hui qu’un musée centré sur la figure de Zhu Xi (comprenant le temple historique où il est honoré) – le tout situé dans un paysage montagneux inscrit au patrimoine mondial.

pratiques savantespratique discursiveconférenceL’académie de la Grotte du Cerf blanc est célèbre pour la conférence que Lu Jiuyuan (1139-1193), le plus renommé des orateurs de son temps, y donna, en 1181, à l’invitation de Zhu Xi. « L’homme de bien comprend le juste, l’homme de peu comprend le profit7. » Expliquant ce passage des Analectes de Confucius, il fit ce commentaire :

Ce que les hommes comprennent tient à leur pratique, et ce qu’ils pratiquent tient à leurs aspirations. Si vous aspirez au juste, votre pratique s’attachera au juste, et votre pratique s’étant attachée au juste, vous comprendrez le juste. Si vous aspirez au profit, votre pratique s’attachera au profit, et votre pratique s’étant attachée au profit, vous comprendrez le profit. C’est pourquoi il faut bien savoir distinguer les aspirations de l’homme d’étude.

construction des savoirséducationévaluation pédagogiqueexamenTout en reconnaissant l’utilité du système des examens officiels, il invitait les étudiants à ne pas le considérer comme la voie normale pour devenir un homme de bien (junzi). Laisser sa volonté suivre cette voie erronée serait trahir les sages et empêcherait son esprit de se consacrer aux affaires du pays et aux secours à apporter au peuple. Il proposa ce défi à ses élèves :

acteurs de savoirstatutsageJ’espère sincèrement que vous saurez réfléchir en profondeur sur vous-mêmes, que vous ne vous laisserez pas devenir des hommes de peu, et qu’emplis de cette crainte vous éprouverez une vive indignation pour la pratique du profit et du désir. [J’espère que] vos aspirations s’attacheront seulement au juste et que vous vous exercerez en ce sens jour après jour – étudiant de manière approfondie, interrogeant de manière précise, méditant soigneusement, distinguant clairement, et le mettant sérieusement en pratique. Si vous agissez de la sorte, lorsque vous pénétrerez dans la salle d’examen, vos essais refléteront le savoir des jours ordinaires comme le fond de votre cœur, et vous ne serez pas en opposition avec les sages. Si vous agissez de la sorte, lorsque vous tiendrez un emploi public, vous remplirez vos devoirs, vous vous dévouerez aux affaires, votre cœur ira au pays et au peuple, et vous ne ferez pas de calculs personnels. Une telle réussite n’est-elle pas digne d’un homme de bien8 ?

inscription des savoirsvisualisationimagegravure pratiques savantespratique manuelleinscriptionOn dit que Zhu Xi fut si touché par les propos de Lu Jiuyuan qu’il s’éventa malgré la fraîcheur du temps et s’exclama, à l’issue de la conférence, que jamais ni lui ni ses étudiants n’en oublieraient la leçon. Il persuada l’orateur de coucher par écrit ses propos, qu’il fit graver sur une pierre dans l’académie.

construction des savoirséducationcycle éducatifLa Grotte du Cerf blanc doit surtout sa gloire aux « Règles pour l’étude » que Zhu Xi y fit afficher. Elles exhortaient les étudiants à suivre les vertus confucéennes dans leurs relations avec leurs parents et leurs amis. Rappelant quelles étaient les cinq relations humaines fondamentales, elles proclamaient encore que « la seule chose qu’ils avaient à apprendre » était de mettre en œuvre la vertu appropriée à chaque cas. Fort de l’affirmation que le respect de ces vertus constituait le fondement et le but de l’étude, Zhu Xi reconnaissait cinq façons d’y parvenir selon un enchaînement qu’il considérait comme essentiel (et qu’il reprenait de LInvariable Milieu [Zhongyong]) :

Étudiez-le de manière approfondie, interrogez-le de manière précise, méditez-le soigneusement, distinguez-le clairement et mettez-le sérieusement en pratique.

construction des savoirstraditionsagesse Zhu Xi citait encore d’autres passages des classiques comme autant de maximes soulignant ce qui était l’essentiel dans la culture de soi, la conduite des affaires et les rapports avec les autres. Il affirmait en commentant ces principes :

acteurs de savoirstatutsageLes sages et les saints de l’Antiquité n’avaient pas d’autre but en apprenant aux hommes à s’adonner à l’étude que de les aider à saisir par la discussion le principe moral, afin qu’ils cultivent leur personne et qu’ensuite ils l’appliquent aux autres hommes.

pratiques savantespratique intellectuellemémorisation construction des savoirspolitique des savoirsgestionprofessionnalisationemploi construction des savoirséducationévaluation pédagogiqueexamen acteurs de savoirstatutsage Zhu Xi regrettait que, contre l’avis des sages, les étudiants de son temps donnent la priorité à la mémorisation des textes et à la recherche d’un emploi public. Les écoles avaient dû instituer, au fil des siècles, des règlements pour les contraindre à ne pas s’attacher à des choses aussi secondaires, qui allaient à l’encontre de leur culture morale : les élèves de Zhu Xi pouvaient échapper à de telles contraintes en cultivant les principes confucéens énoncés dans ses Règles. Quand celles-ci furent affichées au linteau surmontant la porte d’entrée, il invita ses étudiants « à les discuter entre eux, à les suivre, et à s’engager à les faire observer9 ».

acteurs de savoirstatutétudiant construction des savoirstraditionrèglementAu xiii e siècle, le gouvernement des Song érigea en modèle pour les académies les « Règles pour l’étude » de Zhu Xi, qui s’était lui-même inspiré des règlements et des recommandations proposés par Lü Zuqian. Outre l’invitation faite aux étudiants de cultiver les vertus confucéennes dans leurs relations personnelles, Lü s’était occupé de détails touchant à leur comportement et au déroulement des études, et il semble que Zhu Xi ait suivi son exemple en organisant des travaux de groupe pour s’assurer que les étudiants se corrigeaient de leurs fautes10. Bien que les Règles soient une compilation de passages des classiques exposant des principes généraux, Zhu Xi avait sûrement dans la pratique le souci des détails concernant la conduite des étudiants et leur discipline d’étude.

pratiques savantespratique rituellecérémonie construction des savoirspolitique des savoirssurveillance construction des savoirséducationévaluation pédagogiqueexamen construction des savoirséducationcycle éducatifUn ensemble de règles datant du xiii e siècle reflètent les attentes de Zhu Xi en matière de comportement : en usage dans l’académie de la Voie éclairée (Mingdao shuyuan) de Nankin, elles s’appuyaient sur les règles de la Grotte du Cerf blanc. Outre les cérémonies pratiquées à l’école chaque quinzaine, l’ensemble donnait aussi les grandes lignes à suivre dans les études et la vie à l’académie :

  • Tous les dix jours, le directeur viendra dans la salle et rassemblera les étudiants titulaires qui recevront des fiches de cours ; les conférences se dérouleront selon le règlement, trente-huit d’entre elles portant sur les classiques et seize autres sur les histoires ; toutes seront consignées sur un registre.
  • Chaque mois se tiendront trois examens consistant en questions sur les classiques dans la première décade, en questions sur les histoires dans la deuxième, et en une préparation aux examens officiels dans la troisième. Ceux qui s’y illustreront par la forme et par le fond seront inscrits sur le registre de perfectionnement moral du dortoir.
  • Un registre sera créé pour noter les progrès moraux des étudiants ; il sera tenu par le surveillant qui, au terme de trois examens, rétrogradera les uns et élèvera les autres.
  • Qu’ils sortent ou qu’ils entrent, les étudiants titulaires devront porter une robe longue.
  • Il y aura un registre pour les demandes d’absence ; ceux qui sortiront sans s’être fait inscrire seront punis.
  • Les lettrés admis à l’académie ne seront pas autorisés à aller au-dehors briguer des faveurs en offrant des présents [aux fonctionnaires locaux] ; les contrevenants seront jugés et punis11.

De telles règles donnent une idée de la rigueur du programme dans les études académiques et les exercices moraux, aussi bien que dans les règles vestimentaires et les exigences du comportement.

L’académie de Yuelu

espaces savantsterritoirecapitale espaces savantsterritoireempire espaces savantslieuacadémieContrairement à la plupart des autres académies des Song, l’académie de Yuelu à Changsha, dans la province du Hunan, se rapprochait d’une école publique. Fondée, en 976, par le préfet de Tan basé à Changsha, en coopération avec l’élite locale, elle connut un temps de déclin avant d’être restaurée, en 996, par un nouveau préfet, qui adressa une requête au Collège impérial afin d’obtenir l’aide de l’État pour elle et ses soixante étudiants. L’empereur Zhenzong, qui portait grand intérêt aux académies et contribua à instaurer un climat favorable à leur développement et à leur rayonnement, fit venir, en 1012, à la capitale, le directeur de l’académie de Yuelu, Zhou Shi, pour qu’il professe au Collège impérial. Mais Zhou Shi soupirait tant après son académie de Changsha que l’empereur le laissa s’en retourner en l’an 1015. Non seulement il lui octroya des lots de livres de la Bibliothèque impériale, mais il lui offrit une inscription où sa main avait calligraphié les quatre caractères du nom de l’académie, dont il faisait l’éloge en déclarant qu’elle était pour le Hunan un foyer où s’assemblaient les talents12.

espaces savantscirculationréseauForte d’un tel soutien, l’académie vit sa renommée s’étendre et elle devint le centre, au Hunan, d’une école du confucianisme de l’étude de la Voie. Bien que cette école ait atteint son zénith au temps où Zhang Shi y enseignait, elle tendit à incorporer des idées de Zhu Xi lorsque, devenu préfet de Tan, il aida à la restauration de l’académie, puis lorsqu’il revint y donner des conférences en 1194. Cette évolution fut facilitée par la visite de trois mois que Zhu Xi avait rendue à Zhang Shi, en 1167, et par l’enseignement que les deux amis avaient dispensé ensemble dans la salle de conférences de l’académie. Et si Yuelu se laissa porter par les courants intellectuels en vogue au temps des Ming (1368-1644), puis des Qing (1644-1911), son administrateur d’aujourd’hui, Zhu Hanmin, est un descendant de Zhu Xi en même temps que l’un des meilleurs spécialistes chinois de son ancêtre. Elle n’en continue pas moins de révérer l’héritage de Zhang Shi et la tradition du savoir propre au Hunan.

espaces savantslieuuniversité construction des savoirspolitique des savoirscentralisationLa surveillance des académies par le gouvernement et l’aide qu’il leur apportait augmentèrent au fil des siècles selon un processus que les historiens ont qualifié d’étatisation (officialization)– processus qui atteignit logiquement son point extrême quand, dans la première moitié du xx e siècle, toutes les académies reçurent l’ordre de devenir des écoles modernes proposant un cursus moderne. Bien que l’académie de Yuelu eût, par trois fois, changé de dénomination en vingt-trois ans, son nom et ses statuts se fixèrent, en 1926, quand elle fut intégrée dans l’Université du Hunan, qui était devenue un établissement d’enseignement général axé sur les techniques de l’ingénieur et les sciences naturelles.

construction des savoirstraditionpatrimonialisation construction des savoirstraditioncontinuitéEn raison du prestige et de l’importance culturelle de la région du Hunan, l’académie de Yuelu fut préservée et restaurée au fil des siècles ; elle est sans doute aujourd’hui l’académie historique la mieux conservée de Chine. Ses bâtiments du temps des Song furent détruits lors de la conquête de Changsha par les armées mongoles des Yuan, en 1275, quand les huit ou neuf dixièmes des maîtres et des étudiants de l’académie périrent en la défendant. Bien que le portail de pierre et ses deux lions sculptés remontent à la dynastie des Ming, l’architecture actuelle date, pour l’essentiel, des xviii e et xix e siècle, et une restauration en a commencé au début des années 1980. Les divers travaux entrepris au long de ses mille ans d’histoire ont su préserver beaucoup de son caractère et de l’agencement hérités des Song ; et, si l’on omet les installations modernes comme les éclairages électriques, l’environnement matériel de l’académie tel qu’on le voit aujourd’hui est, dans l’ensemble, en accord avec les textes aussi bien qu’avec les vestiges et les reconstructions des autres académies de Chine. Aussi sa description peut-elle nous aider à imaginer ce qu’étaient la vie et l’étude dans un établissement d’éducation confucéenne d’autrefois en Asie orientale.

construction des savoirstraditionreligionbouddhisme construction des savoirstraditionreligiontaoïsme espaces savantsterritoiredécentrement espaces savantsterritoiremontagneL’académie est située sur une pente au pied du mont Yuelu, le long de la rive ouest de la rivière Xiang, presque en face des faubourgs de Changsha. Comme pour les autres académies, la beauté du cadre et la tranquillité nécessaire à l’étude tinrent une place importante dans le choix du site. La montagne offre une vue imprenable sur la rivière et la ville. Elle servit jadis aux taoïstes de lieu de retraite et d’isolement, et des bouddhistes commencèrent d’y construire des temples dès l’an 268. Au viii e siècle, des adeptes de Confucius lisaient les classiques dans des cabinets de travail installés à flanc de coteau, si bien que l’endroit devint peu à peu l’emplacement d’une première académie confucéenne.

Le portail en pierre de la dynastie des
            Ming, qui conduit au temple de Confucius rattaché à l’académie de
            Yuelu ; les deux caractères « Sheng yu », au-dessus du portail
            intérieur, rappellent aux pèlerins qu’ils ont pénétré dans le
            sanctuaire du Sage.
Figure 1. Le portail en pierre de la dynastie des Ming, qui conduit au temple de Confucius rattaché à l’académie de Yuelu ; les deux caractères « Sheng yu », au-dessus du portail intérieur, rappellent aux pèlerins qu’ils ont pénétré dans le sanctuaire du Sage.

La partie de l’ancienne académie que l’on rencontre d’abord en montant depuis l’Université du Hunan comprend l’Étang pour abreuver les chevaux (Yinma chi) et le pavillon Fengyu. La légende raconte qu’en 1167 l’étang fut asséché par les montures de plus de mille personnes venues écouter Zhu Xi et Zhang Shi professer et débattre ensemble. L’académie proprement dite est ceinte par un haut mur blanc, coiffé de briques noires, tandis que des murs intérieurs et des bâtiments la divisent en autant de cours et d’espaces fermés. Les académies étaient disposées selon le style traditionnel avec cours, propre aux habitations des grandes familles, et de manière assez semblable à l’enclos d’un temple ou d’un bâtiment officiel. L’entrée se faisait par la porte principale conduisant à la première des cours entourée de bâtiments sur quatre côtés. Au lieu d’être centrées sur la salle du Bouddha, les académies l’étaient sur la salle accueillant les cérémonies et les conférences confucéennes.

pratiques savantespratique artistiquethéâtreDepuis la dynastie des Qing, un portail extérieur conduit dans une grande cour dominée par une scène de théâtre aux toits de tuiles arqués dans le style propre à la région du Hunan. Les temples bouddhistes et taoïstes offraient souvent de semblables facilités permettant de donner des représentations en l’honneur des divinités et de drainer des foules de fidèles avec, de la même manière, une scène tournée vers la salle principale, qui apparaît ainsi de dos lorsqu’on franchit le portail extérieur. Sur les murs intérieurs, de part et d’autre de la scène, sont peints deux grands caractères dorés, de trois mètres de haut chacun : le caractère de la bonne fortune (fu) tracé par un directeur de l’académie de l’époque, et celui de la longévité (shou) dû à un visiteur taoïste. Ces caractères qui se répondent, tout comme les hexagrammes des plafonds, traduisent à la fois l’influence réciproque des cultures confucéenne et taoïste et la demande grandissante qu’il y avait, à la fin de l’Empire, pour des divertissements populaires. D’autres peintures ornant le plafond représentent divers thèmes tirés de pièces qui furent jouées ici. Le nom même de la scène, Hexi (l’Aube glorieuse), n’en évoque pas moins l’héritage de Zhang Shi et de Zhu Xi. Lors de leur fameuse rencontre de 1167, les deux hommes contemplèrent ensemble un lever de soleil depuis le sommet du mont Yuelu qui domine l’académie ; après quoi une terrasse couverte fut construite, que l’inscription lapidaire composée par Zhu Xi désigne comme la scène de l’Aube glorieuse. Bien que l’on puisse se demander si Zhu Xi et Zhang Shi auraient approuvé les spectacles frivoles qui s’y donnaient, détournant l’attention des étudiants de l’étude de leurs textes, le nom de la scène n’en resta pas moins attaché à leur souvenir. Après avoir admiré les plus ornés des toits arqués de la scène, le visiteur, d’un simple demi-tour, se trouve en face de la porte principale de l’académie proprement dite.

L’axe principal de l’académie de Yuelu
            depuis la cour de la salle de conférences, tel qu’il apparaît, à
            travers la seconde porte, quand on se retourne vers la première
            porte, avec dans le lointain la scène de l’Aube glorieuse.
            L’inscription fait allusion au fameux bois de frêne du bassin des
            rivières Xiao et Xiang utilisé dans la construction de l’académie,
            et donc implicitement aux hommes de talent de la région.
Figure 2. L’axe principal de l’académie de Yuelu depuis la cour de la salle de conférences, tel qu’il apparaît, à travers la seconde porte, quand on se retourne vers la première porte, avec dans le lointain la scène de l’Aube glorieuse. L’inscription fait allusion au fameux bois de frêne du bassin des rivières Xiao et Xiang utilisé dans la construction de l’académie, et donc implicitement aux hommes de talent de la région.

construction des savoirstraditioncontinuité inscription des savoirsécriturecalligraphieEn montant les marches de l’entrée principale, son regard va à la pièce de bois posée en avant à l’horizontale avec, sous ses yeux, les quatre caractères d’or « Académie de Yuelu » (Yuelu shuyuan), selon la calligraphie de l’empereur Zhenzong des Song. Une paire de sentences apposées sur les montants de la porte proclament que ce lieu est un « Foyer unique de talents au pays de Chu » et qu’ils y sont « Plus abondants ici qu’ailleurs ». Tirées du Commentaire de Zuo et des Analectes de Confucius, elles entendent signifier, sans s’embarrasser du contexte, que, depuis l’Antiquité classique, les talents ont fleuri dans la région. La porte principale franchie, on pénètre dans une cour plus vaste que divise en deux une deuxième porte, avec une partie avant servant à accueillir et à raccompagner les hôtes et une partie principale faisant face à la salle de conférences.

Les quatre caractères de la plaque suspendue au-dessus de cette porte proclament : « Salle de conférences de la montagne célèbre ». Le seuil une fois franchi, on peut voir l’axe principal de l’académie avec, en arrière-plan au loin, la scène de l’Aube glorieuse. Au temps des Song, la salle des rites et l’autel de Confucius se trouvaient ici ; puis, en 1507, un ensemble de bâtiments destinés à servir de temple dévolu au culte de Confucius fut construit dans une cour adjacente au nord. L’endroit devint alors la deuxième entrée comprenant plusieurs pièces. La modification apportée au xvi e siècle donna plus d’importance à la salle de conférences principale qui domine cette cour et se situe au milieu de l’axe de l’académie.

pratiques savantespratique intellectuellemémorisation pratiques savantespratique lettréelecture pratiques savantespratique discursiveconférence espaces savantslieuacadémie acteurs de savoirstatutmaître inscription des savoirsécriturecalligraphieLa salle, spacieuse et ouverte à l’est, est encombrée de calligraphies exhortant les élèves à étudier et à cultiver les vertus confucéennes. Deux inscriptions horizontales, placées en évidence sur le haut des solives centrales, furent offertes par les deux plus puissants souverains des Qing au cours de leurs tournées dans les provinces méridionales. L’une, due à Kangxi (1622-1722), encourage les étudiants par ces mots : « L’étude nourrit les dons naturels » ; l’autre, due à Qianlong (1736-1795), qualifie l’académie de héraut de « La Voie orthodoxe confucéenne dans le Sud ». L’inscription de Qianlong est d’origine, celle de Kangxi est une copie. Parmi les inscriptions figurant le long des murs nord et sud, on trouve huit grands caractères gravés sur des pierres noires, d’environ deux mètres de haut chacune, enchâssées à même le mur, et dont les quatre premiers sont réputés avoir été calligraphiés par Zhu Xi lors de sa visite en 1167. Ils proposent en deux sentences un résumé des principes guidant l’académie : « loyauté, piété filiale, pureté et honnêteté » ; « ordre et sérieux ». Sur une tribune dominant la salle trônent deux chaises vides pour les maîtres, en une évocation symbolique de Zhu Xi et de Zhang Shi. De la tribune, les deux hommes pouvaient s’adresser à l’assemblée des étudiants, assis derrière des pupitres ou de petites tables leur permettant de prendre des notes avec leur pinceau à encre. La partie avant de la salle de conférences, orientée vers l’est, ne comporte pas de mur, ce qui permettait d’accueillir les flots de la foule qui venait assister aux conférences spéciales. Selon une tradition conservée à l’académie, plus de mille personnes vinrent écouter les conférences de Zhu Xi. Mais, plutôt que de donner de grandes conférences, Zhu Xi et la plupart des maîtres préféraient enseigner en répondant de temps à autre aux questions de petits groupes d’étudiants. Et plus qu’à des conférences, les disciples occupaient le plus clair de leur temps, jour après jour, à lire et mémoriser des textes, et à les discuter entre eux. Même dans les académies, les débats publics, tels qu’ils se pratiquaient couramment dans la Grèce ancienne, étaient rares en Chine ; les étudiants en Asie orientale se contentaient généralement d’écouter leur maître ; et, quand les maîtres « débattaient » avec l’un ou avec l’autre, ils le faisaient habituellement par le moyen d’un échange de lettres. Dans les mois qui précédèrent la visite de Zhu Xi et sa première conférence, Zhang Shi écrivit un texte de présentation historique de l’académie, reproduit aujourd’hui sur le grand écran qui sert d’arrière-plan à la tribune.

Écrite pour célébrer la restauration de 1165, la présentation de Zhang Shi proclame que les objectifs de la philosophie guidant l’académie vont au-delà de la préparation aux examens officiels : l’éducation vise à cultiver les talents de l’individu par le moyen des vertus confucéennes :

pratiques savantespratique discursiveconversationComment serait-ce de faire vivre et bavarder ensemble les étudiants en escomptant simplement succès aux examens et carrières lucratives ? Comment serait-ce de leur apprendre la seule maîtrise du verbe et de l’écrit ? Il s’agit de former des talents afin de transmettre la Voie et de secourir le peuple. […] En quoi consiste [le savoir] transmis [par Confucius] ? En la vertu d’humanité, qui est celle du cœur de l’homme, celle qui guide la nature humaine, détermine la destinée de l’homme, dirige l’empire et gouverne la myriade des êtres13.

Zhang ne recommandait pas simplement de distinguer clairement entre intégrité et intérêt égoïste, il voulait que le savoir servît au gouvernement du monde et ne se perdît pas en spéculations philosophiques. Parmi les autres inscriptions lapidaires notables figurant sur les murs, on trouve les règlements de l’académie tels qu’il furent arrêtés sous les Qing, avec leurs exhortations à étudier avec diligence et à cultiver les vertus confucéennes.

espaces savantslieubureau construction des savoirséconomie des savoirsfinancementSur les côtés nord et sud de la cour de la salle de conférences se trouvent les deux longs bâtiments qui servaient de dortoirs aux étudiants et au personnel enseignant. Le directeur d’une académie disposait d’une chambre et d’un cabinet de travail, habituellement situés dans une cour séparée ; à Yuelu, il résidait même dans une construction distincte, le cabinet des Cent Printemps, qui se trouvait dans un jardin au sud, derrière le mur de l’enceinte de la salle de conférences et des dortoirs. On dit que, à la fin du xii e siècle, l’académie comptait un millier d’étudiants et vivait des sept cents acres de terre qui lui étaient rattachées14. En plus de leur salaire mensuel, les enseignants et le personnel recevaient une rémunération journalière. Nous savons par la liste des dépenses d’une autre académie des Song, l’académie de la Voie éclairée, que les étudiants touchaient eux aussi salaires et indemnités pour leur éclairage et leur nourriture, et qu’en hiver des mesures de charbon étaient fournies aux dortoirs15. Les serviteurs ou les employés, tels que le portier et les cuisiniers, résidaient dans des chambres à proximité de l’entrée principale ou de la cuisine. Le réfectoire et la cuisine occupaient généralement une pièce sur le côté de l’une des cours. Les étudiants mangeaient souvent ensemble, et un étudiant marié devait abandonner sa femme et sa famille à son entrée à l’académie. La vie en dortoir et les repas en commun visaient à accroître le sens de l’apprentissage en groupe dans une camaraderie partagée. Créer des liens de camaraderie entre compagnons ayant des valeurs et des obligations communes fut l’un des plus grands succès de ces lieux de savoir dirigés par les confucéens de l’étude de la Voie.

espaces savantslieubibliothèqueDerrière la salle de conférences, un pont donne accès à une cour, que domine le bâtiment de la bibliothèque. Ce pont surplombe un vaste bassin qui ne contribuait pas seulement à la beauté des lieux, mais servait aussi à protéger la bibliothèque en cas d’incendie dans les dortoirs ou dans la salle de conférences. Il était habituel que des bassins se trouvent près des bibliothèques, leurs réserves d’eau étant toujours prêtes à lutter contre le feu qui menaçait en permanence des bâtiments aux structures de bois. Dans les années qui suivirent la construction de la bibliothèque, l’empereur Zhenzong des Song offrit des livres, dont en particulier la série des classiques confucéens ; plusieurs siècles après, l’empereur Kangxi des Qing donna un ensemble des classiques et des histoires dynastiques appartenant à la collection impériale. Bien que, sous la dynastie des Ming, la bibliothèque portât un nom la rattachant aux classiques confucéens, elle fut pendant la plus grande partie de son histoire marquée par le souvenir de ces dons augustes et était connue sous l’appellation de Pavillon des livres impériaux (Yushu lou). Au xviii e siècle, elle abritait vingt mille ouvrages, nombre énorme pour la bibliothèque d’un établissement académique. Une telle richesse de textes contribua à enrichir la vie intellectuelle des lieux et éleva le niveau de l’étude au Hunan. La bibliothèque n’était pas seulement un dépôt de livres, elle servait aussi de lieu d’instruction supplémentaire. Le long des murs de la cour, des couloirs couverts offraient leur ombre aux lecteurs.

Bibliothèque de l’académie Yuelu, appelée le
            « Pavillon des livres impériaux ».
Figure 3. Bibliothèque de l’académie Yuelu, appelée le « Pavillon des livres impériaux ».

construction des savoirstraditioncommémoration espaces savantslieubibliothèqueQuand le visiteur tourne le dos à la bibliothèque, son attention est attirée par une série de bâtiments situés à gauche et au nord de la cour ; plusieurs de ces huit structures sont des autels où les étudiants vénéraient des philosophes associés au savoir orthodoxe ainsi que les plus grands maîtres de l’académie. Bien que ces constructions ne remontent qu’aux Yuan et aux Ming, il faut se souvenir que les rituels de vénération de la plupart de ces hommes faisaient partie de la routine quotidienne aussi bien que des cérémonies spéciales qui ponctuaient la vie des académies des Song comme celle de Yuelu. En effet, la vénération des sages et des saints qui relevaient de leur école fut l’une des raisons principales qui poussèrent les confucéens de l’étude de la Voie à dépenser tant d’énergie à créer et développer les académies. Ainsi, selon le témoignage de l’un des élèves que Zhu Xi accueillit au cabinet du Bosquet de bambous (Zhulin jingshe) qu’il fit construire en 1194 dans la province du Fujian, les étudiants participaient-ils à des rites quotidiens dans la Salle des images (yingtang) ainsi que devant la tablette et la statue de Confucius :

pratiques savantespratique corporelleposition du corpsposition assise acteurs de savoirstatutmaîtreChaque matin, le Maître se levait tôt, tandis que les étudiants de l’académie enfilaient leur robe, puis se rendaient devant la Salle des images où ils sonnaient la cloche et attendaient qu’il parût. La porte une fois ouverte, le Maître pénétrait dans la salle et conduisait les étudiants, rangés en ordre, à faire révérence et brûler de l’encens, puis il se retirait après de nouvelles révérences. L’un d’eux se rendait à l’autel du Dieu du sol pour brûler de l’encens et faire révérence. Après quoi, accompagnant le Maître dans le pavillon, nous faisions révérence devant la statue de l’Ancien Sage avant de nous asseoir dans la salle de conférences de l’académie16.

L’emploi de l’expression « Salle des images » suggère que l’on y vénérait des portraits de saints prédécesseurs avant de gagner un autel particulier dédié à l’ancien sage et premier des maîtres, Confucius.

construction des savoirstraditioncontinuité construction des savoirstraditioncommémoration acteurs de savoirstatutfondateurL’endroit de l’académie de Yuelu dévolu à la vénération des saints abritait aussi des autels distincts dédiés à Zhou Dunyi (1017-1073), aux frères Cheng Hao (1032-1086) et Cheng Yi (1033-1107), à Zhu Xi et Zhang Shi, ainsi qu’aux six maîtres fondateurs de l’académie. Sous les Song, les confucéens de l’étude de la Voie construisirent de nombreux autels pour honorer Zhou Dunyi et les frères Cheng comme les fondateurs de leur école, auxquels ils adjoignaient parfois quelques autres grandes figures du confucianisme des Song du Nord et des Song du Sud. Particulièrement remarquable est l’autel spécialement dédié à Zhu Xi et à Zhang Shi, à la fois comme professeurs de l’académie de Yuelu et comme chefs de la tradition orthodoxe au Hunan. Un petit temple attenant à la salle de conférences fut érigé à leur intention au moins dès 1314, un an après que la dynastie mongole des Yuan (1260-1368) eut rétabli le système des examens et suivi le précédent des Song du Sud en imposant les commentaires de Zhu Xi comme base du programme. Bien qu’au départ les deux maîtres aient partagé l’autel avec quelques autres grandes figures de l’académie, Zhu Xi et Zhang Shi se virent conférer un autel spécial pour eux deux en 1494, tandis qu’une construction séparée était élevée pour les six autres maîtres ayant joué un rôle de premier plan dans la fondation et le développement de l’académie. Des autels dédiés à Zhu Xi commencèrent d’apparaître au xiii e siècle dans diverses académies et écoles, qu’elles lui aient été associées ou qu’elles aient accueilli de ses disciples.

inscription des savoirsécriturecalligraphie pratiques savantespratique manuelleinscription pratiques savantespratique discursivedébatLors de la rencontre de Zhu Xi et de Zhang Shi, la plupart de leurs discussions se tinrent au cabinet des Cent Printemps, la résidence du directeur de l’académie. La tradition veut qu’ils aient siégé dans la véranda dominant le bassin et que, tout en écoutant s’y déverser l’eau venue des sources de la montagne, ils aient discuté de sujets comme la vertu d’humanité et L’Invariable Milieu. L’on dit même qu’il arriva une fois que les deux philosophes fussent si habités par leur sujet qu’ils discutèrent sans interruption de ce classique pendant trois jours et trois nuits. Quelques-uns des commentaires de Zhu Xi sur cet ouvrage, dont il fit l’un des quatre classiques fondamentaux connus sous le nom de « quatre livres », furent gravés avec sa calligraphie sur une pierre, aujourd’hui conservée, non loin de là, dans la Galerie des stèles. Elle fait partie, avec une autre pierre reproduisant sa calligraphie, des treize stèles les plus précieuses de Yuelu ; vingt-sept autres ont été récemment gravées pour conserver des textes historiques sur l’académie. La plus précieuse par sa valeur documentaire se trouve dans un petit pavillon spécial situé dans la partie sud du jardin. Il s’agit de la « stèle du Temple du mont Yuelu », qui fut gravée en l’an 730 par un lettré, calligraphe et graveur de sceaux, Li Yong. Le jardin continue d’offrir aux étudiants d’aujourd’hui un bel endroit pour étudier ou tenir conversation entre esprits pleins de curiosité.

espaces savantsterritoiremontagneLa visite de Zhu Xi et son empreinte sur la tradition confucéenne sont également célébrées aux alentours de l’académie. Outre le point de vue couvert que Zhu Xi et Zhang Shi firent construire au sommet de la montagne de Yuelu et d’où ils contemplèrent ensemble le lever du soleil, citons le refuge estival qui servit de résidence à Zhu Xi pendant sa visite et qu’un fonctionnaire du gouvernement central servant à Changsha avait édifié, trois ans plus tôt, au-dessus de la partie boisée de la montagne. Zhu et Zhang composèrent ensemble un poème intitulé Chaumière de montagne. La maison fut détruite au cours des guerres de la fin des Song ; mais, en 1840, le directeur de l’académie fit construire au même endroit une nouvelle résidence qu’il nomma « la Chaumière de montagne » en souvenir de Zhu Xi. Un autre site célébrant indirectement Zhu Xi est le pavillon Zibei qu’un fonctionnaire en poste à Changsha édifia en 1688, deux cents mètres à l’est de l’académie, à l’intention des pèlerins désireux de se reposer. Le pavillon tirait son nom d’une réminiscence de L’Invariable Milieu, qui se rappelait ainsi au souvenir des pèlerins :

La Voie de l’homme de bien est semblable à un voyage au loin : on part du point le plus proche ; elle est semblable à l’ascension d’une hauteur : « On part du point le plus bas » (zibei) 17.

matérialité des savoirssupportsupport d’inscriptiontablette espaces savantslieutempleLe statut spécial accordé à Zhu Xi se manifestait aussi dans le temple de Confucius. Sous lesSong, un petit temple occupait l’emplacement où se trouve aujourd’hui la deuxième porte d’entrée ; en l’an 1507, sous les Ming, un ensemble distinct fut construit, dont les salles servirent de temple de Confucius. Bien que chaque académie possédât un autel dédié à Confucius et qu’au temps des Song la plupart des écoles fussent disposées autour d’un temple de Confucius, ce qui leur valut l’appellation d’« écoles du temple », l’académie de Yuelu avait la particularité de posséder un temple de Confucius adjacent formant un ensemble architectural complet. À l’entrée principale, près d’un angle de l’ensemble, se trouve un portail de pierre datant du xvi e siècle. Des inscriptions sur la pierre font l’éloge de Confucius : « Sa vertu est à la mesure du ciel et de la terre » ; « Sa Voie s’étend de l’Antiquité jusqu’au présent ». On y trouve aussi une paire de lions en pierre montant la garde ; un mur formant écran se dressait là jadis, qui empêchait tout accès direct à la salle consacrée. Le bâtiment principal abrite des images de Confucius et de ses disciples, les « dix sages philosophes », tandis que les tablettes des esprits des principaux hérauts de sa doctrine au long des siècles sont disposées dans les couloirs latéraux de la cour principale.

pratiques savantespratique rituelle construction des savoirstraditioncommémoration construction des savoirstraditiongénéalogieAu xiii e siècle, le gouvernement des Song accorda à Zhu Xi et Zhang Shi une place dans les couloirs latéraux du temple de Confucius ; puis, tandis que celui de l’académie de Yuelu était construit sous les Ming, la mémoire de Zhu Xi commençait son ascension ; et, en 1712, sa tablette était placée dans la salle principale, dite du Grand Accomplissement, à la suite des « dix sages philosophes18 ». Ainsi, quand ils rendaient hommage à Confucius, les étudiants pouvaient-ils voir la prééminence de Zhu Xi dans les rites officiels comme dans la tradition de leur académie. Et si Zhu Xi fut à l’origine l’hôte de Zhang Shi, il finit par acquérir un statut égal et même supérieur au sien à la fois dans la tradition de l’académie de Yuelu et dans l’affirmation d’une orthodoxie d’État fondée sur ses enseignements.

espaces savantsterritoireétat construction des savoirstraditionorthodoxie espaces savantslieuacadémie construction des savoirspolitique des savoirscentralisationL’évolution d’ensemble des autels des académies comme du temple de Confucius est à l’image de la place prise par l’orthodoxie de Zhu Xi dans le programme des examens officiels. Ces développements traduisent aussi l’étatisation grandissante des académies au fur et à mesure que le gouvernement central se préoccupait de les surveiller et que celles-ci devenaient de plus en plus dépendantes du soutien et des aides de l’État. De la même façon, et bien que la recherche moderne ait montré la diversité des influences autres que celle de Zhu Xi dans l’expansion et le développement des académies sous les Song, sa marque en a dominé le mouvement dans la plupart des cas19. Certes, à la fin de l’époque des Ming, les deux académies de la Grotte du Cerf blanc et de Yuelu ont subi l’influence du courant intellectuel de Wang Yangming puis, sous les Qing, celle de la critique textuelle dite « de l’école des Han », mais les traditions et le programme des académies, comme l’orthodoxie officielle, n’en demeurèrent pas moins enracinés dans l’enseignement de Zhu Xi.

Notes
1.

Lü Donglai wenji (éd. 1937), p. 138-139 ; Walton, 1999, p. 25-26. Outre l’histoire des académies par Linda Walton, voir Deng Hongbo (Deng, 2004).

2.

Sous les Song, le Daoxue rassemblait une communauté sociopolitique beaucoup plus large que ne le faisaient la philosophie ou l’orthodoxie des frères Cheng et de Zhu Xi ; toutes deux font partie de cet ensemble que certains désignent du terme vague de « néoconfucianisme ». Voir Tillman, 1992a.

3.

Sur les différences avec les écoles publiques, voir Lee, 2000 ; Davis, 1995. Sur la culture des examens, voir Chaffee, 1985a ; Lee, 1985 ; Elman, 2000.

4.

Walton, 1999, p. 32-35. Voir aussi Chaffee, 1985b.

5.

Sauf mention expresse, tout ce qui touche à l’académie de la Grotte se fonde, en premier lieu, sur les textes et les photographies de l’ouvrage de Zhu Hanmin (Zhu, 2002), avec une introduction en anglais par Thomas Lee, et, en second lieu, sur l’article de Wing-tsit Chan (Chan, 1989).

6.

Tillman, 1992b, p. 109-111 et 114.

7.

Lunyu, 4-16.

8.

Lu Jiuyuan ji, éd. 1980, p. 275-276.

9.

Zhuzi ji, p. 3893-3895 ; De Bary, 1999, vol. 1, p. 742-744.

10.

Tillman, 1992a, p. 112-114.

11.

Jiankang zhi, 29 / 5b-6a ; Walton, 1999, p. 2-3.

12.

Sauf mention expresse, ma présentation de l’académie de Yuelu est fondée sur l’ouvrage de Zhu Hanmin (Zhu, 2002) et sur le CD-ROM « Qiannian xuefu » édité par l’Institut culturel de l’académie de Yuelu de l’Université du Hunan, ainsi que sur mes recherches effectuées sur place en décembre 2004 grâce au soutien de l’American Academy of Learned Societies. Ma compréhension des choses doit aussi à la générosité de Zhu Hanmin et de ses collègues.

13.

Nanxuan ji, 10 / 1b ; Walton, 1999, p. 33-34.

14.

Walton, 1999, p. 36.

15.

Jiankang zhi, 29 / 5a-5b ; Walton, 1999, p. 217.

16.

Zhuzi yulei, p. 2674.

17.

Zhongyong [L’Invariable Milieu], 15.

18.

Huang, 1994 ; Wilson, 2002, p. 83, 85.

19.

Pour la diversité, voir Walton, 1999, spécialement p. 56-70 ; pour une vue plus centrée sur Zhu Xi, voir Zhu, 2002, et Lee, 2000.

Appendix A Bibliographie

Sources
  1. Jiankang zhi : Zhou Yinghe, Jingding Jiankang zhi [Monographie de Jiankang compilée par ordre impérial], in Song Yuan difangzhi congshu [Collection de monographies locales des Song et des Yuan], Taibei, 1980.
  2. Lu Jiuyuan ji : Lu Jiuyuan, Lu Jiuyuan ji [Recueil de Lu Jiuyuan], Pékin, 1980.
  3. Lü Donglai wenji : Zuqian, Lü Donglai wenji [Recueil en prose de Lü Donglai], édition du Congshu jicheng [Collections réunies], Shanghai, 1937.
  4. Lunyu, 4-16.
  5. Nanxuan ji : Zhang Shi, Nanxuan ji [Recueil de Nanxuan], édition du Siku quanshu [Bibliothèque impériale des quatre trésors], Taibei, 1986.
  6. Zhongyong [L’Invariable Milieu], 15
  7. Zhuzi yulei : Zhu Xi, Zhuzi yulei [Propos classés de maître Zhu], Pékin, 1986.
  8. Zhuzi ji : Zhu Xi, Zhuzi ji [Recueil de maître Zhu], Chengdu, 1996.
Autres références
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  2. Chaffee, 1985b : J. W. Chaffee, « Chu Hsi and the Revival of the White Deer Grotto Academy, 1179-1181 A.D. », T’oung pao, 71, p. 40-62.
  3. Chan, 1989 : Wing-tsit Chan, « Chu Hsi and Academies », in W. Th. De Bary, J. W. Chaffee (éd.), Neo-Confucian Education : The Formative Stage, Berkeley, p. 389-413.
  4. Davis, 1995 : Richard Davis, « Custodians of Education and Endowment at the State Schools of Southern Sung », Journal of Sung-Yuan Studies, 25, p. 95-119.
  5. De Bary, 1999 : W. Theodore De Bary (éd.), Sources of Chinese Tradition, New York.
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  7. Elman, 2000 : Benjamin A. Elman, A Cultural History of the Civil Service Examinations in Late Imperial China, Berkeley.
  8. Huang, 1994 : Huang Jinxing, You ru shengyu [Les meilleurs entreront au royaume des Sages], Taibei.
  9. Lee, 1985 : Thomas H. C. Lee, Government Education and Examination in Sung China, Hongkong.
  10. Lee, 2000 : Th. H. C. Lee, Education in Traditional China : a History, Leyde.
  11. Tillman, 1992a : Hoyt Cleveland Tillman, Confucian Discourse and Chu Hsi’s Ascendancy, Honolulu.
  12. Tillman, 1992b : H. Cl. Tillman, « A New Direction in Confucian Scholarship : Approaches to Examining Differences between Neo-Confucianism and Tao-hsueh (Daoxue) », Philosophy East and West, 42, 3, p. 455-474.
  13. Walton, 1999 : Linda Walton, Academies and Society in Southern Sung China, Honolulu.
  14. Wilson, 2002 : Thomas A. Wilson (éd.), On Sacred Grounds : Culture, Society, Politics, and the Formation of the Cult of Confucius, Cambridge (Mass.).
  15. Zhu, 2002 : Zhu Hanmin (éd.), Zhongguo shuyuan [Les académies de Chine], Shanghai.